Ce qui a commencé comme une farce — le remake hilarant du débarquement des troupes américaines en
Normandie sur une plage de Somalie — semble s'achever en tragédie, à en juger par la marche des évènements à Mogadiscio, au cours des derniers jours de février. Les Marines ont démontré, une fois de plus, qu'ils ont la gachette facile, n'hésitant pas à tirer dans la foule lorsque celle-ci leur est hostile.
On a pu voir aussi sur les télévisions du monde entier que le traitement réservé par les soldats américains aux
Somalis n'avait rien à envier à celui qu'administrent régulièrement les soldats israéliens aux jeunes lanceurs de
Strange intervention humani-
E taire dont les "héros" ressem-
blent de plus en plus à une armée d'occupation ! Et par un "effet pervers" tout à fait paradoxal, mais pourtant annoncé, les bienfaiteurs de l'armée des Etats-Unis risquent de mettre en péril tout le travail des organisations réellement humanitaires. En somme, les Somalis risquent de se retrouver plus démunis après le départ des troupes américaines qu'ils ne l'étaient avant leur intervention. Moralité : les soldats du Pentagone sont aussi à l'aise dans l'action humanitaire que des éléphants dans un magasin de porcelaine.
Et pourtant... ne voilà-t-il pas qu'ils étendent maintenant leur vocation tardive d'émules de l'Armée du Salut, à l'ex-Yougoslavie ? Cette fois-ci, en vérité, c'est faute d'oser en faire plus. Dans le désert irakien, vaste étendue de terrain plat et nu, la guerre américaine ressemblait à un gigantesque war game grandeur nature et victimes en chair et en os. Les soldats du Pentagone y étaient lions, sans péril et sans gloire. Toute autre est l'ex-Yougoslavie : là-bas, la "frappe chirurgicale" nécessiterait que les engins de mort soient guidés par la bonté divine plutôt que par ordinateur. Là-bas, tout le génie militaire du grand vainqueur de l'armée morte de Saddam Hussein, le général Schwarzkopf lui-même, ne suffirait pas à éviter à ses boys d'y laisser des plumes, à moins d'écraser sous leur rouleau compresseur ou leur tapis de bombes non seulement des civils en uniforme, mais des civils en habits de ville et de village, avec femmes, enfants et vieillards.
Le Pentagone, quoi qu'on en dise, est toujours fortement marqué par les traumatismes du Viêt-Nam et de Beyrouth (rappelez-vous l'hécatombe de Marines provoquée par l'opération-suicide du Djihad islamique). C'est ce même Pentagone qui, avec l'appui de son ami, le secrétaire à la Défense, Les Aspin, et le soutien du secré-
EDITORIAL pierres de l'Intifada palestinienne. taire d'Etat, Warren Christopher, a fortement conseillé à Clinton, certainement plus expert en saxophone qu'en affaires internationales, de changer de ton au sujet de l'ex-Yougoslavie.
Du coup, les grandes menaces d'intervention militaire accouchent d'une intervention... "humanitaire", pour le moment du moins. Histoire pour Clinton de ne pas perdre totalement la face et de pouvoir prétendre avoir fait "quelque chose". De l'aide aux Bosniaques assiégés, on est même passé à l'aide sans distinction à toutes les parties : non seulement par conformité au code de conduite des organisations humanitaires, mais aussi — surtout, en fait — parce que le parachutage "chirurgical" n'est pas encore techniquement possible dans une région où les "ethnies" sont si enchevêtrées.
L'ex-Yougoslavie apparaît de plus en plus, pour les nouveaux maîtres de Washington, comme un guépier où il serait mal avisé de trop se fourrer. Encore plus, depuis que quelqu'un s'est chargé de leur donner un avant-goût d'attentat à la libanaise dans Manhattan même, la Mecque du capitalisme — pire, dans sa grande mosquée : le World Trade Center. Le tout couronné par cette menace inquiètante entre toutes : l'armée russe qui, dans sa déliquescence avancée, rue dans les brancards et se prend de passion pour ses frères slaves de Serbie, et qui pourrait percevoir une intervention militaire des EtatsUnis contre les Serbes comme une offense intolérable à sa dignité, déjà très bafouée.
Du coup, Clinton qui avait, à juste titre, qualifié le plan de dépeçage de la Bosnie sous prétexte de cantonisation, concocté par le tandem Vance-Owen, de plan de ratification de la "purification ethnique", , s'y est soudain rallié. Argument officiel : on s'est aperçu qu'en effet, il serait impossible aux différentes "ethnies" de Bosnie de vivre ensemble à nouveau.
Belle hypocrisie de ceux pour qui les grands principes sont fonction du calcul des intérêts et des risques. On connaît la rengaine : pendant quinze ans, la droite chrétienne libanaise affirma qu'il était impossible aux chrétiens du Liban de vivre ensemble à nouveau avec leurs compatriotes musulmans. Elle réclama inlassablement la cantonisation du pays, que tout le monde savait devoir déboucher sur une partition de facto plutôt que sur une nouvelle Suisse. Les musulmans libanais, ainsi que la gauche et tous les allergiques au fanatisme, toutes religions confondues, rejetèrent énergiquement les propositions de la droite chrétienne. Le contexte régional et mondial ne militait pas, non plus, en faveur de celles-ci. Résultat : depuis plus de deux ans maintenant, depuis que la guerre a cessé en raison du bouleversement des données régionales provoqué par la crise du Golfe, le pays se reconstruit, ses régions et communautés s'intégrent à nouveau et de façon croissante. Quinze ans de guerre fratricide acharnée, alimentée par le fanatisme, n'ont pas empêché le gros de la population civile de coexister à nouveau dans la paix et la confiance — dont témoigne le brassage quotidien des communautés.
Certes, le Liban n'est pas à l'abri de nouvelles explosions que provoquerait sur son territoire un rebondissement des conflits régionaux. Mais il en faudrait beaucoup pour que la population elle-même soit mobilisée comme elle le fut auparavant. La preuve, en tous cas, aura été faite que, quand les milices du fanatisme sont neutralisées, les civils n'aspirent qu'à coexister en paix, dans le respect mutuel de leurs différences. C'est de cette façon-là qu'il faut aujourd'hui "libaniser" la Bosnie et l'ensemble de l'ex-Yougoslavie. Un seul moyen pour cela : que le monde se prononce clairement contre la ségrégation ethnique et dissuade les fanatiques de poursuivre leur aventure meurtrière, en renforçant l'embargo sur les armes à destination de ces derniers et en armant les partisans de la coexistence. *