Alors que le huitième congrès des députés du peuple touchait à sa fin, Serguei Chakhrai, le premier conseiller parlementaire de Boris Eltsine pendant le congrès, a déclaré à la télévision russe : « Si nous ne tranchons pas ce conflit, nous sommes au bord d'une situation où la révolution et le chaos l'emporteront » (1). Le passage à l'acte n'aura pas traîné. La tentative de coup d'Etat "en douceur" d'Eltsine, par la promulgation d'une loi d'exception et l'appel à un référendum pour le 25 avril ont considérablement augmenté l'intensité de la lutte pour le pouvoir au sommet de l'Etat russe. Alors que la plupart des forces politiques russes ont condamné cette tentative de passage en force, des dirigeants occidentaux se sont ralliés à Eltsine, soulignant qu'il était le dépositaire légal de la démocratie, qui ne s'est "bien entendu" octroyé des pouvoirs dictatoriaux que pour sauver la démocratie et les droits humains du "communisme revanchard". Pendant ce temps, des juristes russes s'employaient à dénombrer le nombre d'entorses à la constitution se trouvant dans l'annonce à la nation d'Eltsine. En fait, cette tempête dans un verre d'eau s'est terminée sur un match nul: les conservateurs n'ayant pu obtenir les voix nécessaires à la destitution d'Eltsine et ce dernier ayant dû faire de menues concessions pour éviter d'être mis définitement hors-jeu. Poul FUNDER LARSEN
RUSSIE
I ne s'agit bien évidemment pas d'une révolution, on n'envisage même pas de mobilisations de masse conséquentes dans l'avenir immédiat, mais le dénouement du congrès et le coup d'Etat consécutif auront asséné un coup sérieux aux espoirs de voir se forger une structure de pouvoir compétente et centralisée en Russie. Le résultat immédiat le plus important a été manifestement l'affaiblissement politique d'Eltsine qui a dû choisir entre renoncer à un référendum rapide (pour introduire une république présidentielle), et céder les pouvoirs au soviet suprême, qui peut maintenant passer outre ses décrets ou tenter une aventure politique.
Mais sous ces changements dans les rapports de forces entre le congrès et le président, il y a des changements plus fondamentaux dans la société qui se sont largement répercutés sur les résultats du congrès ; l'échec des réformes économiques d'Eltsine — avec, comme conséquence, la chute de sa popularité — s'est traduit par la crise du projet libéral. Le renforcement, au sein d'un consensus "étatiste", des forces d'opposition, qui restent cependant divisées entre une multitude de courants différents, la passivité de la classe ouvrière et de la population en général, exprimant un scepticisme croissant envers toutes les forces en lutte pour le pouvoir, et enfin, la poussée explosive du "régionalisme" à l'intérieur de la fédération de Russie, qui pourrait bientôt éclipser la lutte pour la direction d'un centre.
Eltsine dans une impasse
La défaite d'Eltsine lors du septième congrès, en décembre 19 92, lorsqu'il a dû renoncer à son premier ministre néo-libéral Jegor Gaidar, n'était pas fortuite, de même qu'elle n'était pas le fruit de "machinations" des forces autour de Rouslan Khasboulatov, le président du Soviet suprême.
C'était d'abord et avant tout l'expression de la résistance croissante à la réforme de la société et de l'appareil en particulier. Le programme de réformes de Gaïdar a accordé une priorité unilatérale à la "stabilisation financière" selon des règles énoncées dans un mémorandum au Fonds monétaire international (FMI) pendant l'hiver 92.
Mais l'objectif extrêmement ambitieux de réduction du déficit budgétaire, devant passer par la réduction de l'inflation et la marche rapide vers la convertibilité du rouble, n'ont jamais été atteints. Le programme a entraîné une chute rapide du niveau de vie de la population : les prix ont augmenté deux fois plus que les salaires en 1992 et 1993, entraînant une
1) Vesti, 12 mars 1993
baisse de 35 % du revenu moyen. La production industrielle a chuté d'environ 20 % en 1992, les investissements de 50 %, et la "stabilisation financière" n'a pas eu lieu. Fin 1992, l'inflation frôlait les 40 % par mois, tandis que tous les rêves de convertibilité du rouble (envisagée initialement au taux de 80 roubles pour un dollar) s'envolaient face à un rouble dévalué (500 roubles pour un dollar) (2).
Après le huitième congrès, le cabinet de Gaïdar est resté quasiment intact (en l'absence de Gaïdar lui-même) et aucune modification significative dans la politique économique n'a été appliquée. En effet, le président du comité d'Etat de la propriété (ministre de la Privatisation) Anatoli Choubais a pris l'initiative de franchir une nouvelle étape dans la privatisation pour procéder à la "transition irréversible vers le marché".
Fin 92, seuls 10 % des entreprises avaient été privatisées en Russie. Et il s'agissait invariablement de petites entreprises commerciales et du secteur des services. Pourtant, en janvier dernier, une série de grandes entreprises ont été vendues aux enchères, comme l'énorme entreprise Zil (production de limousines de luxe).
Le fait qu'Eltsine et le gouvernement n'aient pas tenu compte des avertissements du septième congrès des députés ni ralenti la réforme du marché, a contribué à unir l'opposition dans la course au huitième congrès.
Entre populisme et autoritarisme
Mais l'impasse de la réforme libérale aura, à moyen terme, des conséquences pour Eltsine plus graves que le fait de s'être aliéné la plupart des députés et une bonne partie des forces politiques par son coup de force.
L'indépendance croissante des différents secteurs de l'appareil et l'effondrement des structures gouvernementales, d'abord dans la sphère économique, mais se propageant d'un bout à l'autre de l'appareil d'Etat, qui était déjà claire pendant la période Gorbatchev, s'est accélérée avec la réforme qui en est venue à supprimer les moyens de régulation gouvernementaux, entraînant davantage d'instabilité et d'inégalité dans les rapports entre régions, branches et institutions d'Etat.
Le conflit entre la branche représentative (les soviets) et l'éxécutif, qui a culminé lors du congrès du peuple se retrouve à tous les niveaux (inter-régional, régional, local) — un exemple parmi d'autres, le conflit entre le maire de Moscou, Oury
Liouchkov, et le conseil de la ville de Moscou qui a été privé de presque tous les pouvoirs. Dans ce climat, la corruption devient un phénomène social massif, où institutions d'Etat, structures commerciales et parfois mafiosi, se retrouvent.
La perte de la plupart de ses soutiens populaires de l'après-août 91 a encore affaibli la position d'Eltsine. S'il est peutêtre encore le politicien plus populaire en Russie, le vice-président Routskoï n'est pas loin derrière, mais pour l'heure la majorité des Russes ne souscrivent (dans les sondages), ni au Président, ni à aucun autre dirigeant.
La popularité chancelante d'Eltsine révèle l'effondrement de l'hégémonie de l'idéologie libérale, qui avait prévalu ces trois dernières années. Sous le slogan du "retour au monde civilisé" (capitaliste), les intellectuels et les nouveaux entrepreneurs, alliés à une partie de la vieille nomenklatura s'étaient assurés un soutien à leur projet de réforme du marché. Mais comme la "civilisation" a révélé son vrai visage et que les améliorations promises par Eltsine pour fin 92 se sont avérées n'être que du vent, l'idée que le marché était un remède miracle s'est rapidement envolée.
Dans la course au huitième congrès des députés du peuple, Eltsine a donc eu recours à deux ou trois de ses vieux effets de style : l'appel populiste au référendum, avec des questions biaisées sur l'instauration d'une république présidentielle et le droit à la propriété privée de la terre, étaient combinés à la menace croissante et explicite d'un coup d'Etat — sous la forme d'un "pouvoir présidentiel direct"' —, si le congrès n'accédait pas aux demandes d'Eltsine, selon ses propres paroles : « Il faut respecter la Constitution, mais si les conservateurs vont jusqu'au bout dans la destruction de la Russie, alors il faut sauver la démocratie, il faut sauver les réformes » et l'hebdomadaire libéral Kommersant d'ajouter : « A partir de là s'offrent deux possibilités, ou bien le quatrième scénario (le coup) est mis en œuvre, ou bien la simple menace du coup poussera les députés à passer un compromis » (3).
Le consensus "étatiste"
Alors qu'Eltsine était en train de tirer le bilan de sa défaite et de fourbir ses armes pour le coup à venir, la majorité parlementaire, symbolisée par Khasboulatov, a été quasi-unanimement considérée victorieuse des derniers règlements de compte entre le Congrès et l'exécutif. Mais, s'il en est réellement ainsi, il s'agit d'une victoire qui pose au moins autant de questions qu'elle ne donne de réponses.
Tout d'abord, l'opposition est très hétérogène, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du Parlement, et il est difficile de prétendre qu'elle ait un objectif commun, encore moins un programme commun, au-delà de sa volonté de contrecarrer la réforme économique de Eltsine et de réduire son pouvoir. La majorité du Congrès, derrière Khasboulatov, est composée d'une hydre de 10 à 11 factions parlementaires et d'innombrables partis, allant des modérés de l'Union civique
(UC) jusqu'aux nationalistes jusqu'au-boutistes du Front de salut national et à différentes catégories de néo-staliniens (Parti communiste russe). Le dénominateur commun de ces groupes réside surtout dans Tappel au rétablissement d'un Etat fort, en matière aussi bien de réformes économiques que de rapports internationaux. Une déclaration de Sergueï Polozhkov, un des dirigeants de l'Union civique, synthétise cette orientation sur le terrain économique : « Il y a deux voies de développement possibles en Russie : soit la "latino-américanisation", avec une perte de souveraineté politique et économique et la toute puissance de bureaucrates corrompus, soit le maintien du potentiel industriel, une politique raisonnable d'investissement structurel, et un contrôle de l'Etat sur la transition aux rapports marchands dans le but de mettre fin à la crise » (4). En ce qui concerne la politique extérieure, la majorité du congrès prône une ligne ferme dans les rapports avec l'Occident, une réorientation de la
2) Actuellement, il faut 700 roubles pour acheter un dollar.
3) Kommersant, 8 mars 1993.
politique russe vers l'Asie (puisque la Russie est considérée comme une puissance euro-asiatique) et une approche interventionniste vers la Communauté des Etats indépendants (CEI). Au moins en ce qui concerne ce dernier aspect, Eltsine s'est rapproché des orientations de l'opposition. Les événements de l'année écoulée ont radicalisé l'opposition à Eltsine : des oppositionnels modérés comme Arcady Volsky de l'UC, ont été mis au moins partiellement de côté et des figures plus outrancières, par exemple le "patriote" Sergueï Babourine sont montés en premiè-
Un cas significatif est celui de Khasboulatov, qui était autrefois considéré comme un libéral alors qu'il a succédé à Eltsine en tant que président du Soviet suprême en 1991. Jusqu'à l'avant-dernière session du Congrès, il a surtout joué le rôle de tampon entre Eltsine et les députés les plus radicaux. Mais, depuis le dernier congrès, il s'est opposé violemment aux projets de réforme d'Eltsine et a demandé la démission d'Anatoly Choubais et du ministre des Affaires étrangères, Andrei Kozyrev, avant d'être parmi les premiers à réclamer la destitution d'Eltsine après son coup de force. Mais cette polarisation n'est qu'un phénomène circonscrit à des factions rivales et ne traduit en rien l'existence d'une résistance populaire organisée "Nouvelle droite" menaçante
Au sein de l'opposition, une tendance nette et inquiétante est représentée par la croissance de ce qu'on peut caractériser comme la "nouvelle droite". Des couches de plus en plus larges d'opposants adoptent des positions ouvertement chauvines et il devient souvent de plus en plus difficile de distinguer les néo-staliniens des nationalistes dans le cadre de la prétendue "alliance rouge et brune". A la veille de la session du congrès, Guenady Zhouganov, le président du Parti communiste russe nouvellement fondé (un mélange de courants allant des gorbatchéviens aux chauvins grand-russes) a expliqué ainsi les tâches de son parti : « Aujourd'hui il n'y a en Russie aucune force organisée capable de résister au gouvernement actuel, de proposer et d'appliquer un programme constructif pour la renaissance du pays et le salut du peuple. Le Parti communiste, en s'unissant avec les mouvements patriotiques peut devenir cette force » (5). Des secteurs très importants de la direction des courants néo-staliniens sont en train ainsi de courtiser les nationalistes en priorisant la formation d'un bloc "pour le salut natiopar rapport aux droits démocratiques en Russie, et une coexistence future des nations sur le territoire de l'ancienne Union soviétique.
Déplacement vers les régions
La dernière session du congrès a marqué une percée spectaculaire des régions de la fédération de Russie, qui commencent à jouer un rôle politique majeur au niveau de l'Etat. La pression des régions a été probablement la principale raison de l'échec du plan de référendum projeté par Eltsine. Dans la période à venir, le Parlement et l'éxécutif vont déployer des efforts acharnés pour arracher l'appui des régions à leurs projets de réformes politiques et
Les forces centrifuges déclenchées par la perestroika et les réformes marchandes qui l'ont suivies, et qui, à l'époque de Gorbatchev, se traduisaient surtout par des conflits entre les républiques et le centre, ont acquis un poids énorme et menacent de déchirer la fédération de Russie, qui est composée de 83 régions et 19 républiques. Le traité de la Fédération de mars 1992, l'une des rares victoires politiques d'Eltsine, après août 91, avait fixé une nouvelle division des pouvoirs entre le centre russe et les régions (auxquelles revenait le contrôle des ressources naturelles, par exemple), mais ce traité n'a jamais été appliqué. Les bureaucraties régionales et républicaines, qui avaient été libérées de toute contrainte administrative et du contrôle envahissant du centre, et qui sont actuellement bien placées pour étendre leurs prérogatives et s'enrichir, n'ont pas l'intention de renoncer à leur nouvelle marge de manœuvre. Ainsi, toute force qui, au centre, menace les projets politiques des régions, le paiera très cher. A moyen terme, elles pourraient être obligées d'accepter que la fédération russe devienne une " confédération euro-asiatique de destins". Cela a déjà commencé : « Si le pouvoir fédéral s'affaiblit, alors le pouvoir des régions, et notamment des républiques, devra être prêt à remplacer les mécanismes de Moscou qui s'écroule, par leur propre structure de pouvoir, et, qui plus est, par leur propre conception de construction de l'Etat, ce qui est encore absent au niveau de la fédération russe. Ces conceptions peuvent être très différentes, allant des conceptions économiques de la Carélie aux conceptions nationales civiques au Tatarstan (qui englobe la question du pétrole), mais elles existent » (6).
Alors que le congrès du peuple a été un événement majeur pour les médias, aussi bien en Russie qu'à l'étranger, la majorité des Russes l'ont ignoré ou rejeté en le jugeant sans importance voire préjudiciable pour le pays. L'apathie politique n'a fait qu'augmenter depuis août 1991. Pendant le congrès, de petites manifestations appelées par les conservateurs et les libéraux, sont restées très marginales. Aucune des manifestations récentes des conservateurs (les 8 et 17 mars) n'a mobilisé plus que quelques milliers de personnes. Le sentiment de déception qui prévaut a été illustré correctement par le commentateur d'un journal : « Le crédit de confiance dont les président et le parlement disposaient il y a un an et demi, a été épuisé en même temps que les réserves alimentaires pour les temps difficiles. Quand le comprendront-ils ? » (7). La gauche à la veille du coup
En l'absence généralisée de mouvements sociaux, la gauche s'est bornée à observer les événements. Le sentiment prévalant à gauche était que le congrès n'avait pas modifié les rapports de forces et ni créé de possibilités substantielles pour les socialistes. Toutefois, les développements autour du Parti communiste russe pourraient conduire à une nouvelle recomposition à gauche puisque les groupes post-PCUS qui n'ont pas rompu avec les
4) Rabochaya Tribuna, 11 mars 1993.
5) Pravda, 10 mars 1993.
6) Nezavisima Gazeta, 16 mars 1993.
7) Rabochaya Tribuna, 16 mars 1993.
traditions bureaucratiques gravitent autour de cette organisation. Cela pourrait ouvrir la possibilité d'un réalignement au sein des courants non-staliniens qui ne vont pas rejoindre le nouveau parti. Entre-temps, le mouvement ouvrier stagne : l'Union indépendante des mineurs (NPG), qui n'organise qu'une minorité de mineurs, se profile de plus en plus comme un syndicat à la solde d'Eltsine, en menaçant servilement de lancer des actions de grève politique si le soviet suprême n'accepte pas les demandes du président. A l'opposé, une conférence ouvrière contre les privatisations, organisée par la très conservatrice Union des ouvriers de Moscou, était prévue pour la fin du mois de mars. Mais l'essentiel des collectifs ouvriers et des syndicats restaient silencieux.
La lutte pour le pouvoir continue
Eltsine avait promis à ses adversaires de mener une "bataille résolue" contre leur "revanchisme communiste" et il a tenu parole. Sa tentative d'introduire un "pouvoir présidentiel direct" est un pari bien hasardeux, même si le coup d'Eltsine avait été soigneusement préparé par la consultation de ses partisans à l'intérieur de l'appareil d'Etat et s'attendait au soutien occidental. Pourtant, un éventuel échec de son coup d'Etat aurait pour Eltsine et la fédération russe, dans la situation actuelle, des conséquences aussi sérieuses que celles d'août 1991 pour Gorbatchev et l'URSS.
A vrai dire, l'administration Eltsine était en contact permanent avec les principales puissances impérialistes pendant tout le processus d'élaboration de la "loi spéciale". Dans son discours télévisé, Eltsine a tenté de dessiner les bases d'une coalition large derrière son initiative en promettant tout à tout le monde. Il a ainsi promis aux régions une plus grande indépendance par la mise en place du traité sur la fédération, aux travailleurs que la lutte contre le chômage serait la priorité numéro un, et des "rengaines" populistes tels que la réforme agraire, la protection et le soutien au petit commerce et les compensations pour les économies annulées par l'inflation faisaient aussi partie du lot.
Eltsine espérait visiblement faire d'une pierre deux coups : d'une part, rejeter la responsabilité de l'effondrement de l'économie et des infrastructures russes sur les "bolcheviques" du parlement, et, de l'autre, obtenir des pouvoirs autoritaires considérables en tant que dirigeant incontesté de la Russie.
Le premier objectif a été exprimé par Eltsine dans son adresse télévisée : « Il est évident aujourd'hui que la racine de tous les problèmes ne se trouve pas dans les conflits entre les pouvoirs exécutif et législatif, ni dans le conflit entre le Congrès et le président. Leur essence est plus profonde ; il s'agit d'autre chose — de la contradiction fondamentale entre le peuple et l'ancien système bolchevique, hostile au premier, qui ne s'est pas encore désintégré et qui tente aujourd'hui de faire renaître son pouvoir perdu sur la Russie » (8).
L'évangile autoritaire des "eltsiniens"
avait été décliné sur tous les tons durant la campagne médiatique féroce qui a suivi le huitième Congrès du peuple, où des "démocrates" de premier rang comme le maire de Saint Petersbourg, Anatoly Sobchak, appelaient à « en finir avec le pouvoir du Soviet » et à ce que « le président prenne des mesures décisives » (9).
La démocratie musclée
Lors du meeting pro-Eltsine à Moscou, le 21 mars 1993, les dirigeants "démocratiques" demandaient qu'Eltsine fasse interner temporairement ses opposants politiques. Le prétexte à tous ces glissements autoritaires est le prétendu "revanchisme" du Parlement, mais leur logique réelle repose ailleurs — dans le fiasco des réformes libérales.
Comme le signalait le dirigeant des syndicats russes officiels (FNPR), Igor Klochkov, lors d'une conférence de presse le 23 mars 1993 : « Anatoly Tchoubais (le responsable du programme de privatisation) nous a récemment avoué que pour mettre en route une privatisation radicale, le gouvernement et le président avaient besoin de pouvoirs extraordinaires. Le problème est que le peuple n'a pas besoin
Eltsine a promulgué la "loi spéciale"
8) Télévision russe, 20 mars 1993
9) Voir, par exemple, Moscou News, n° 13, 1993.
jusqu'au référendum qu'il a fixé au 25 avril, mais il est probable qu'il la prolongera. Même une courte victoire au référendum — qui connaîtra un taux d'abstention élevé — peut être utilisée pour dissoudre le Parlement et introduire la "république présidentielle" dont Eltsine rêve, et qui repoussérait les élections parlementaires sine die. Eltsine a en effet des chances de remporter un référendum dont il aura lui- même écrit les questions et contrôlé le déroulement.
"Grand marchandage"
Eltsine contrôle la majeure partie des médias, et l'intelligentsia libérale des grandes villes milite en sa faveur.
Mais le mouvement de masse démocratique de
1989-91, qui a été décisif dans l'ascension d'Eltsine au pouvoir, est mort et enterré. Et tandis que les puissances impérialistes affirment haut et fort leur soutien à Eltsine, elles n'ont pas grand chose de concret à offrir. Il est bien connu que, lors du
"grand marchandage" de l'été 1992 entre le Groupe des sept (les sept pays les plus riches de la planète) et la Russie, 24 milliards de dollars d'aides avaient été promis (principalement sous forme de prêts), mais pour l'heure, une toute petite part a été octroyée.
En dernier lieu, Eltsine pourrait avoir recours à un soutien de l'armée dans la confrontation avec le parlement, ce qui reviendrait à se mettre à la merci des
"ministères puissants" (de la Défense, de la Sécurité et de l'Intérieur). Mais l'armée au moins, et probablement les autres forces armées également, auront de fortes réticences à s'impliquer directement dans la lutte directe pour le pouvoir et n'ont pas de tradition d'activité politique indépendante. Si elles devaient rentrer en scène, il est peu probable que ce soit pour soutenir
Eltsine.
Par ailleurs, l'opposition à la "loi spéciale" d'Eltsine se renforce : presque toutes les forces politiques appuient le Parlement et les premières réactions venues des régions indiquent qu'il serait pratiquement impossible à Eltsine de faire appliquer ses décrets au niveau local.
Pourtant, les forces dominantes dans l'opposition sont mal placées pour mener une bataille de principe contre les mesures antidémocratiques d'Eltsine, car les tendances autoritaires favorables à la politique de la "main forte" sont aussi très répandues dans leurs rangs. Le huitième Congrès du peuple a offert à Eltsine une possibilité de victoire importante en n'appelant pas à des élections parlementaires anticipées.
Beaucoup de députés conservateurs ont peur de perdre leur siège car des élections renforceraient sûrement les forces proche de l'Union civique ainsi que les forces modérées post-PCUS telles que le Parti socialiste des travailleurs de Roy Medvedev au détriment des staliniens purs et durs, des patriotes et du bloc du Choix démocratique pro-Eltsine. Voila également pourquoi Eltsine préfère un référendum à des élections anticipées.
Les réactions dans le mouvement ouvrier et dans la gauche ont été des plus prudentes. Un signal très clair est néanmoins venu des nouveaux syndicats "indépendants" - parmi lesquels le syndicat indépendant des mineurs - qui ont appelé Eltsine à appliquer sa "loi spéciale".
Du côté du mouvement ouvrier
Les syndicats officiels se sont, d'autre part, élevés contre Eltsine et ont appelé à des élections anticipées : « Les causes réelles de la crise actuelle sont dans la paralysie continuelle de l'économie, la chute brutale du niveau de vie des travailleurs, la dépréciation du rouble, l'augmentation de la criminalité et la violation par l'Etat de toutes ses responsabilités vis- à-vis des citoyens. Nous pensons que pour renforcer et développer la démocratie il est nécessaire de mener à bien, simultanément et dans l'avenir immédiat, de nouvelles élections présidentielles et de députés du peuple » (10).
Le Parti du travail a accueilli les mesures d'urgence d'Eltsine par une déclaration sèche appelant à la destitution de ce dernier et à de nouvelles élections
(voir encart p. 7). Les autres organisations de gauche, telles que le Congrès démocratique des forces de gauche, ont fait des communiqués similaires. A ce sujet, la question la plus controversée était de savoir si la gauche devait appeler à la prise de fonction du vice- président Routskoi en cas de destitution d'Eltsine. Il y a eu une forte résistance contre cette revendication au sein de Parti du travail
- justifiée par les opinions réactionnaires bien connues de Routskoï sur boration de longue date avec Eltsine -, mais elle a été finalement adoptée sous la pression des milieux syndicalistes.
Alors que la bataille fait rage, il est clair que la crise politique en Russie sera longue, quels que soient les confrontations et les accords à court terme. Les problèmes soulevés par les réformes libérales restent sans solution, et la tentative de coup "en douceur" d'Eltsine est plus un signe de faiblesse des cercles dirigeants que de résolution de leur part.
Les troubles et l'impuissance politique généralisée des institutions d'Etat montrent à quel point la crise est profonde et systémique.
Pour l'heure, aucune fraction n'a d'avantage décisif sur l'autre et la guerre de positions va s'éterniser. La crise politique et sociale ne disparaîtra pas et, au moment voulu, elle assurera à d'autres forces du mouvement ouvrier et de la gauche la possibilité de développer des perspectives indépendantes des intérêts des différentes cliques bureaucratiques et de gagner un soutien de masse.
*
Moscou, 24 mars 1993
10) Déclaration de la FNPR, voir encadré p. 7