Inprecor 1974–2004

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DOSSIER EUROPE DE L'EST

Le mensonge du marché

· Inprecor n° 367, mars 1993 · p. 15-19 · 4 775 mots

Europe de l'Est URSS et Russie Allemagne Économie mondiale

Le mirage du marché

EuropE DE L'EsT

La décennie 90 s'est ouverte dans les Pays de l'Europe de l'Est sur l'arrivée au pouvoir d'équipes prônant non plus des réformes de l'ancien système, mais une adaptation au monde capitaliste. A part le cas allemand, le scénario général de la restauration incluait un changement gouvernemental et des modifications de l'appareil d'Etat (législation, appareil répressif...) dans le but de transformer l'économie. La privatisation radicale de la grande industrie était le moyen préconisé pour détruire l'ancien pouvoir politico-économique de la nomenklatura et imposer aux travailleurs une discipline de marché. Dans la foulée du putsch avorté de l'été 91, l'arrivée d'Eltsine au pouvoir mettait à son tour la Russie et les autres républiques de l'ex-URSS à l'heure des thérapies de choc restaurationnistes. Où en sommes-nous aujourd'hui ? Catherine SAMARY

Yes recettes libérales visant l'insertion dans le monde capitaliste développé ont produit des dégâts de même nature, mais pas de même ampleur. Elles ont creusé les différences entre les pays ou régions le moins en crise, donc le plus à même d'accueillir des capitaux étrangers et les autres. Elles ont été un facteur clé dans la désintégration des fédérations (URSS, Yougoslavie, et Tchécoslovaquie) qui se poursuit encore aujourd'hui en Russie.

L'ex-RDA demeure un cas à part, bien que les difficultés et le coût des privatisations soient significatifs des problèmes généraux. Par ailleurs, les institutions de la bourgeoisie distinguent, du lot des "sociétés en transition", Hongrie, république tchèque, et Pologne. La crédibilité du processus restaurationniste y est plus nette qu'ailleurs. Le proche avenir dissociera davantage entre les trois pays : le premier, parce que des réflexes protectionnistes et nationalistes déjà manifestes ralentiront les transformations ; le second, parce qu'il est entraîné plus que tout autre dans l'orbite allemande et tend à faire cavalier seul ; le troisième parce que de fortes traditions de résistance ouvrière resteront dissuasives pour les investisseurs étrangers : il y a sur ce plan décalage entre les choix d'aide considérable apportée au régime pour des raisons politiques par les institutions de la bourgeoisie mondiale, et la logique des capitaux privés.

Partout où domine la crise économique et politique, des tendances "étatistes" prendront le relais des projets de privatisation qui piétinent. Si le "modèle coréen" s'impose au dépens du libéralisme anglo-saxon dans les schémas restaurationnistes des experts, c'est en pratique la Chine qui risque d'être la référence des bureaucraties pragmatiques.

Chocs sans thérapie

Les trois dernières années se sont soldées dans tous les pays concernés par un effondrement de la production industrielle et agricole sans que la progression des services privés ne la compense. Les prévisions pour 1993 restent négatives sauf pour la Pologne et la Hongrie où l'on escompte une stagnation ou une faible reprise. Mais, en Hongrie comme ailleurs, les chiffres recouvrent un développement rapide et croissant du chômage : il passe d'un niveau quasi nul dans la décennie 80 à quelques 20 % dans presque toutes les prévisions de 1993, alors que la restructuration industrielle n'a pas eu lieu.

Les changements de prix visaient à la fois l'adaptation à la structure des prix mondiaux et l'application des contraintes marchandes dans la gestion des entreprises (suppression des subventions, diminution des protections face aux importations, etc.) En fait, les anciens mécanismes de la planification ont été démantelés, sans que s'opère une restructuration et sans que la discipline marchande ne s'applique : l'inflation traduit les résistances à cette discipline (15 à 50 % dans les républiques tchèques et slovaque, en Pologne, en Hongrie et en Slovénie, 2000 % en Russie).

Les préceptes monétaristes anti-inflationnistes ont été contre-productifs. La

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hausse des taux d'intérêt pour imposer une discipline budgétaire aux entreprises a produit plus d'inflation : les crédits interentreprises prolongeant de fait les relations de troc, le report des hausses de taux d'intérêt sur les prix monopolistes, la poursuite de l'activité en dépit des situations de faillite sont autant de mécanismes démontrant la non-réalité d'un régulateur marchand dans ces sociétés. La proclamation pompeuse de bourses des valeurs dans un contexte de crise et d'hyperinflation ne pouvait canaliser le peu d'épargne disponible. Les nouvelles banques privées sont en réalité peut-être les seules à faire rapidement faillite, à moins qu'elles ne s'adaptent aux réalités du système, où le marché fonctionne pour le profit mais jamais pour les pertes. Pourquoi, finalement, prendre le risque de souscrire aux nouveaux titres d'emprunts d'Etats russes quand la Banque centrale de Russie est en cessation de paiement de la dette extérieure ?

L'effondrement du CAEM

L'inflation, la récession et la dette extérieure ont partout été aggravées par le démantèlement de l'ancien Conseil d'assistance économique mutuelle (CAEM ou COMECON) : dans ce "marché" de troc, l'ex-URSS était le fournisseur de matières premières et d'énergie à des prix inférieurs à ceux du marché mondial. Les biens manufacturés fournis par les autres pays y trouvaient aussi un écoulement dans le cadre d'une division du travail s'intégrant à la planification de chacun des pays. La RDA bénéficiant de relations privilégiées avec sa voisine jouait dans le CAEM le rôle pivot d'importateur de technologies de l'Ouest et de producteur des produits les plus avancés exportés vers l'Est. Elle était avec l'URSS depuis le milieu des années 70, le créancier structurel dans le CAEM.

La fin du CAEM et l'unification allemande modifient dramatiquement les conditions d'échange. Les paiements s'effectuent théoriquement en devises aux prix mondiaux (y compris entre nouveaux Etats indépendants de l'ex-URSS; avec une réforme des prix imposés par la Russie). La dislocation et le compartimentage des espaces monétaires (nouvelles monnaies ou coupons, par républiques) accentuent la chute des échanges entre pays de l'ex-CAEM, la crise des approvisionnements, donc la crise tout court. En outre, s'il s'agit de payer en devises, chacun préfere acheter sur les marchés occidentaux. Enfin, les choix politico-économiques d'insertion dans le monde capitaliste ont renforcé le chacun pour soi de ceux qui sont le mieux placés dans la course aux devises. Cela aggrave encore la dislocation des relations d'échange et la logique d'appropriation des ressources locales et régionales exportables par les pouvoirs locaux.

Malgré leurs disparités face au marché mondial, ces pays et régions se heurtent à l'étroitesse de ce marché en crise où règne le double langage. Car les grandes puissances capitalistes y sont protectionnistes tout en ayant préconisé le démantèlement des protections ailleurs. Les cinq pays d'Europe centrale et orientale qui ont signé en décembre 1991 avec la CEE des accords d'association en font aujourd'hui la dure expérience.

Leur vœu explicite, l'adhésion finale à la CEE, s'est traduit par le refus de rester lié aux anciens pays frères dans le cadre d'accords économiques redéfinis. Mais l'Europe libérale en crise leur fermera d'autant plus ses portes que ces pays produisent et exportent des biens (acier, matières premières, produits agricoles) pour lesquels la demande mondiale stagne ou régresse. Ils sont aussi concurrents de pays du Tiers Monde dans ces domaines et pour certains autres biens, et se heurteront aux nouveaux pays industrialisés. La crise du GATT est patente. Après l'agriculture, la guerre commerciale mondiale a rebondi avec l'acier comme enjeu : l'augmentation des exportations d'acier des pays de l'Est en Europe occidentale a provoqué un effondrement des prix de 20 à 30 %. La récente quasi-fermeture du marché américain de l'acier a brutalement aggravé les surcapacités de la CEE, dans le contexte de récession. « Le conseil des ministres des douze vient de décider, (...) de limiter l'accès au marché communautaire des pays de l'Est » (1).

Charité bien ordonnée

Il y a eu depuis le tournant de la décennie, effondrement du commerce entre pays de l'Est et accroissement des échanges avec l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), en particulier la CEE, mais les importations augmentent plus vite que les exportations. Et l'on vient de voir à quel avenir sont vouées ces exportations. D'autre part, c'est l'Allemagne qui est le principal bénéficiaire de ces échanges.

Face au coût de l'unification, et aux répercussions sur l'Allemagne de la crise à l'Est (réfugiés, notamment), une partie des la bourgeoisie allemande peut être tentée par une politique tournée vers l'Est au détriment de l'Europe de Maastricht (celle-ci est déjà mise à mal par le choix d'augmentation des taux d'intérêt pour financer l'unification), vers une logique de délocalisation de certaines productions vers les pays voisins de l'Est pour faire pression à la baisse sur les salaires allemands tout en atténuant l'immigration, et vers l'abandon des soutiens agricoles très coûteux au profit d'une ouverture aux produits agricoles de l'Est brisant la solidarité de la Politique agricole commune (PAC).

Globalement, s'accentue la différenciation entre une "zone mark", périphérique à l'Allemagne et dominée par elle, et le reste. De grands projets sont certes en friches ailleurs (autour de la Baltique avec les pays d'Europe du Nord ; ou encore avec la Turquie, autour de la mer noire en direction des Républiques musulmanes de l'ex-URSS ; dans l'Asie du Sud-est, aux confins de la Chine, de la Corée du Nord (donc du Sud) et de la Russie associée au Japon. Mais, partout, la crise économique, les conflits sur les territoires et la propriété, les guerres locales sont des obstacles à la réalisation de ces projets, du point de vue des bailleurs de fonds surtout. Cette prudence, désormais de règle après la phase initiale de la "ruée vers l'Est", est, pour un capitalisme mondial déjà mis à mal par le gouffre de ses propres dettes, une des causes du piétinement des privatisations Celles-ci avaient deux volets : la "petite privatisation" et la grande, essentielle au changement de système. Faiblesse des privatisations

La première se poursuit, dans le commerce, les services et l'artisanat. Elle est très dynamique en Pologne, Hongrie et république tchèque, plus lente ailleurs. Elle piétine en Russie en dépit des programmes qui lui sont favorables. Dans le commerce, la restauration et le logement, le résultat est inférieur à 10 %, au lieu des 60 % prévus pour fin 92. La raison principale en est la gravité même de la crise et de l'hyperinflation, recouvrant à la fois une chute des revenus et la montée de toutes les incertitudes (sur les coûts, les approvisionnements, la stabilité politique).

Mais le but des programmes libéraux reste la "grande privatisation", supposée toucher des milliers d'entreprises dans des pays où le secteur public couvre 70 à 90 % de l'industrie. Cela ne recouvre pas seulement une dimension sans précédent de l'objectif de privatisation. Il y a derrière un système, avec des relations particulières de propriété, de production et de distribution, ses valeurs produites de son histoire, le rôle spécifique qu'y jouait l'argent quand n'existaient ni la possibilité d'acheter et de vendre des biens de production, ni marché du capital, ni système bancaire construit

1) Libération, 26 février 1993

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sur la base de l'accumulation capitaliste et de ses critères. Les programmes libéraux visent à subordonner l'économie et les rapports sociaux à la logique capitaliste, briser les monopoles mais aussi discipliner les relations sociales à la contrainte de la rentabilité, par le jeu de la concurrence et d'un financement par les ventes effectives. Il y a un risque réel, et pas seulement légal de mises en faillite et de licenciements.

Ces objectifs se heurtent à des obstacles majeurs : d'une part la crise elle-même des deux systèmes (crise économique, crise d'endettement, crise monétaire) : elles interagissent l'une sur l'autre dans une spirale régressive : la restauration capitaliste aggrave la crise à l'Est, et celleci accentue le désordre du capitalisme mondial : celui-ci ne trouve pas à l'Est les moyens de sortie de sa propre crise et subit le choc en retour de l'effondrement du "bloc" adverse (le coût de l'unification allemande sur l'Europe de Maastricht, l'afflux d'émigrés, la guerre dans l'ex-Yougoslavie et la montée des fascismes et des racismes). D'autre part, des résistances "de système" liées à l'absence de bourgeoisie, de capital et de régulateur marchand derrière la propriété collective. S'y insèrent les résistances ouvrières qui en tirent une force qui n'est pas réductible aux formes classiques de mouvements indépendants, syndicaux, auto-gestionnaires ou politiques. Ces derniers sont faibles ou très éclatés. Il s'agit encore moins de mouvements dotés de programmes alternatifs à la restauration capitaliste : la crise de projet socialiste alternatif à l'échelle mondiale et locale pèse durablement. Pourtant, la restauration capitaliste piétine.

Si celle-ci ne se mesure certes pas à la privatisation, la transformation de logique économique implique de briser les monopoles bureaucratiques qui sont aussi des lieux de concentration ouvrière. Mais d'où peut venir le capital ?

L'introuvable capital

L'épargne intérieure (à supposer qu'elle soit prête à s'investir dans des projets douteux) a été évaluée entre 10 et 20 % de la valeur des biens privatisables. L'apport de capital étranger est donc inévitable à tout projet restaurationniste. Or, à la mi-1992, le stock total déclaré de capitaux étrangers "investis" dans l'ensemble des pays d'Europe de l'Est et l'ex-URSS est d'environ 12 milliards de dollars.

La Hongrie en concentre la majeure partie : elle en accueille autant que l'ex-URSS, soit 4 milliards de dollars sur les 12 évoqués plus haut. Ils se répartissent dans 13 500 entreprises mixtes : les apports étrangers par entreprise y sont donc très faibles. Le but des investisseurs reste souvent de se "placer" au moindre coût, pour l'avenir, et de bénéficier d'avantages fiscaux, sans prendre de risques. La grande privatisation, plus avancée en Hongrie, reste pourtant en deça des objectifs, d'autant plus irréalisables que les meilleures entreprises ont été privatisées en premier : le rythme se ralentira donc. De plus, 85 % de ces privatisations se sont faites au bénéfice d'un acheteur étranger, ce qui n'était pas toujours souhaité par le gouvernement.

Plus que le montant des privatisations, il importe d'évaluer quelles branches sont concernées par les privatisations et surtout leur poids dans l'économie toute entière. Il est difficile de faire des comparaisons avec d'autres types de sociétés pour déterminer quelle est la "masse critique" suffisante

ETE

ET CES ANDOUILLES QUi DiSENT MERCi ! 0000 pour modifier les dynamiques d'ensemble et les comportements. C'est là une des questions à analyser concrètement. Un des objectifs de la transition étant l'obéissance aux critères de marché, il s'agit de savoir si l'on assiste à une restructuration de l'industrie (privée et publique) sur la base de ces critères. Tel n'est pas le cas. Et ceci pour une raison majeure : l'application des règles marchandes à l'industrie de ces pays signifierait une totale désindustrialisation accompagnée d'explosions sociales.

En réalité, il s'avère que les "coûts" et les obstacles à la privatisation conçue comme changement de système, ne sont pas seulement quantitatifs. Les débats sur un "plan Marshall pour l'Est" le révèlent aussi. Il s'agissait en 1945 de reconstruire des pays déjà capitalistes et dotés de tous les attributs et comportements adéquats aux règles du marché. En outre, on a fait appel à beaucoup d'Etat, de planification et de protections (y compris monétaires) jusqu'à la mise en place du marché commun en 1957, dans cette reconstruction-là. Le "modèle" coréen va dans le même sens. Les recettes libérales actuelles sont à l'opposé de cette logique. Et les capitaux disponibles, au regard de l'immensité des fonds nécessaires et des risques encourus,

En RDA, la privatisation a échoué comme moyen de mise à niveau. L'Etat devra assurer le sauvetage ou la restructuration d'une industrie qui, dans l'ensemble des Pays de l'Est, n'était pas la plus mauvaise. S'il le fait, c'est que ne pas le faire serait explosif socialement et politiquement. Mais le coût de l'unification n'est pas seulement financier. Les dégâts sont à évaluer en fonction de ce qu'étaient les caractéristiques socio-économiques, les valeurs, les avantages acquis dans les systèmes remis en cause. Le gain de libertés lié à la chute du parti unique n'est pas tout.

Il est de surcroît fragile et limité. car le capitalisme qui se restaurera sera profondément inégalitaire, donc dictatorial pour contenir les révoltes inévitables. Tout cela se mesure mieux aujourd'hui, après trois ans d'expériences.C'est pourquoi on assiste à un certain tourDeux stratégies, un but? On a des stratégies différentes pour un même but (restaurer le capitalisme). La question est de savoir au profit de qui, et avec quel coût social ce but est poursuivi. Les principales alternatives rencontrées sont les suivantes :

A quel rythme privatiser ? Provoquer un choc irréversible, quel qu'en soit le prix ; ou protéger et transformer le secteur public en renvoyant à plus tard les privatisations, en espèrant un processus plus "organique" d'émergence d'une bourgeoisie nationale ? Il y a alors le risque de perpétuer le règne de l'ancienne nomenklatura et des mécanismes de gestion non capitalistes. Changer les prix d'abord (avec les conséquences hyperinflationnistes dans un système où dominent les monopoles) ; ou privatiser d'abord, mais à quels prix, et avec quel capital ?

Sur quelles couches sociales s'appuyer pour restaurer le capitalisme ? La nomenklatura ou la nouvelle bourgeoisie issue des couches moyennes de l'intelligentsia et de l'économie de l'ombre ? Mais avec quel capital, quelle expérience de gestion, quelle capacité à imposer aux travailleurs la discipline du marché ?

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Une bourgeoisie mondiale appuyée compradore ? Si elle s'empare des meilleures entreprises, le sentiment populaire d'un bradage du patrimoine national se répandra. Quant aux entreprises non rentables, pourquoi les capitaux privés les renfloueraient-elles ?

Comment légitimer les privatisations auprès de la population, des travailleurs ? Les distributions gratuites (ou à bas prix) de coupons (Tchécoslovaquie, Russie) à toute la population sont la réponse le plus souvent proposée, mais le bilan n'est guère concluant. La distribution d'actions aux ouvriers à des taux préférentiels n'est en général pas retenue par les plus chauds partisans du capitalisme qui y voient un risque de perpétuer les "ambiguités autogestionnaires". Quelle place aux privatisations et au secteur public ?

Face aux recettes désastreuses des "jeunes économistes" défenseurs d'un libéralisme radical, on voit monter les représentants plus pragmatiques des "industriels" : la nomenklatura des grandes entreprises veut se protéger du marché mondial et intérieur, mais aussi des ten-

Vers plus d'Etat

Les politiques libérales apparaissent de plus en plus comme inefficaces ou contre-productives sinon destructrices du potentiel économique, culturel et social du pays. L'espoir dans les vertus automatiques du marché et de la privatisation était fondé sur le regard porté sur les vitrines occidentales et sur les prédictions des "experts". Il ne signifiait pas acceptation des règles marchandes et du capitalisme. Sur ce plan, les équipes libérales au pouvoir cherchent encore leur base sociale. Elles parlaient d'ailleurs plutôt "d'économie de marché", de réinsertion dans un "monde normal, et civilisé" que de capitalisme. Et la propagande officielle n'avait-elle pas décrié le marché et le capitalisme ? On était spontanément porté à refuser toute critique envers l'occident hier tant décrié.

Les avantages des sociétés dites socialistes se combinaient avec les dégâts de la gestion bureaucratique : c'est la raison pour laquelle, au début du moins, les travailleurs espèraient conserver les droits sociaux tout en se débarassant de la bureaucratie par le marché et les privatisations. Mais ceux-ci remplacent le mauvais plein-emploi par le chômage, les produits bon marché mais insuffisants par des marchandises aux prix exorbitants, les services publics qu'il fallait se procurer par des combines par une privatisation source d'inégalités croissantes, la censure bureaucratique par la pire commercialisation de

Aujourd'hui, on voit réapparaître des bilans plus positifs du passé, qui peuvent servir des courants néo-staliniens ; en même temps, l'attitude vis-à-vis du capitalisme évolue en fonction des gains qu'on en attend. Pour certains (plus nombreux en république tchèque qu'en Pologne, en Roumanie ou dans l'ex-URSS), les capitaux privés apportent des produits, des emplois et des salaires plus élevés. L'approfondissement de la crise économique lié à la politique libérale provoque un rejet massif qui prend en Russie pour cible le Fonds monétaire international (FMI). Il n'y a pas pour autant automatiquement une alternative cohérente et progressiste opposée à la logique de la privatisation et critique vis-à-vis de l'ancien système. Car on ne peut défendre les droits sociaux dont celui-ci se réclamait sans remettre en cause la façon dont la bureaucratie les a dénaturés. Seule une logique de contrôle et de socialisation de la propriété, reste fidèle aux aspirations populaires contre les méfaits d'un bureaucratisme et d'un hyper-centralisme dévastateurs. Mais ces réponses ne sont crédibles que portées par des mouvements spontanés d'auto-organisation.

Ceux-ci sont très faibles aujourd'hui. Il se produit des résistances sociales suffisantes pour remettre en cause le libéralisme mais incapables de développer un cours socialiste alternatif. Par contre, l'instabilité gouvernementale et la montée au pouvoir en Russie de représentants de couches de la bureaucratie en contact plus direct avec le gros des travailleurs traduisent une crise des recettes libérales. Elle s'accompagne d'un infléchissement vers plus d'Etat et de protectionnisme. Mais avec quelle logique sociale ? Quel Etat pour quel système ?

En Allemagne, il y a eu absorption de la RDA dans un puissant Etat bourgeois réellement existant, avec son appareil, ses mécanismes régulateurs, sa bourgeoisie, ses capitaux, son marché et sa monnaie. Le piétinement des privatisations et les tensions sociales signifient, même là, un tournant vers un rôle plus important de l'Etat et du secteur public, sur la base des critères et prix capitalistes mondiaux : l'Allemagne peut y faire face, sans doute au détriment de la construction de l'Euro-

Hors de l'Allemagne, partout où manquent les capitaux, le renforcement du rôle de l'Etat ira de pair avec des protections envers les critères du marché mondial et intérieur. Comment protéger l'économie existante, sans s'allier avec ceux qui rejettent les critères marchands, et sans protéger en même temps l'ancien système ? Tel est le dilemne auquel se confronteront les équipes en place.

Car, ailleurs que sur l'ex-RDA, le capitalisme ne règne pas encore. Les anciennes structures subsistent derrière les nouvelles formes, avec leurs rapports de forces sociaux, leurs mécanismes. La désagrégation du Parti/Etat accentue les compartimentages et le rôle croissant des "hommes de terrain" à la tête des grands ensembles industriels et des pouvoirs locaux (ou régionaux). Des logiques conflictuelles

Ces lobbies qui marchandaient autrefois avec les organes centraux du plan pour augmenter leurs ressources et déterminer les objectifs du plan, prennent désormais en otage un pouvoir central. Celui-ci ne peut plus s'appuyer sur un appareil centralisé du Parti/Etat pour leur faire contre-poids. Les crédits inter-entreprises échappant à tout contrôle accompagneront de fait des relations de troc maintenant les réseaux traditionnels des grandes entreprises.

Celles-ci assumaient leur fonction de production sur la base de relations sociales spécifiques avec les travailleurs dont l'aspect monétaire n'était pas l'essentiel : la distribution directe de produits et services rares jouait un rôle majeur. Le cadre de vie des travailleurs était parfois complètement structuré localement par quelques grandes entreprises fournissant tout l'emploi local. De la Chine à la Russie, en passant par l'Allemagne de l'Est, ces facteurs aggravent le coût social d'une subordination à des règles marchandes (les réformes engagées depuis de longues années ont pu atténuer ces caractéristiques

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ailleurs) et rendent impossible en Chine la remise en cause de la stabilité de l'emploi, en dépit de décisions prises dans ce sens. Il en sera de même en Russie, malgré le vote formel d'une loi sur les mises en faillite, en novembre 1992.

De même qu'il y avait une convergence conflictuelle d'intérêts entre travailleurs et managers vis-à-vis du plan, de même ces relations subsistent-elles dans la résistance actuelle à la suppression des subventions et aux changements de prix. C'est une des raisons majeures qui limite la généralisation de grèves ouvrières et d'organisations syndicales totalement indépendantes des employeurs.

Dans ce contexte, des alliances politico-sociales hétérogènes peuvent se nouer

, comme en Russie : la résistance au libéralisme correspond pour les travailleurs à des objectifs de production sociale, pour une partie de la nomenklatura industrielle au moyen de protéger son industrie dans le cadre d'un futur capitalisme national soutenu par l'Etat, et pour les forces politico-sociales hostiles au capitalisme sur tout l'échiquier que cela peut recouvrir, une résistance aux objectifs mêmes des réformes.

Le pragmatisme de la bureaucratie peut lui faire percevoir les menaces (pour elle-même) liées à la restauration capitaliste ; la chasse aux sorcières joue aussi contre les anciens nomenklaturistes ; les révoltes ouvrières sont également dangereuses. L'alliance du nationalisme et d'un discours anti-libéral égalitariste voire ouvriériste est confirmée comme une des variantes d'un "conservatisme" qui n'est pas pour autant un simple retour au passé. Il peut donner naissance à des formes de national-socialisme, ou des populismes fascisants. Mais, surtout, la "privatisation" au sens du démantèlement des anciennes structures de pouvoir central, ne signifie pas pour autant adoption des critères capitalistes. Comme on dit en Hongrie, « on croyait passer du plan au marché, mais on passe du plan au clan » : pour les bureaucrates, des relations directes et personnelles entre entreprises et pouvoirs locaux, mais aussi avec les travailleurs peuvent rapporter plus et être plus sûres que de se confronter à eux. Et il peut être plus facile de parasiter le marché comme hier le plan, que de s'y soumettre.

Des parties substantielles de l'appareil bureaucratique ne voient d'issue que du côté capitaliste. Mais le capitalisme ne se décrète pas. Sa restauration est crédible là où le capital international est prêt à s'investir et où la crise économique n'est pas trop forte : dans la zone mark, aujourd'hui, essentiellement. Entre un capitalisme qui ne parvient pas à se rétablir sous la direction d'un Eltsine, et des ouvertures audacieuses aux investissements étrangers sous contrôle d'un Parti/Etat communiste chinois répressif, les frontières seront floues. Pré ou post-capitalistes? Il n'y pas de symétrie entre révolution et contre-révolution. Selon un dicton populaire à l'Est, le passage des poissons à la soupe ne pose pas les mêmes problèmes que le retour de la soupe aux poissons. On a parfois dit des sociétés de type soviétique qu'elles étaient plutôt pré-capitalistes par le degré de développement et par les rapports sociaux : comme dans les sociétés féodales, il y a des rapports non marchands de domination/protection entre bureaucratie et travailleurs.

En dépit d'une forme "salariale", les grosses entreprises ne peuvent attirer et garder leurs travailleurs qu'en leur fournissant biens et services rares. Telle est, y compris en Chine, la cause fondamentale de la non-application des décisions de rentabilisation des entreprises : comme dans le passage du féodalisme au capitalisme, le travailleur doit être complètement soumis au marché. Son salaire doit être la seule forme de rétribution de son travail.

Mais, contrairement aux sociétés précapitalistes, au salaire s'ajoutent bien d'autres "ressources" distribuées sous une forme monétaire spécifique : une partie essentielle du "salaire social" prend la forme d'une distribution durablement subventionnée des transports, santé, biens de base, culture. D'où l'effet particulièrement dramatique et régressif des changements de prix. L'ensemble des transformations recherchées vise à supprimer toutes ces protections et gains sociaux. Mais... il ne s'agit pas de transformer des serfs en salariés. Il existe déjà un "prolétariat" particulier, massif et concentré même s'il n'existe pas (n'en déplaise à ceux qui parlent de capitalisme) de bourgeoisie significative et de capital primitif suffisamment accumulé. Il existe par contre un redoutable capitalisme mondial, déjà formé quand ces sociétés en ont exproprié les quelques représentants. Les travailleurs ont été valorisés comme les seuls créateurs de valeur au nom d'une critique de ce capitalisme ; on leur a répété qu'ils étaient les propriétaires des biens sociaux.

"Privatisations sauvages"

C'est si important qu'une des questions essentielles que se posent toutes les équipes au pouvoir est : comment légitimer la privatisation ? La distribution gratuite de coupons à toute la population étant une réponse prédominante à cette question-là, car dans la conscience populaire, les moyens de production étaient à tous et à personne. La bureaucratie n'était pas un vrai propriétaire et elle ne peut le devenir par proclamation : les "privatisations sauvages" accomplies au début par la nomenklatura ont souvent été annulées ou sont formelles.

Tout cela renvoie aux aspects "postcapitalistes" de ces sociétés : on peut le résumer à la force acquise par les travailleurs en dépit du fait qu'ils ont été expropriés du pouvoir et démunis d'organisations indépendantes. Cela ne donne pas à ce prolétariat une cohérence politique dans une perspective de société alternative. Mais cela donne des moyens de résistance à une logique capitaliste

Le changement de logique économique reste pour un système capitaliste le déterminant en dernier ressort : il implique le changement de rapports sociaux, faisant réellement des travailleurs un prolétariat soumis au marché du travail ; faisant de l'argent un capital susceptible de s'investir dans des moyens de production pour en tirer une plus-value ; faisant du profit le critère de l'orientation des investissements et de la gestion des entreprises (même publique).

Il n'est pas nécessaire pour cela que tous les moyens de production soient privés, ni que la seule logique à l'œuvre soit capitaliste. Mais il faut que cette logique-là domine. C'est cela qui n'existe pas encore et qui n'est pas assuré d'exister. *

1er mars 1993

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