Inprecor 1974–2004

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ITALIE

Italienne, la crise

· Inprecor n° 368, avril 1993 · p. 9-11 · 2 823 mots

Italie Syndicalisme

Les événements des premiers mois de 1993 ont aggravé la crise italienne, portée aujourd'hui à son paroxysme. Le système politique mis sur pied au lendemain de la chute du fascisme s'écroule. L'idée que cette crise est, en dernière analyse, une nouvelle expression des spécificités de l'Italie a été souvent avancée, tant dans les débats internes du pays que dans la presse internationale. Mais cette approche est unilatérale, sinon carrément fausse. Livio MAITAN

In effet, les tendances à

E l'œuvre en Italie existent

dans tous les pays capitalistes dits développés. La spécificité italienne réside dans le fait qu'à cause de facteurs plus particuliers, la crise a atteint un niveau plus élevé, en faisant émerger d'une façon plus nette et plus explosive les tendances générales.

Il existe une crise des directions et des institutions politiques dans presque tous les pays de la CEE, en Amérique du Nord et même au Japon. L'un des aspects de cette crise réside dans la "découverte" de scandales impliquant gouvernements, partis politiques, fonctionnaires de l'Etat, administrateurs locaux, dirigeants économiques, syndicalistes, responsables de coopératives, etc. En Italie, les "scandales" sont plus nombreux, généralisés et spectaculaires, et ils bouleversent quotidiennement le panorama politique.

La question se pose de savoir pourquoi ils éclatent maintenant : les juges de la péninsule, qui n'avaient presque pas sourcillé pendant des décennies, se sont-ils soudainement réveillés, en découvrant brusquement des pistes innombrables et des complicités presque universelles dans la "classe" politique et les milieux d'affaires ? En fait, les juges agissent eux aussi dans un contexte différent de celui des décennies passées : d'une part, les marges économiques se sont considérable-

Frattini 92 ment rétrécies, de l'autre, l'appareil politique au sens large avait été frappé d'un discrédit croissant déjà avant l'éclatement des scandales. Autre facteur important: le régime politique italien s'est maintenu, sans aucune alternance même dans le cadre du système, pendant quatre décennies. Des contradictions multiples, de plus en plus nombreuses, se sont accumulées pendant toute cette période : aujourd'hui elles éclatent toutes en même temps. C'est le déchirement généralisé, d'autant plus angoissant qu'aucune solution de rechange ne se profile à court terme.

Deuxièmement, la crise économique s'est aggravée à tous les niveaux, avec une convergence de la stagnation prolongée, qui date du milieu des années 70, et d'une récession conjoncturelle très accentuée qui frappe presque tous les secteurs-clés. Le chômage ne cesse d'augmenter et les perspectives pour le reste de l'année sont sombres : des centaines de milliers de travailleurs seront probablement licenciés ou mis en chômage technique. Le déficit de l'Etat et son endettement ont atteint des dimensions énormes et les mesures dites d'austérité imposées par les gouvernements successifs, n'ont pas donné de résultat. En fait, l'Italie actuelle respecte beaucoup moins que les autres pays de la CEE les paramètres prévu par le Traité de Maastricht et a dû, l'automne dernier, dévaluer sa monnaie et sortir du SME.

C'est dans ce cadre politique et économique (1) qu'on peut constater de plus en plus nettement une tendance à l'affaiblissement structurel de la bourgeoisie en tant que couche sociale, et ses difficultés croissantes à asseoir son hégémonie. L'intervention de plus en plus directe de la Confédération patronale (Confindustria) et d'autres représentants des milieux d'affaires sur le terrain politique ne contredit pas cette tendance. Au contraire, cette intervention se produit parce que l'appareil politique est de plus en plus défaillant et discrédité et, plus généralement, parce que les mécanismes "normaux" d'exercice de l'hégémonie eux non plus, ne fonctionnent pas comme avant.

Troisièmement, la crise des Etats nationaux est un phénomène qui est en train de se généraliser actuellement. Mais, parmi les pays capitalistes les plus mûrs, l'Italie occupe une place de choix sous cet angle aussi. D'un côté, l'Etat central ne cesse d'être défié par la criminalité organisée - mafia, camorra, etc — qui contrôle différentes régions dans le sud du pays. De l'autre, dans le Nord, il y a eu le déferlement des Ligues, qui prônent des solutions fédéralistes frisant la sécession. Depuis sa formation au siècle dernier, l'Etat italien n'avait jamais subi de telles attaques, qui, par-delà des origines différentes, ont le

1) A propos de la situation en Italie voir Inprecor n° 359, 360 et 361 des 25 septembre. 9 et 23 octobre 1992 et Quatrième Internationale, n° 45.

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même effet, celui d'approfondir davantage une crise déjà très grave.

L'expérience des dernières années, en

Europe capitaliste, a démontré que, face aux attaques des patrons et des gouvernements, les travailleurs, ou du moins de larges secteurs de travailleurs, gardent des potentialités de combativité et de mobilisation. En Italie, cette tendance s'est avérée plus forte et plus durable qu'ailleurs, grâce, entre autres, à une plus grande continuité avec les luttes très puissantes et prolongées de la fin des années 60 et du début des années 70 et à une persistance d'acquis politiques et organisationnels de l'époque chez un nombre significatif de cadres et de militants.

Instabilité politique croissante

L'instabilité politique s'accroît quotidiennement sous une cascade d'arrestations ou de mises en accusation qui frappent des responsables, voire des leaders de premier plan, de tous les partis, des députés, des administrateurs municipaux et régionaux, de même que des managers de grandes entreprises, aussi bien privées que contrôlées par l'Etat.

Le gouvernement Amato a réussi à faire passer les principales mesures préconisées depuis l'accord du 31 juillet

1992 avec les patrons et les syndicats (dont l'annulatión définitive de l'échelle mobile des salaires). Mais il est incapable de se fixer des projets à moyen terme et il vit, en, dernière analyse, au jour le jour.

Il se maintient parce que les partis de la coalition - démocrates-chrétiens, socialistes, sociaux-démocrates et libéraux

- de même que les partis de l'opposition.

timorée - PDS et PRI —, redoufent une crise gouvernementale, qui pourrait s'avérer sans issue et conduire à de nouvelles élections législatives avant que la réforme de la loi électorale sur laquelle la plupart des dirigeants fondent tant d'espoirs ne

Même le président de la République,

Oscar Scalfaro, démocrate chrétien conservateur, vient d'atténuer son appui, comme l'indique son refus d'approuver un décret du gouvernement visant à limiter les peines pour les violations de la loi sur le financement des partis (donc à sauver un certain nombre des dirigeants actuellement incriminés).

Sauf évènement imprévisible, tout le monde semble désormais attendre l'échéance du 18 avril, c'est-dire le vote sur une série de référendums pour lequels différentes forces politiques ont obtenu les signatures requises par la loi (500 000) (3). Les plus importants de ces référendums sont celui qui porte sur l'abrogation de la loi sur le financement des partis, qui sera sans doute approuvée à une très grande majorité, et ceux qui concernent le système électoral (élections municipales et sénatoriales). Les tentatives de modification de la loi électorale au niveau parlementaire s'étant soldées par un échec, la solution de ce problème dépend désormais des électeurs.

LEI NON PUO

I LADRI CRIMINALIZZARE SONO COSÍ UN'INTERA LADRI!

CATEGORIA! "Les voleurs sont les voleurs ! Vous ne pouvez pas criminaliser une catégorie sociale. "

Si le référendum sur la loi électorale pour le Sénat est approuvé, la conséquence en sera un Sépat élu non plus avec le sys„tème proportionel, mais avec un système majoritaire uninominal — en Italie le Sénat a les mêmes pouvoirs que la Chambre des députés. Vers le système majoritaire ?

Le problème ne sera pas résolu pour autant. En effet, le système proportionnel resterait en vigueur pour la Chambre des députés. Mais les partisans du système uninominal misent sur le fait que leur succès éventuel le 18 avril conduirait le Parlement à changer rapidement la loi électorale pour la Chambre aussi, hypothèse d'autant plus raisonnable que la plupart des partis sont d'accord pour enterrer le système proportionnel. Par la suite, peutêtre après un dernier effort de rectifier dans un sens conservateur-autoritaire la

Constitution de 1947, de nouvelles élections législatives seraient convoquées dans l'espoir qu'un rapport de forces radicalement changé soit favorable à un nouveau départ, au lancement de la "deuxième république".

Toujours est-il que des obstacles assez sérieux subsistent qui pourraient faire échouer, complètement ou partiellement, l'opération. Tout d'abord, la victoire des

"uninominalistes" au référendum est probable, mais pas acquise à cent pour cent.

Le Parti de la refondation communiste et la Rete (le réseau) d'un côté, et les néofascistes du Mouvement social italien (MSI) de l'autre, peuvent mobiliser des forces importantes. De surcroît, les membres et, à plus forte raison les électeurs d'autres partis pourraient ne pas suivre la consigne de vote donnée par les dirigeants : en fait, les

"communistes démocratiques" du PDS (courant

Ingrao) de même qu'une partie des socialistes et la majorité des Verts se sont déjà prononcés pour le non et des démocrates chrétiens et des socialistes pourraient suivre leur exemple.

Luttes homériques

Ensuite, des luttes homériques éclateront alors qu'il faudra définir plus concrètement les nouvelles lois électorales et délimiter les circonscriptions. Les accords actuels pourraient voler en éclats au profit des combines les plus insolites en risquant de compromettre des alliances à plus long terme.

Personne n'est en mesure de prévoir dès maintenant, même approximativement, quel serait le résultat des élections avec un nouveau système. Le rapport de forces entre les partis traditionnels, qui ont tous subi une usure, bien que dans une mesure inégale, pourrait changer substantiellement. Certains d'entre eux pourraient même disparaître, au moins de la scène parlementaire, et de nouveaux regroupe-

2) Parmi les principaux personnages incriminés sous différentes formes, il y a le leader socialiste Craxi et celui qui était son dauphin avant de d'être incriminé à sont tour, La

Malfa, celui du Parti libéral, Altissimo, et de nombreux dirigeants de la DC.

3) On votera le 8 avril sur une dizaine de référendums.

Les plus importants concernent les lois pour l'élection du

Sénat et des Conseils municipaux, la suppression de loi sur le financement des partis politiques et la suppression de la loi répressive sur l'usage de la drogue.

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ments se former. C'est surtout un renouvellement dans ce sens que souhaitent les partisans de la réforme électorale. Les uns, dont le principal protagoniste de la bataille référendaire, le démocrate chrétien Mario Segni, espèrent que les partis systématiquement organisés, avec leur propre base de masse, disparaissent ou s'effacent en laissant le terrain libre à des notables "indépendants" qui auraient des liens "personnels" avec leurs électeurs (dont le nombre serait nécessairement plus réduit après l'adoption du système uninominal). Dans le meilleur des cas, c'est une démocratie conservatrice, où les forces économiques exerceraient plus ouvertement et plus directement leur influence, qui verrait le jour.

D'autres — dont Occhetto et le groupe dirigeant majoritaire du PDS — visent à faciliter l'émergence, du moins sur le terrain électoral, de deux regroupements fondamentaux, l'un composé des "progressistes", l'autre des conservateurs, qui pourraient, dans le cadre d'une constitution renovée, gérer alternativement le pouvoir.

Politique de l'autruche

L'illusion des uns et des autres consiste à espérer que les contradictions de plus en plus profondes de la société italienne puissent être atténuées et, au bout du compte, surmontées par des opérations de type institutionnel, voire essentiellement parlementaire. Ils préfèrent donc ignorer la question qui pourrait se poser dans un avenir rapproché : quelle solution envisager si l'équilibre instable actuel entre les forces en présence subsistait après de nouvelles élections et une réforme constitutionelle ou si, à cause du système uninominal, on aboutissait à une majorité parlementaire ne correspondant pas du tout aux alignements politiques et sociaux dans le pays ?

C'est parce que personne n'ose se poser maintenant cette question, que le whisfull thinking amène les intéressés à refouler, que le désarroi et l'incertitude, sinon l'angoisse, se propagent dans les rangs des classes dominantes elles-mêmes ; elles viennent de leur conscience de la précarité extrême de la situation actuelle, de la difficulté à projeter des solutions non seulement dans le contexte institutionnel existant, mais aussi dans un nouveau contexte prévisible, et de l'absence de marges de manœuvre réelles pour un changement radical dans un sens autoritaire. On pourrait arguer du fait que cette situation représente le terrain propice pour l'avènement d'un régime bonapartiste.

En principe, oui. Mais n'est pas Bonaparte qui veut et on voit mal qui pourrait ambitionner de jouer ce rôle dans le cadre italien de 1993 (la candidature éventuelle d'un Cossiga et même celle d'un Scalfaro n'apparaissent pas trop crédibles). Les forces minimales nécessaires pour lancer un Bonaparte ne sont pas non plus rassemblées, pour toute une série de raisons, du moins à court et à moyen terme.

Voilà donc, au delà des vicissitudes actuelles et de celles des prochaines étapes, l'impasse fondamentale.

Le mouvement de luttes sociales ne s'est guère épuisé après la grande vague de l'automne dernier. Il est vrai que cette vague, à cause d'une véritable obstruction des directions syndicales, qui ne voulaient pas faire tomber le gouvernement, s'était soldée par un échec puisque le premier ministre Giuliano Amato avait réussi à faire passer ses mesures anti-ouvrières. Mais, après quelques semaines de répit, de larges secteurs de travailleurs se sont remobilisés, aussi bien contre les effets sur leur niveau de vie des mesures gouvernementales, de la suppression complète de l'échelle mobile des salaires et contre les licenciements et les fermetures d'une série d'entreprises, que pour des revendications catégorielles. Ces mobilisations se sont souvent concrétisées par des manifestations massives dans de nombreuses villes et par l'adoption de méthodes de lutte assez dures (par exemple, le blocage de grandes lignes de chemin de fer, d'auto-

Manifestation nationale

Les dirigeants des centrales syndicales ont continué à louvoyer, en s'efforçant de limiter et de compartimenter les luttes, alors que même l'opposition de gauche dans la CGIL, Essere sindacato, était en perte de vitesse à cause des hésitations de certains de ses représentants, le plus souvent bien plus modérés que le dirigeant principal du courant, Fausto Bertinotti (5). C'est dans un tel contexte que ce qu'on appelle le "mouvement des conseils ouvriers" et qui est assez représentatif malgré ses limites, a pris l'initiative d'appeler à une manifestation nationale à Rome le

Cette initiative, soutenue à titre personnel par de nombreux dirigeants de la CGIL, par le Syndicat des travailleurs auto-organisés (SLA) dont le COBAS d'Alfa Romeo est le principal rempart et par le PRC et le PDS, a eu un succès retentissant : plus de 100 000 personnes ont défilé dans les rues de la capitale italienne, leur revendication principale étant celle de la grève générale. Ce succès a été dû, dans une très large mesure, à la mobilisation du PRC, dont les drapeaux prédominaient dans les trois quarts du cortège (alors que les forces mobilisées par le PDS apparaissaient très modestes).

La question de savoir quelles seront les suites de cette manifestation a été au, centre des débats qui se sont déroulés depuis, aussi bien au niveau syndical que dans des instances politiques (7). Le mouvement des conseils est-il en mesure de relancer une vague de luttes généralisée et de prendre des initiatives autonomes si les centrales syndicales persistent dans leur attitude ? Certains estiment que le mouvement des conseils se cantonnera dans un rôle d'instrument de pression sur les centrales, ce qui pourrait provoquer son usure, d'autres expliquent qu'une telle issue n'est pas jouée d'avance et que, de toute façon, il faut miser sur les conseils comme seule force susceptible de mobiliser des centaines de milliers d'ouvriers.

Quoiqu'il en soit, les centrales syndicales ont déjà donné leur réponse. Elles n'ont pu ignorer le 27 février et ont proclamé, à leur corps défendant, une grève générale pour le 2 avril, concomitante avec la grève proclamée par les syndicats européens. Mais la grève sera limitée à quatre heures et il n'y aura pas de manifestation nationale. Si les choses en restent là, le résultat ne fait aucun doute.

Fort probablement, la grève sera une réussite, mais rien ne changera (d'autant plus que les bureaucrates ont expliqué encore une fois qu'ils ne visent guère à renverser le gouvernement).

Rien de nouveau sous le soleil : si les classes dominantes en déconfiture peuvent encore espérer, c'est avant tout parce que ceux qui devraient être leurs adversaires, leur offrent, une fois de plus, une planche de salut. *

Rome, 18 mars 1993

4) Le PRC mène campagne aussi pour des élections législatives avant toute réforme institutionnelle et électorale en expliquant que le parlement actuel, dont une centaine de membres sont incriminés, n'a pas la légimité nécessaire pour adopter quelle réforme que ce soit.

5) Bertinotti est encore formellement membre du PDS, mais il adopte le plus souvent des positions beaucoup plus proches de celles du PRC.

6) Les conseils ouvriers qui subsistent encore ne sont qu'un pâle reflet de ce qu'ils étaient dans les années 70. La plupart d'entre eux n'ont pas été renouvelés depuis assez longtemps. Toutefois, on leur reconnait à juste titre une légitimité démocratique qu'on ne reconnaît plus aux structures syndicales extrêmement bureaucratisées.

7) Entre autres, à l'Assemblée des travailleuses et des travailleurs du parti que le PRC a réalisée à Turin du 5 au 7 mars avec la participation de presque 700 délégués.

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