Cette année, le 8 mars aura dérogé à manifestations d'ampleur autour de deux thèmes principaux. La solidarité avec les femmes de l'ex-Yougoslavie, la dénonciation des violences sexuelles et du viol comme armes de guerre ont été les axes des mobilistations en France, aux Pays-Bas, en Angleterre et aux Etats-Unis. Parfois, l'appel lancé par les femmes a été repris par de nombreuses organisations politiques et syndicales, donnant lieu a des manifestations mixtes de plusieurs milliers de personnes. Ailleurs, les groupes de femmes ont organisé des veillées et des manifestations non-mixtes.
Dans les pays frappés par la crise économique, les attaques contre les acquis sociaux des femmes ont provoqué des réactions d'ampleur. En Italie, des dizaines de milliers de femmes ont répondu à l'appel conjoint des syndicats, et ont manifesté à Rome en défense de leurs conditions de travail le samedi 6 mars. Les manifestantes ont également repris des slogans en défense de la loi sur l'avortement qui n'avait pas été prise en compte dans la plate-forme syndicale, ce qui avait suscité des critiques au sein du mouvement des femmes.
"Casseroles vides" à Moscou
La presse à grand tirage s'est faite l'écho de "la marche des casseroles vides" de Moscou, présentée comme une marche de femmes contre la cherté de la vie et les pénuries. En réalité, les néostaliniens en étaient les instigateurs, dans le cadre de leur campagne anti-Eltsine ; cela n'enlève rien au fait que les tâches ménagères dévolues aux femmes sont incontestablement rendues plus pénibles en raison des hausses de prix et des pénuries.
Le 8 mars est encore férié en Russie, mais il a depuis longtemps perdu sa signification politique. Si la Pravda titrait « Félicitations, chères et bien-aimées », la présidente de l'Union des femmes russes (officielle), a dénoncé dans une interview à Nevavismaya Gazeta la situation des femmes qui touchent les retraites et les salaires les plus bas, sont plus exposées aux licenciements que les hommes, représentent 75 % des chomeurs et la majorité des russes vivant en-dessous du seuil de pauvreté. Ces difficultés ont incité beaucoup de femmes à limiter leurs maternités. Le taux de natalité a baissé de 11 % depuis 1991 et les avortements sont deux fois supérieurs au nombre des naissances.
Le taux de maladies congénitales chez les enfants nouveaux-nés a également grimpé de
8 mars
autour du Monde un pour huit, en 1989, à un pour six aujourd'hui.
Mais c'est en Suède que la rigueur de l'austérité a provoqué la plus grande réaction de femmes. Dans ce pays, les réseaux de femmes existaient toujours mais n'apparaissaient pas sur la scène politique nationale. La journée internationale des femmes pourrait bien clore cette période et marquer, comme en Italie, la résurgence des luttes de femmes.
Une révolution de femmes
« Droit au travail! Stop aux restrictions budgétaires ! Egalité des salaires ! ». Quand Anne Wibble, ministre des Finances, est apparue sur les marches du parlement à Stockholm, elle a été entourée de milliers de femmes en colère, dont certaines appartenaient, comme elle, au parti libéral.
Une heure auparavant, sur la principale place de Stockholm, 5000 femmes écoutaient Lillemor Arvidsson, dirigeante de l'Organisation des fonctionnaires, principal syndicat, forte de 600 000 membres, et le seul à avoir une femme à sa tête. « Est-ce la faute des femmes, qui soignent les malades et les personnes âgées, si l'économie suédoise est en crise ? » a-t-elle demandé, avant d'exiger une réelle réforme de la politique gouvernementale, de celle des politiciens en général, y compris des dirigeants syndicaux — sans quoi les femmes feraient une révolution.
Arvidsson a fait, elle, sa propre révolution. Social-démocrate de longue date, elle a été la seule dirigeante syndicale à s'opposer au blocage des salaires et à l'interdiction des grèves proposés par le parti social-démocrate il y a trois ans. Elle a récemment démissioné de la direction du parti pour se consacrer aux questions syndicales avant le round de négociations de cette année, où les femmes sous-payée des syndicats de l'industrie ont été les principales cibles patronales.
Il y aura des attaques contres les salaires des femmes et des programmes d'austérité dans le secteur public, très féminisé. Mais le gouvernement "thatchérien", de mèche avec les "experts économiques", s'en prend ouvertement au droit au travail des femmes et remet en cause leur place dans la société. Même la loi sur l'avortement est menacée. L'économie de marché, la suprématie du secteur privé et la production pour l'exportation sont en vogue : la santé, les services sociaux, l'éducation et la formation des nouvelles générations sont négligés.
Contre le
"nouveau monde"
Ce "nouveau monde" révolte beaucoup de femmes. C'est ce qui explique cette unité sans précédent depuis vingt ans lors des manifestations du 8 mars. Les femmes des principales centrales syndicales, des partis politiques (sauf la Démocratie chrétienne, au gouvernement, et la Nouvelle démocratie, populiste), les associations nationales de foyers pour femmes, les groupes pour la paix, les chercheuses et toutes les associations ont constitué une coalition qui a organisé des actions dans différentes villes. C'est à Stockholm que le succès a été le plus évident. En plus du meeting et la manifestation, un forum en plein air, un séminiaire avec la féministe américaine Suzanne Faludi et un "Tribunal de femmes" se sont tenus pendant le week-end du 6-7 mars. Le tribunal a réuni 800 femmes qui ont écouté des rapports sur l'économie, la santé, l'éducation, les violences sexuelles, et a diffusé un dépliant en 10 000 exemplaires le matin du 8 mars.
La centaine d'organisatrices qui avaient préparé ces initiatives depuis des mois vont maintenant discuter des tâches de leur nouvelle coalition : la lutte pour le maintien du droit à l'avortement, la solidarité avec les employées des magasins, que leurs syndicats appellent à la grève pour Pâques. Le tribunal va poursuivre ses activités dans d'autres villes du pays jusqu'aux prochaines élections, en septembre 1994. Le 8 mars à Stockholm fera-t-il boule de neige, entraînera-t-il d'autres groupes de femmes dans l'action pour arriver bientôt à la "révolution des femmes" si nécessaire?
Penny Dugan et Eva Nikell