Inprecor 1974–2004

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EDITORIAL

France, à droite vraiment

· Inprecor n° 368, avril 1993 · p. 3 · 1 019 mots

France Écologie

Sans coup de théâtre — les résultats étaient annoncés —, les élections législatives des 21 et 28 mars signifient un formidable basculement politique, dont l'ampleur même, sans surprendre, inquiète.

La droite revient en force, telle un raz de marée, pour constituer la chambre la plus à droite de toute la Vème

République : 247 députés RPR + 213 députés UDF (soit 460 sièges pour la coalition UPF) + 24 députés divers droite. La gauche, avec ses 70 socialistes et apparentés et ses 23 communistes, est réduite à la portion congrue.

Bureau politique de la Ligue communiste révolutionnaire (Section Française de la Quatrième Internationale) *

Be paradoxe est que ce triomphe de l'UPF n'est pas le résultat d'un progrès en voix de ces formations ; leurs scores sont restés à peu près stables. C'est l'effondrement du Parti socialiste qui explique tout. Des millions d'électeurs qui votaient encore socialiste en 1988 ont changé leur vote, beaucoup se réfugiant dans l'abstention (de l'ordre de 30% des inscrits au premier et au second tour) ou votant nul (l'importance des bulletins blancs représente un sorte de record : 1,5 million de votes au premier tour, soit 5,27%).

Ainsi est tombée, impitoyable, la sanction d'une politique. Avec retard, l'effet d'accumulation a joué. Le problème du chômage représente à l'évidence la première préoccupation : il est vécu comme le problème le plus dramatique, face auquel, contrairement à leurs promesses initiales, les socialistes n'ont pas agi, laissant faire les licenciements et grimper le nombre des demandeurs d'emploi jusqu'à la barre des 3 millions. Sur tous les terrains — face à la montée du racisme, par rapport aux questions écologiques de plus en plus sensibles dans la conscience collective, sur les plans européen et international, à l'occasion de la Guerre du Golfe ou du traité de Maastricht —, le pouvoir socialiste n'est en aucun cas apparu en mesure de proposer une politique originale, efficace, en phase avec les intérêts de la majorité de la population.

Le bilan global est terrible : alors que les profits augmentaient de façon spectaculaire, chômage et inégalités s'aggravaient toujours plus. A quoi sont venues s'ajouter les "affaires". Du financement occulte du Parti socialiste aux accusations d'enrichissement personnel de certains caciques socialistes, en passant par la tragique affaire du sang contaminé, s'est créé un climat de pourriture généralisée, d'autant plus insupportable, à l'heure du ralliement au libéralisme, qu'il manifestait que les grandes dif-

EDITORIAL ficultés pour le plus grand nombre n'excluaient pas l'argent facile pour les proches du pouvoir. Dans ce contexte, c'est un véritable phénomène de rejet qui s'est exprimé au sein du "peuple de gauche" à l'encontre de l'élite rose.

Les écologistes sont apparus un temps comme pouvant profiter d'un vote refuge : l'alliance nouée entre Génération écologie et les Verts a été créditée un moment de 19% des intentions de vote, soit davantage que le Parti socialiste. Le score final de 7% représente donc pour eux un grave échec en même temps qu'une cruelle désillusion. Quant à l'annonce tonitruante par Michel Rocard du "big bang" — la perspective d'une nouvelle force politique associant les socialistes, les écologistes et les centristes — elle n'a pas réussi, malgré son incontestable écho médiatique et politique, à enrayer la chute du Parti socialiste et l'échec de Rocard lui-même. Du coup, le projet même apparaît, sinon condamné, du moins compromis.

Le Parti communiste, pour sa part, malgré un certain effritement, parvient à sauver son groupe parlementaire en s'appuyant sur les derniers bastions qui lui restent dans des quartiers ouvriers. Les candidats d'extrême-gauche pour leur part maintiennent leurs scores habituels, faibles sans être dérisoires. Les candidats représentatifs des courants critiques du Parti socialiste ou de la direction du Parti communiste font des scores en-deçà des espoirs que pouvaient autoriser les résultats obtenus lors des élections régionales. Pas de percée de ce côté de l'échiquier.

La droite et l'extrême-droite ont donc seules profité de la forte aspiration à sanctionner les socialistes. Certes, le mode de scrutin majoritaire amplifie le mouvement, puisque l'UPF, avec 40% des voix emporte 80% des sièges. Mais il ne faut pas sousestimer le fait que droite et l'extrême-droite représentent 63% des voix au second tour, ni que la droite parlementaire détient aujourd'hui, à la seule exception de la présidence, tous les leviers du pouvoir et occupe tout l'espace institutionnel. Le plus inquiétant est le score du Front national : contrairement à des avis rassurants qui l'annonçaient en déclin, il recueille 13% des voix au premier tour, et, s'il n'est parvenu à faire élire aucun député, il a maintenu une centaine de candidats au second tour, dont certains dans le cadre de ces triangulaires ont rassemblé jusqu'à 30 ou 40 % des voix. Le Front national représente plus que jamais une menace, et il compte bien tirer profit des échecs inévitables que va essuyer la nouvelle majorité de droite.

Le chapitre ouvert en 1981 d'une durable expérience de la gauche au gouvernement, qui lui-même avait été rendu possible par les dix années précédentes dominées par l'Union de la gauche, est clos. On est entré dans une nouvelle période où la droite, totalement hégémonique, va devoir maîtriser ses appétits et ses envies de revanche, pour transformer l'essai et gagner la prochaine présidentielle. Mais, très vite, il va lui falloir aussi gouverner, c'est-à-dire affronter des défis politiques majeurs.

Tout le monde a dit que le chômage était le problème numéro un : quelles mesures ? Sur fond de récession et de difficultés monétaires, Maastricht va revenir sur le devant de la scène : quelle réponse va donner une droite profondément divisée sur cette question, une bonne partie du groupe RPR étant anti-Maastricht ? Ces questions ont été éliminées d'un débat électoral entièrement dominé par l'exigence de balayer les socialistes. Elles vont revenir en force, c'est sur elles que la droite va jouer son avenir.

Quant à la gauche, les exigences doivent être encore plus ambitieuses : il s'agit d'une reconstruction complète ! *

• Etant donné l'importance des élections en France. nous avons exceptionnellement chargé le bureau politique de la LCR de la rédaction de l'éditorial.

Inprecor n° 367 - mars 1993

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