Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

THEOLOGIE

Au nom de la doctrine

· Inprecor n° 368, avril 1993 · p. 33-35 · 2 961 mots

Je ne m'attarderai pas ici sur la présentation et l'analyse détaillées du contenu du nouveau catéchisme de l'Eglise catholique, je tenterai de montrer à quel type de "cohérence" ou de logique ecclésiastique obéit ce dernier, pour émettre ensuite mon propre jugement. Je me limiterai donc à quelques grossiers coups de crayon, trop sommaires peut-être. Je le fais de l'intérieur, en tant que chrétien et catholique, mais je suis conscient que beaucoup de mes lecteurs y sont "extérieurs", et suis soucieux d'une présentation intelligible. Guillermo MUGICA

1 faut replacer le nouveau catéchisme dans ce que, d'un point de vue écclésiastique depuis Jean-Paul II, nous pouvons appeller un "projet global du vatican". Celui-ci implique une réaction, un diagnostic de situation, un projet et une stratégie. Face à la lente érosion du christianisme, il s'agit pour l'Eglise de récupérer l'espace perdu, d'occuper à nouveau une place centrale dans et au-dessus de la société et de façonner cette dernière.

La crise actuelle est culturelle et civilisationnelle. C'est un problème, mais aussi un défi et une chance pour l'Eglise. Cette dernière a été autrefois la clé de voûte de l'édification de l'occident chrétien ; aujourd'hui, elle doit jouer un rôle historique similaire, mais, à la différence du passé, elle est en mesure d'intégrer le meilleur du legs oriental, symbolisé par la composante culturelle slave du Pape.

L'Eglise doit s'engager à construire une culture et une civilisation chrétienne, d'amour et de paix. Non seulement elle doit conformer la société, mais le monde doit devenir Eglise, car il a besoin de l'Eglise, s'il veut véritablement chasser la crise actuelle. Nous avons affaire à une volonté de construire une "nouvelle" chrétienté ou une "chrétienté" profane. Il y a une reconnaissance formelle de l'autonomie du temporel, et une prétention à faire

THEOLOGIE du chrétien et de l'Eglise les sources principales, explicites et reconnues, de la société. A cette fin, on défend, à l'extérieur, la "nouvelle évangélisation", dont l'un des trois axes est le "nouveau dialogue avec la culture". La "présence" collective, institutionnelle et confessionnelle des chrétiens y joue un rôle très important, surtout dans la texture intermédiaire de la société civile. A l'intérieur, on renforce les institutions ecclésiastiques, les mécanismes d'autorité, de pouvoir et de controle, et les appels à l'unité A la reconquête de la société

Cette démarche respectant le champ idéologique où se meut l'Eglise, le contrôle doctrinal, c'est-à-dire le retour à une doctrine sûre, renforce la cohésion de l'Eglise face à la société. Malgré les références réitérées au Concile Vatican II, nous assistons en réalité à un tournant, qui débouche sur un "restaurationnisme" pré-

A bien des égards, les institutions et orientations issues de cet évènement qu'a constitué Vatican II, sont battues en brèche. L'Eglise se recroqueville, aborde la société en fonction de ses intérêts, donc, d'en haut. En prétendant être au service de la société, elle se sert elle-même. Elle prend plus d'importance que Jésus, l'institution plus que l'évangile, l'obéissance à la hiérarchie plus que la fidélité à l'artisan de Nazareth.

« Sans moi tu ne peux rien faire ». Il semble que l'Eglise fasse sienne cette expression de Jésus. Le problème dont souffrerait aujourd'hui l'humanité — et qui délimite et profile, en conséquence, le défi majeur que doit affronter aujourd'hui l'Eglise tiendrait dans la question de la "vérité". Il y aurait une désorientation, une perte du sens. Nous serions immergés dans une grave crise morale. Les droits humains fondamentaux, inspirés du christianisme, et qui sont à la base de la culture démocratique, une fois détachés de leur source chrétienne originelle, sont menacés et pervertis. C'est à ce spectacle que nous

Cette vérité dont la crise entraîne la souffrance de l'humanité est en fin de compte la vérité ultime, la vérité divine. Or la société Lui tourne le dos. Et c'est là que réside la source de ses problèmes. L'Eglise se pose donc en détentrice de la "vérité" qu'elle se doit de mettre en valeur et offrir. Même si les problèmes sont nombreux, cette vision ne laisse pas d'être obscure. De surcroît, nous sommes beaucoup à penser que probablement, nous ne savons que faire de Dieu, parce que préalablement, nous avons tourné le dos aux êtres humains et que la question du sens ultime

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Guillermo Mugica est un militant chrétien de organisation révolu-

Itionnaire basque Zutik, qui entretient des rapports fraternels avec la

Quatrième Internationale. Pourquoi publier ce papier dans une revue résolument marxiste et laïque comme la notre ?

Les conflits au sein de l'Eglise catholique, entre la curie romaine et les courants progressistes (comme la théologie de la libération), la stratégie de "reprise en main" autoritaire et dogmatique du Vatican sont un enjeu éthique et politique qui nous concerne tous, croyants ou non- croyants. Il y va de l'engagement de centaines de milliers de chrétiens qui, en

Europe ou en Amérique Latine (mais aussi aux Philippines et aux Etats-Unis)

ont choisi, souvent contre la hiérarchie de l'Eglise, de participer au combat des pauvres pour leur propre libération. Le nouveau catéchisme romain est un épisode important dans cet affrontement, qui se joue à l'échelle de toute la planète et qui a des conséquences directes sur le rapport de forces entre les classes dans beau-

Sans partager nécessairement la foi religieuse ou les arguments politiques de

Guillermo Mugica, il nous semble utile de porter à la connaissance des lecteurs d'Inprecor le point de vue d'un chrétien progressiste de l'Etat espagnol qui s'oppose à la stratégie de reconquête néo-conservatrice du Vatican. Nous le faisons aussi parce que nous avons la conviction que la place légitime des chrétiens qui ont pris au sérieux "Toption prioritaire pour les pauvres" est dans les rangs de la gauche socialiste et révolutionnaire.•

Michael Lowy - mystique des pénultièmes — n'a pas été résolue à cause de l'égoïsme devenu vecteur de l'affirmation et du développement humains, qu'une société qui continue de fabriquer des millions de victimes ne peut croire en un Dieu, qui s'est fait pauvre et a été crucifié par solidarité, et enfin, que le problème et le défi du monde actuel sont ceux de la justice et de la solidarité. Forts de cette approche, nous sommes en phase avec une infinité de gens, croyants ou non, qui se sont engagés gratuitement et généreusement à appliquer une éthique nouvelle et entendent bien vivre solidairement de tous les exclus.

De plus, cette "crise de la vérité" va contre la réalité, et on ne peut affirmer de façon chrétienne, que, en dehors de la reconnaissance explicite de Dieu, les réalités humaines sont perverties et dénaturées. Quand bien même Dieu serait l'horizon ultime et l'Eglise dépositaire de ce don de sens, la question est de savoir si Dieu est celui qui effectivement s'offre, si l'Eglise peut faire de la vérité une sorte de chasse gardée ou une résidence de luxe - même ouverte et gratuite — et si les approximations et miettes qu'elle distribue sont réellement libératrices.

L'unité fait la force

Il s'agit, c'est évident, de l'unité du monde catholique. Unité de foi et de discipline, indispensable pour aborder en position de force les défis énoncés et le but pressenti. Des sources vaticanes ont dit récemment à l'occasion des publications du nouveau catéchisme que le problème interne auquel l'Eglise est confrontée d'aujourd'hui est celui de l'unité de la foi, menacée par la pluralité des interprétations, dûe à l'autonomie des églises locales. Renforcer l'unité, que tout soit attaché et bien ficelé : c'est ce but que prétend servir cet abrégé d'énoncés et de doctrine "'sûre" en matière de foi et de morale qu'est le catéchisme. Il est partie intégrante de la vague de contrôle doctrinal, avec des appels à la vigilance, des procès à l'encontre de théologiens célèbres et reconnus, des graves restrictions mises à l'expression de l'"opinion publique" dans l'Eglise et l'essor des édits hiérarchiques sous prétexte de combattre un magistère supposément parallèle des instances "infé-

Comme je l'ai déjà signalé, le champ idéologique est le terrain privilégié où l'Eglise situe et développe sa mission. L'idéologie est donc fondamentale dans son système et sa structuration interne en termes de "pouvoirs". On assiste progressivement à une absorption et une monopolisation croissantes, entre les mains de la hiérarchie, des fonctions, services (les "ministères") auxquels peut prétendre tout chrétien. A l'instar de ce qui se passe dans la société, l'orientation et la prise de décision sont, comme dans la société, de plus en plus concentrées.

Or, si la foi doit se faire vie et englober la vie concrète, si elle ne peut être conçue en marge de cette dernière, et si l'on a affaire à des contextes si différenciés, comment éviter cette constellation de compréhensions et d'interprétations, sans nier la vie même, sans changer la foi en abstraction déconnectée et inopérante, ou sans imposer "impérialement" modèles particuliers issus de mondes différents?

Même s'il est affirmé que les églises locales doivent adapter le catéchisme à leurs situations respectives, l'emprise de la culture occidentale nord-atlantique reste indéniable. Elle modèle le catéchisme, sans qu'y soient repris, d'ailleurs, la plupart des apports théologiques les plus significatifs élaborés dans la sphère du Nord. Et bien sûr, l'esprit et la lettre des intuitions les plus géniales en provenance d'autres horizons, comme la théologie de la libération, n'y figurent pas.

Tandis que les Eglises du Sud, dans un effort nécessaire et louable d'adaptation au contexte, s'intégrent avec leurs accents propres à la symphonie catholique se libérant, elles libèrent l'évangile, et enrichissent la foi de sensibilités oubliées — le nouveau catéchisme répond plus à l'optique propre aux Eglises du Nord. Je dois reconnaître néanmoins qu'en matière sociale et politique, le nouveau catéchisme est relativement innovateur. Il reprend en charge les éléments les plus importants de la nouvelle doctrine sociale. Dans le contexte actuel, son discours, sans être révolutionnaire, est un point de référence critique dans le panorama dominant ravagé. Mais le catéchisme ne donne pas de solution, et d'une certaine manière il ne fait qu'exacerber un problème nouveau et grave : celui du passage, de fait, d'un monocentrisme culturel chrétien à un polycentrisme. En d'autres termes : les églises occidentales du nord étaient encore, il y a peu de temps, les seuls centres de production de symbologie religieuse, qu'il s'agisse de spiritualité, de théologie, de morale, de formes de culture, ou de Droit, tandis que les autres n'avaient qu'à recevoir et s'adapter passivement.

Cet état de fait n'est plus. Aujourd'hui beaucoup d'églises participent activement à l'élaboration du patrimoine commun et deviennent à leur tour, telles les églises d'Amérique latine, des pôles influents et attractifs. Cette nouvelle donne requiert une évolution des églises centrales. Elle exige que soit repensé et reformulé l'exercice des "pouvoirs" déterminés, ou des ministères, des fonctions, autrefois au service de l'unité de la foi. Cette foi "une", ne pourrait plus s'exprimer que sur un mode pluriel. Foi une et plurielle dans son expression qui, pour s'assumer en tant que telle, exige une autonomie forcément antagonique avec l'indispensable communion.

En parlant d'universalisation d'une culture, nous faisions aussi allusion à une méthode. Vatican Il a approuvé et ratifié le dialogue avec la société. Il en résulte inévitablement une façon différente de penser la foi, liée à l'analyse et à la perception de la réalité. C'est dans cette optique que la théologie de la libération a élaboré sa contribution la plus valable et universelle, incarnée non seulement par des théologiens, mais aussi à travers des documents fondamentaux. La théologie de la libération a beaucoup réfléchi à la façon de pen-

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ser et de formuler la foi, d'être attentif à la réalité, aux médiations analytiques, aux efforts pratiques pour rencontrer et transformer le réel, aux options fondamentales, aux lieux d'insertion à la base.

Pourtant le type de réflexion qui inspire le catéchisme est abstrait, déductif, idéaliste, éloigné de la vie réelle et concrète. La réalité vient "après", comme champ d'application de quelques principes qui descendent du ciel. L'évangile de Jésus, par contre, est un monument immortel érigé au lien entre la réalité et la ferveur de la foi. Jésus dit ce qu'Il vit concrètement et sa vie correspond au message qu'il proclame. On me répondra qu'un catéchisme de l'Eglise catholique — universelle — ne pouvait procéder d'une autre manière. La question à mon avis, est ailleurs : ce catéchisme est-il l'instrument qui répond le mieux aujourd'hui à la nécessité permanente d'unité et de communion dans la foi ? Conservatisme ecclésiastique

On ne peut affirmer que dans le nouveau catéchisme la conception anthropologique de la personne, ou le traitement du social, considéré globalement, soient réactionnaires. Il n'en est pas moins conservateur. J'en ai déjà mentionné les raisons tout au long de cette réflexion. L'aspect conservateur sous-tendait les raisons qui ont poussé à la publication du catéchisme, il est présent dans les secteurs qui le soutiennent, dans la théologie dont ils s'inspirent et se nourrissent, dans leur manière d'établir les relations entre l'Eglise et la société.

Pour aller à l'essentiel, nous pouvons prendre pour exemple ce qui arrive avec le personnage de Jésus-Christ. S'il y a quelque chose de fondamental pour un chrétien, c'est bien Lui. Or, la présentation qu'en fait le catéchisme est diamétralement opposée à la meilleure "christologie" de la période récente. Celle-ci avait récupéré l'humanité de Jésus, celle du "Jésus historique" et sa pratique, pour accéder à partir de là aux dimensions les plus profondes de sa personne et permettre une rencontre "révolutionnaire" et surprenante avec le Dieu de Jésus. Dans cet itinéraire, le don de Jésus au dénommé "règne de Dieu" — terme qui évoque toutes les aspirations à la plénitude — et sa praxis correspondante libératrice ont occupé une place et un rôle centraux.

Le catéchisme obéit à une logique contraire. Il part des titres divins du Christ, pour conclure sur son humanité. Ce n'est pas Jésus celui qui montre un nouveau visage de Dieu, c'est Dieu qui nous dit qui est Jésus. Sa condition humaine, sa pratique historique, bien que mentionnées formellement, s'estompent jusqu'à en perdre quasiment existence et consistance.

Il en découle que le règne de Dieu, — sa volonté de vie, de libération et de fraternité, l'option préférentielle pour les pauvres - passion, but et objectif ultimes du Jésus historique, perdent leur centralité et la lecture en devient spirituelle et désincarnée. Les signes ou gestes "miraculeux" de Jésus, par exemple, ne sont pas abordés comme des gestes de solidarité et d'amour récréatif, mais, — avec un caractère apologétique — comme des invitations ou des appels à croire en Lui. Il en ressort aussi que le règne de Dieu tend à être réduit à l'Eglise, à sa fonction d'annonciation de la Parole et au sacrement du pardon des péchés. Quand le Règne transcende et déborde l'Eglise, c'est elle qui se met à son service. A ce stade, il ne faut pas s'étonner du poids doctrinaire de ce catéchisme, de son manque de ferveur prophétique, de suggestion et d'incitation.

Son conservatisme converge, en fin de compte, avec celui du monde actuel et le renforce. Un exemple qui a fait couler beaucoup d'encre en est significatif : l'acceptation - bien que très nuancée dans le texte et le contexte — de la peine de mort. L'explication en est simple : il s'agit d'une concession au poids, plus qualitatif que quantitatif, de l'église nord-américaine, une manière d'éviter un conflit aux catholiques, minoritaires dans ces Etats où la peine de mort est toujours en vigueur. Si la question s'était posée dans un petit pays pauvre, les choses auraient été bien différentes.

Le catéchisme est un abrégé directif et normatif de la doctrine chrétienne en fonction de concrétions catéchistes et pastorales ultérieures. Ce n'est pas que tout ce qu'il contient — nous l'avons dit — ait la même valeur. Beaucoup d'aspects sont, et continueront d'être fort discutables pour un catholique. Il est bon que les gens le sachent, car ils ont souvent une perception faussée de la façon dont un catholique doit appréhender le dogme ou le magistère. C'est par fidélité aux dogmes et au magistère que je n'en suis pas une simple courroie de transmission.

En guise d'épilogue

D'un point de vue existentiel et psychologique, il est impossible, à un moment donné de prendre en charge et d'assumer, consciemment et pleinement, la totalité de l'héritage chrétien accumulé jusqu'à nos jours, à plus forte raison si l'on tient compte de toutes les précisions qui y ont été apportées. C'est pourtant ce que le catéchisme préconise. En fait, pour des raisons diverses, dans le déroulement d'une vie chrétienne, individuelle et collective, la foi vécue est forcément "sélective", fonction des moments, des personnes et des situations. Cette sélection n'est pas négative et ségrégatrice, mais affirmative et positive. Elle tient compte autant de la pédagogie de la foi que de la nature et de l'évolution des individus.

(...) Le catéchisme n'aura pas beaucoup d'incidence à moyen et long terme. Le corps théologique qui en est le support est articulé par une logique dépassée. L'idée même de "résumé, compilation ou abrégé" renferme déjà l'idée de la fin. Elle incite au repos plus qu'à la recherche, à la quêté de la sécurité plus qu'au voyage, à un retour en arrière plus qu'à un bond en avant, à la mise au pas des bataillons chrétiens plus qu'à leur aguerrissement.

Enfin, toute lecture sera de fait, une "relecture". Les différentes familles chrétiennes la feront en fonction de leur foi propre ou de leur façon de réorganiser l'essentiel de la vie chrétienne, en fonction des défis auxquels elles doivent répondre.

J'en ai terminé. J'ai voulu réfléchir en allant au fond, indépendamment des clivages en vigueur, de droite ou de gauche. Le résultat n'est guère attractif et encore moins médiatique, mais il aura, je l'espère, plus de substance. Par ailleurs, si quelqu'un voulait connaître en détail le contenu du nouveau catéchisme, il n'a qu'à l'acheter et le lire. Je lui souhaite bien du courage. *

Pagina abierta, février 1993

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