Les analyses économiques ne coûtent pas cher si l'on en croit le journal économique ouest-allemand Die Wirtschaftswoche. On y apprend que les instituts bourgeois les plus connus dépendent tous des subsides de l'Etat. Par exemple, l'institut Ifo de Munich reçoit 50% de ses revenus de l'Etat. Depuis le tournant de 1990-91, ces instituts ont été aux prises avec une crise sectorielle — une des crises cycliques des instituts de recherche — en partie dûe à la réduction des dépenses de l'Etat; à la fin 1991, l'institut Ifo a dû mendier, auprès des autorités bavaroises et fédérales, une aide de 2,2 millions de marks afin d'éviter la banqueroute, et la tendance à "conseiller" ce que son bailleur de fonds a envie d'entendre s'est accentuée. Winfried WOLF
U n même institut peut faire
simultanément deux déclarations différentes, voire contradictoires sur le même sujet. Lors d'une discussion sur les mérites de l'aide économique de l'Etat aux entreprises, l'Ifo, dans son rapport sur les nécessités financières de 1992, mettait le ministre de l'Economie, Möllemann, en garde contre une telle intervention, tandis que le ministre des sciences, Riesenhüber, recevait exactement le conseil opposé. Depuis, les deux ministres ont changé, c'est peut-être l'occasion de répéter la performance — en inversant les rôles pour changer (1) !
Ainsi les multiples prédictions économiques venues en 1992 des instituts et de leurs experts se sont avérées de la pure flagornerie. Pas plus tard qu'en octobre 1992, le bulletin d'automne de l'institut Ifo prédisait un renouveau de la croissance en 1993. Néanmoins, le 14 décembre 1992, l'institut a effectué un virage à 180° et pré-
ALLEMAGNE dit la récession, ce qui a suscité ce commentaire dans la presse : « L'institut Ifo est donc la première instance compétente à prédire une croissance négative pour l'année à venir (...) 1993 verra par conséquent la première récession de la décennie » (2). Les chiffres précis mentionnés situaient le déclin de la production entre 0,5 % et 1 %. Deux mois plus tard, l'institut Ifo brossait le tableau du futur avec des couleurs encore plus sombres. Handelsblatt, dans son édition du premier mars publiait la dernière prédiction de l'honorable institut — qui chiffrait la chute de la production à 4 % et ajoutait : « Les experts de l'Ifo, prenant en considération la tendance des derniers mois de 1992, estiment concevable que le déclin s'accentue ».
Virage à 180°
Cela appelle deux remarques. Une révision aussi abrupte de point de vue est du jamais vu depuis des années. En cinq mois, l'annonce d'une légère croissance a cédé le pas à la prédiction d'une récession de 4 %, voire plus. Et si la dernière estimation s'avère exacte, elle supposerait la crise la plus profonde que l'économie ouest-allemande ait jamais connue. Ajoutée au déclin de la production industrielle de 1992, la baisse prévue pour 1993 s'élèverait à 10 % au total.
Considérée d'un autre point de vue, la situation est encore plus dramatique. Il y a quinze mois, j'écrivais « Le moins qu'on puisse dire est que l'Allemagne est à l'orée d'une crise économique. Déjà en décembre 1991, nous écrivions que "le boom allemand a pris fin avec l'été 1991 (...) et que l'économie s'est assoupie de nouveau. Presque tout le monde s'accorde pour dire qu'à la différence de 1986/87 où le déclin a été de courte durée, nous assistons cette fois aux prémisses d'une crise » (3).
Depuis, le diagnostic a été confirmé. Le Produit intérieur brut (PIB) allemand stagne depuis le milieu de 1991 et est en légère baisse depuis la seconde moitié de 1992. Si on prend les chiffres de la production industrielle pour critères, la tendance est encore plus claire. Les autres indicateurs — comme le Produit national brut (PNB) et le PIB — incluent de nombreuses sources de revenu non-productives qui traduisent seulement une redistribution de richesses, déforment fortement le développement du secteur productif et reflètent le développement du cycle industriel de façon très exagérée. La catégorie bourgeoise de "production industrielle" représente la notion marxiste de secteur produc-
1) Die Wirtschaftwoche, 30 octobre 1992.
2) Süddeutschen Zeitung, 15 décembre 1992.
3) Socialistische Zeitung (SoZ), n ° 26, 1991.
tif mais dans un sens plus large. Si nous prenons comme point de départ les chiffres de la Production dans les secteurs productifs" qui figurent dans le dernier numéro disponible de Monatberichte der
Deutschen Bundesbank (février 1993), nous obtenons l'image suivante de la situation il y a un an : la production en
Allemagne de l'Ouest est en baisse depuis le milieu de 1991. Dans le dernier trimestre de 1992, elle était 4,4 % en dessous de son niveau de l'année précédente.
Comparé au second trimestre de 1991
— le point culminant du boom — la chute est de 6,3 %. Pour les "industries de consommation" (la production industrielle à l'exception des mines, de la construction, de la production électrique et de gaz) qui reflètent de façon plus précise les cycles économiques, le niveau du quatrième trimestre 1992 est 7,6 % en-dessous du maximum. Si on fait des comparaisons mensuelles plutôt que trimestrielles, il apparaît que la production industrielle d'Allemagne de l'Ouest au début de 1993 était revenue à son niveau de l'automne
1989. La baisse entre décembre
1991 et décembre 1992 était d'environ 10 % (4).
Freins et locomotives
En considérant les données dans les différentes branches, on s'aperçoit que jusqu'au début de
1992, l'industrie chimique et automobile empêchait la récession. Au troisième trimestre de 1992, l'industrie chimique était au même niveau qu'à la même période en
1991 et la production de tramways et de bus a même réalisé une légère hausse. La baisse dans ce secteur n'est survenue qu'en comparaison avec le premier trimestre 1992.
Cela signifie que deux branches très importantes dans l'économie ouest-allemande ont freiné la récession jusqu'au dernier trimestre 1992.
A l'opposé, les secteurs de l'acier, du textile et de la production mécanique, ont entraîné la récession : ils sont les premiers à décliner. Les chiffres pour la construction mécanique sont éloquents : le point culminant a été atteint à la moitié de l'année 1990 — à un niveau de 24,7 % supérieur à 1985. La stagnation qui a suivi a laissé ces secteurs industriels à un niveau plus ou moins élevé. Pourtant, dans les trois derniers mois de 1991, un déclin massif s'est produit — jusqu'à 4,5 % au dessus du plancher de 1985 à la fin de
1992 et une chute de 15,4 % par rapport au maximum. Calculée sur une base mensuelle, la baisse est encore plus dramatique. En décembre 1992, la construction mécanique était à 95,3 % de sa production
Si nous prenons "récession" dans le sens d'une petite baisse des taux de production, et "crise" dans celui de déclin absolu, alors il est évident que nous avons affaire à une nouvelle crise économique en Allemagne. C'est la troisième dans l'histoire de l'Allemagne d'après-guerre, les autres ayant eu lieu en 1974-75 et 1980-82. La dernière dépression de 1986-87, et celle de 1966-67 devraient plutôt être considérées comme une récession.
Comme nous allons le montrer, il s'agit d'une crise dont les causes sont nationales — une de celles dans lesquelles les lois immanentes au mode de production capitaliste trouvent leur expression. La crise de 1980-82 a été suivie par une reprise internationale. En 1986-87, elle semblait toucher à sa fin, selon un schéma de cycles de cinq ou six ans qui semblait valoir depuis le début des années 70. Une baisse de la production en Amérique du nord, au Japon, en Allemagne de l'Ouest et dans d'autres pays de la communauté européenne (CE), et le crack boursier de 1987 en témoignaient.
Pourtant, une courte dépression a été suivie par une conjoncture favorable relativement prolongée. Une explosion mondiale de la dette publique y a contribué, de concert avec le boom en Allemagne de l'Ouest consécutif à l'unification. A posteriori, il est théoriquement intéressant de savoir si la période 1982-90 était une longue période de bonnes conditions ou s'il faut la considérer comme deux cycles plus courts (1982-86/87 et 1987-1990)
séparés par une brève récession. Dans tous les cas, 1990 a vu le début d'une nouvelle crise internationale qui a atteint l'Allemagne, où des facteurs spécifiques étaient à l'œuvre, en 1991.
Leçon de capitalisme
Nulle part ailleurs, les causes de la crise ne sont internes comme en
Allemagne. On pourrait même avoir l'impression que la crise a eu lieu pour expliquer aux 16 millions d'habitants de l'ex-RDA ce qu'est une véritable crise de surproduction capitaliste. Cette crise n'a vraiment rien à voir avec l'étranger et s'est produite en dépit du rôle positif que l'économie est-allemande a joué pour l'Allemagne de l'Ouest. Tous les commentaires invoquant des facteurs comme que la "crise des exportations" ou la "crise en Allemagne de l'Est" ne tiennent pas la route quand il s'agit d'expliquer la crise ouest-allemande.
En fait, la chute des exportations n'a joué aucun rôle significatif dans le déclenchement de la nouvelle crise. Même en 1992, les exportations allemandes se sont maintenues à un haut niveau. La baisse des exportations vers les
Etats-Unis, après que ce pays soit rentré en crise en 1990-91, a été compensée par une hausse des exportations vers les pays de l'Organisation de pays exportateurs de pétrole (OPEP) — un sous-produit de la guerre du Golfe de 1991 - et, jusqu'à la moitié de 1992, vers certains pays de la CE. Et la position de force de l'Allemagne sur le marché mondial lui a valu une balance commerciale positive ;
en 1992 par exemple, cela a crédité le
PNB de 191 milliards de DM.
La recherche d'un bouc émissaire à l'étranger est donc erronée. Il en est de même pour les relations interallemandes entre les économies d'Allemagne de l'Ouest et de l'Est. Pendant une bonne partie de l'année 1992, l'économie ouest-allemande a été soutenue par l'augmentation
4) Ceci étant calculé sur la base des chiffres de production nette desquels l'inflation et les variations saisonnières ont déjà été déduites. L'année de base est 1985 (indice
100).
de la consommation à l'Est. Le rapport mensuel de la banque fédérale pour février 1993 le résume en disant : « Il est vrai que depuis, l'engouement pour les biens de consommation occidentaux s'est largement tari ; pourtant, les investissements en Allemagne de l'est ont sûrement été très profitables aux producteurs ouest-allemands ».
Ceci appelle d'autres commentaires : la demande est-allemande était dirigée surtout vers les biens de consommation et de production venant des secteurs industriels de l'ouest correspondants à ceux qui avaient été détruits à l'est. Au début de 1993, la production industrielle dans l'ancienne RDA s'élevait au tiers de son niveau de 1989 — un chiffre qui inclut les nouvelles usines qui ont été créées par les entreprises ouest-allemandes dans cette région, comme la fabrique de voitures Opel/General Motors à Eisenach ou Volkswagen à Mosel et Zwickau.
"Made in West Germany"
Les statistiques économiques officielles allemandes ne sont pas encore en mesure de fournir des chiffres détaillés pour toute l'Allemagne — de tels chiffres sont seulement disponibles pour l'Allemagne de l'Ouest. Cela signifie, pour être précis, que la crise est "Made in West Germany". Les tendances à la crise en Allemagne de l'Ouest auraient été encore plus accentuées sans l'annexion de l'Est. En fait, le désastre à l'est a été un facteur "anti-récession" pour l'économie de la RFA, et ce processus est toujours à l'œuvre. Bien qu'il y ait eu, cette année, beaucoup de commentaires consacrés à de prétendus embryons de reprise à l'Est, la vérité crue a été énoncée par le Wirtschaftswoche fin 1992 : « Le fossé entre l'industrie entre les vieilles et nouvelles régions fédérales s'accroît toujours ».
Tout indique que nous n'en sommes qu'au début de la crise, comme en témoigne l'édition de février du rapport de la Banque fédérale : « Malgré la chute brutale de l'activité économique au cours du dernier trimestre, il n'y a pas lieu d'être trop pessimiste. Selon toute vraisemblance, le potentiel conjoncturel de dépression a atteint ses limites en Allemagne de l'Ouest. A la différence de beaucoup d'autres pays industrialisés occidentaux, l'Allemagne n'est pas beaucoup affectée par les contre coups de la surchauffe spéculative qui s'est répandue depuis la fin de la décennie 80 ».
On ne traitera pas ici des objectifs de cet optimisme de façade, qui n'est aucunement justifié par les conditions objectives nationales ou internationales. Trois niveaux différents devraient être examinés ici. Tout d'abord les racines profondes de la crise "nationale". L'Allemagne ne traverse pas seulecrise ment une cyclique, il s'y superpose une crise structurelle. A l'heure actuelle, les investissements ne font pas que diminuer, ils sont en chute libre en valeur absolue (5).
s'accom-
Ceci pagne d'une crise dans des branches particulières de l'industrie. Les chiffres de la baisse de la production dans l'industrie mécanique ont déjà été cités — et il s'agissait du fer de lance du capital allemand sur le marché mondial. La compétence germanique en matière d'ingénierie tant vantée, de même que l'inventivité et le
"sens du gadget", ne peuvent plus compenser les déficiences fondamentales telles qu'une structure de type classe moyenne et une production à une échelle relativement petite. Pour reconquérir son ancienne position sur le marché mondial, l'industrie mécanique allemande a besoin d'une concentration massive et de faillites généralisées.
La fin de Porsche ?
Cela vaut aussi pour la seconde branche industrielle du pays en importance, la fabrication de véhicules. Volkswagen vient d'enregistrer sa plus grosse perte trimestrielle — un milliard de marks, somme qui était la limite fixée pour toute l'année 1993. Au début de l'année 1993,
Mercedes-Benz a introduit le travail à temps partiel et pourtant ses unités de production de véhicules seront dans le rouge pour 1993. Il en va de même pour
Opel/General Motors et Ford. Et Porsche traverse une crise et ne finira pas l'année comme producteur indépendant (6).
La productivité dans les usines de véhicules à moteur ouest-allemandes est réputée être en-deça de celle des usines espagnoles ou celle de l'usine Nissan à
Sunderland, en Grande Bretagne. Ce secteur clef de l'industrie européenne est, dans son ensemble, au bord d'une crise conjoncturelle et structurelle. Il y a déjà dix usines japonaises "transplantées" en Europe — principalement en Grande Bretagne et dans /'Etat espagnol. Entre 1993 et 1995, leur production va tripler de 260 000 à 800 000 unités par an. Une production accrue en temps de crise et de réduction de la demande signifie une compétition acharnée, une guerre des prix et des faillites de grandes entreprises.
Dans l'industrie automobile allemande « la direction d'urgence est la norme. Quelques S0 000 emplois industriels sont appelés à disparaître en 1993 et d'ici à la fin de la décennie, presque 200 000 emplois de cadres et d'ouvriers seront supprimés » (7).
L'acier et le charbon complètent le tableau. Dans ces secteurs, une nouvelle vague de fusions a été enregistrée en 1991, avec, notamment, le succès de la "prise de contrôle hostile" de Hoesch par Krupp. A la fin de 1992, la Klöckner Works, le cinquième producteur d'acier du pays, a menacé de s'effondrer, mettant ainsi
5) Les investissements dans l'équipement ont été les suivant (par trimestre et par rapport aux prix en 1985) : V91 : +6 % ; 1/91 : 0 %; III/91 : -1,5 % ; IV/91 : -2,5 % ; 1/92 : +6 %?; 11/92 : -4,5 % ; 11/92 : -3 % ; IV/92 : -9 % (Chiffre du rapport mensuel pour février 1993 de la Bundesbank). Une chute en chiffres absolus est également prévue pour 1993.
6) La production de Porsche en février 1993 a été de 350 voitures de sport ce qui signifie que la production annuelle sera au maximum de 5 000 unités. Il faut que la compagnie vende au moins 15 000 voitures pour survivre. Il y juste cinq ans la production était douze fois supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui.
7) Wirtschaftswoche, 26 février 1993.
50 000 emplois en danger. Depuis février 1993, la production d'acier allemand et l'industrie charbonnière (unifiée depuis les années 60 dans une seule compagnie, La Ruhrkohle AG) sont en crise et plus de 100 000 pertes d'emplois sont prévues. Il s'agit des secteurs traditionnellement les plus combatifs de la classe ouvrière, avec 90 % des meilleurs taux de syndicalisation. Dans toutes ces entreprises règne la cogestion typique du modèle ouest-allemand de "paix entre les classes" institutionnalisée. La crise dans ces secteurs signifie aussi la fin de ce modèle et la volonté de la direction d'en découdre avec le syndicat IG-Metall.
Ensuite, la marge financière dont dispose l'Allemagne pour briser les cycles économiques est nulle (au moins du point de vue des politiciens traditionnels). La coalition gouvernementale conservatrice composée de le Démocratie chrétienne (CDU) et les libéraux (FDP) formée en Allemagne de l'Ouest en 1982 se proposait de réduire la dette publique. En fait, cette dernière a doublé entre 1982 et 89 malgré le boom économique. D'après le projet de budget, elle devrait doubler de nouveau dans la période 1989-94, ce qui équivaudrait à une multiplication par quatre depuis 1982. La dette publique de I Allemagne de l'Ouest cumulée entre 1949 et 1989 représente 1 000 milliards de Deutschemark mais d'ici la fin de 1994, elle aura doublé et atteint 2 000 milliards. Cela représente 10 % du PNB — un niveau comparable à la dette italienne actuelle. Par conséquent, 1993 verra la mise en œuvre de politiques "procycliques" exacerbant la dépression, avec de fortes augmentations d'impôts et des contributions sociales et la baisse des salaires réels.
Politique à courte vue
La politique d'endettement à moyen terme du gouvernement de Bonn et ses mesures "procycliques" à courte vue sont, soit le produit d'une cécité du type "après nous le déluge", soit le fruit d'une consciencieuse accumulation de munitions qui seront utilisées dans un futur assez proche pour un assaut généralisé venu d'en-haut, dans le cadre de la lutte des classes.
Enfin, il faut tenir compte du contexte international et européen. Inutile de préciser que les espoirs d'un boom économique au niveau international vont être brisés. Aucune atténuation de la crise allemande ne peut venir de ce côté. En tout cas, les premières mesures économiques de l'administration Clinton aux Etats-Unis témoignent d'une orientation vers un pro-
Imprecor n° 368 - avril 1993 tectionnisme accru, qui ne va évidemment pas favoriser les exportations allemandes
- notamment d'acier et d'avions Airbus. Il en va de même pour les interminables négociations sur l'accord du GATT (Accord général sur les tarifs et les échanges).
La guerre de la banane
La "guerre de la banane" qui a éclaté cette année — dont les taxes d'importation sur les bananes venant de la "zone de banane-dollar" n'est que le symptôme — est fort symbolique en Allemagne puisque le marché libre devait permettre sa distribution à l'Est : en fait, son prix a tout simplement doublé.
Dans la CE, la crise conjoncturelle s'est conjuguée avec une crise des échanges. Le système monétaire européen (SME) a été réduit à juste un peu plus que son noyau dur : l'alliance entre le mark allemand et le franc français. Il s'agit en fait d'une alliance politique avec la bourgeoisie française qui pourrait bien s'en mordre les doigts car c'est la Banque fédérale allemande — c'est-à-dire les capitaines des banques et de l'industrie allemandes — qui donnent le la.
A part le franc, qui a été défendu par les Allemands, toutes les autres devises européennes ont quitté le système de change qu'est le SME, ou ont été dévaluées. Hilmar Kopper, le dirigeant de la plus grosse banque privée allemande a déclaré « le volume d'argent échangé sur les marchés monétaires est estimé à 1 000 milliards de marks par jour. Cette somme dépasse le total des réserves en devises de toutes les banques d'émission du monde ». Il soulignait par là la relative impuissance des politiques financière des Etats face au flot d'argent qui transite au niveau international par des mains privées.
Il est pourtant intéressant de constater que le taux de change fixe entre le mark et le franc a été jusque là défendu avec succès. C'est essentiellement le fruit d'une décision politique : le bourgeoisie allemande ne veut pas (encore) entreprendre seule sa marche vers la domination des marchés mondial et européen, avec toutes les options politiques et militaires que cela sous-tend. Elle a besoin d'un allié proche, qu'elle a trouvé dans l'axe Bonn-Paris.
La bourgeoisie allemande est en train
8) 1992 a vraiment été une année record pour les faillites en Allemagne. Le nombre de faillites et de liquidations a augmenté de 16,4 % en Allemagne de l'Ouest tandis qu'il triplait en Allemagne de l'Est. Un aspect particulier est que la ruée sur les nouvelles entreprises entre 1990 et 1991 s'est transformée en ruée dans les faillites, fournissant une autre leçon de fonctionnement de l'économie de marché capitaliste.
9) La campagne électorale du président slovaque, Vladimir Meciar, a été financée par une fondation contrôlée par l'Union sociale chrétienne (CSU) bavaroise.
d'adopter une nouvelle orientation politique. Cela impliquera à court terme une agressivité accrue sur le plan intérieur mais aussi extérieur. Cette nouvelle ligne est d'abord le produit de la réunification ; elle va être favorisée et accélérée par la crise économique.
Au plan extérieur, la bourgeoisie allemande met effectivement le projet de
Communauté européenne en danger. Les décisions de Maastricht se sont révélées être autant de fausses promesses. Des journaux capitalistes de poids, comme le Wirtschaftswoche et le Frankfurter Allgemeine Zeitung, et une institution telle que la Bundesbank, cachent à peine leur abandon du projet de CE politiquement et économiquement unifiée, en faveur d'une "Europe à deux vitesses" dans laquelle l'Allemagne et la France donneraient le rythme.
La tentation du "cavalier seul" Cette vision de l'Europe n'est bien sûr pas seulement le résultat des desiderata allemands, il y a également d'autres facteurs qui pèsent comme la crise italienne, le non danois au référendum de juin 1992 sur Maastricht, le refus suisse de rentrer dans l'Espace économique européen (EEE), la menace de désintégration de la Belgique et le protectionnisme entre Etats européens — par exemple, vis-à-vis des automobiles exportées depuis les usines japonaises implantées en Grande-Bretagne.
Pour autant, aucun effort pour contrarier les forces centrifuges n'a pu être détecté en provenance de Bonn. De plus, l'expansion vers l'Est du capital allemand s'effectue en dehors du cadre de la CE et de ses institutions. Siemens et Volkswagen, entres autres, ont investi davantage dans les républiques tchèques et slovaque qu'en Allemagne de l'Est. La rupture de la fédération tchécoslovaque a été partiellement sponsorisée par des cercles influents de la bourgeoisie allemande (9).
La pénétration des entrepreneurs et des banques autrichiennes en Hongrie, en Slovénie et dans la République tchèque ne peut pas être séparée de l'intérêt croissant des banques et entreprises allemandes en Autriche et de la mainmise des médias allemands sur les journaux autrichiens. Et, lorsqu'en 1992, l'ancien président de
Le but déclaré était d'affaiblir la fédération tchécoslovaque jusqu'a ce que les droits allemands sur les régions d'où les Allemands ont été chassés après la Seconde guerre mondiale (les Sudetes) puissent étre revendiqués avec succès. En fait, juste après le rupture de la fédération, Meciar a offert aux gouverements allemand et bavarois une renégociation du traité sur le frontière germano-tchécoslovaque et leur a demandé en particulier de reformuler les droits des Allemands des "Sudètes" et des "Carpathes".
10) Wirtschaftswoche, 29 janvier 1993.
l'Office fédéral sur les monopoles, Kartte, a ouvert un bureau de "conseiller économique", il poursuivait des objectifs allemands, pas ceux de la CE.
Au plan intérieur, la bourgeoisie allemande a appelé à la fin de la "paix entre les classes". En février 1993, les chiffres officiels du chômage pour toute l'Allemagne s'élevaient à 3,7 millions de personnes, et d'ici peu ils devraient augmenter d'un million. Le nombre de chômeurs cachés par l'Etat est plus important en Allemagne qu'en France ou en Grande Bretagne à cause de programmes sociaux plus complets. Un million de chômeurs supplémentaires sont dissimulés dans toute une gamme de plans de création d'emplois, dans des stages de reconversion ou autres cours de formation approfondie. Le Wirtschaftswoche reconnait que « plus de cinq millions de citoyens allemands » sont au chômage et cherchent activement un emploi.
Le triplement du nombre de ceux qui reçoivent des allocations sociales, et qui ont dépassé les trois millions en 1992, et le million de sans abris, donnent une mesure de l'augmentation de la pauvreté. Cet hiver on a dénombré déjà 29 cas de sans abris morts de froid contre douze lors de l'hiver 1991-92.
Lutte des classes par le haut
Nous assistons aux premières escarmouches de la "lutte des classes par en haut". Fin février 1993, les employeurs industriels est-allemands dans le secteur des machine-outils ont conclu les négociations sur les salaires par un coup de force, qui prévoit que les hausses de salaire à l'Est s'élèveront aux deux-tiers de celles de l'Ouest. C'est un événement exceptionnel dans un Etat de droit — l'accord est valide et le syndicat IG-Metall a jusqu'à présent refusé de prendre part à de nouvelles négociations.
Pourtant, sa menace de grève à l'Est est rendue vaine par le chômage de masse et la profonde démoralisation, du moins tant que le syndicat ne sera pas prêt à s'engager dans une grève politique impliquant les travailleurs de l'Ouest aussi. Les actes des patrons témoignent de leur conscience de classe historique : la dernière fois qu'il ont brisé des accord salariaux en vigueur de cette façon, c'était en 1928. A cette époque, ils ont utilisé cette mesure pour lancer une attaque brutale sur le cœur du mouvement ouvrier organisé.
Le gouvernement fédéral et les sociaux-démocrates (SPD) soutiennent ces attaques contre les syndicats et les secteurs les plus faibles de la société. Un ensemble de mesures ont été négociées entre le gouvernement et le SPD qui rejette le poids de la crise sur les épaules des couches socialement faibles. Parmi ces mesures, on trouve des coupes claires dans le budget du bureau fédéral du Travail et une augmentation brutale des chiffres officiels du chômage par une réduction des fonds disponibles pour les allocations chômage ; une augmentation des impôts et des cotisations sociales et de santé ; des réductions des allocations sociales et des aides aux étudiants de venant milieux défavorisés.
Pour les travailleurs qui ont un emploi, ces mesures, compte tenu d'une inflation à 4 % et des 3 % d'augmentation salariale comprise dans les dernières conventions collectives, signifient une baisse des revenus réels de 4 à 5 %. Une petite baisse des salaires réels a déjà eu lieu en 1992.
La crise actuelle en Allemagne recèle beaucoup d'ingrédients qui pourraient la transformer en dépression. Les cercles dirigeants bourgeois ne font rien pour empêcher la crise d'atteindre le niveau de
1930-32 ; et ils font tout pour approfondir la récession. Cette crise va être l'occasion d'essayer de changer le rapport de forces économique et c'est plus évident qu'en
1980-82. A cette époque, le nombre de chômeurs au début de la crise n'atteignait pas le million, aujourd'hui il est déjà deux fois plus élevé dans la seule Allemagne de l'Ouest. A l'époque, il n'y avait pas non plus l'élément additionnel que représente la résurgence du néo-nazisme et du racisme, tandis que l'Allemagne en détient aujourd'hui le record européen (11).
Se battre les yeux ouverts
Il s'y ajoute l'effet démoralisateur de l'unification allemande et la division
Est/Ouest de la société qui est aussi profonde que celle qui existe entre l'Italie du nord et du Sud. Au début des années 80, la possibilité de résistance syndicale était beaucoup plus forte qu'aujourd'hui; les syndicats allemands avaient pris l'offensive politique - sur la réduction du temps de travail notamment —, ce qu'ils sont loin de pouvoir faire aujourd'hui. Pour la première fois, les syndicats ont commencé à perdre des membres à une échelle significative.
Mais surtout, à l'époque, la bourgeoisie allemande n'était pas capable de développer des menées agressives à la fois à l'intérieur et à l'extérieur. Comme le commente le président de Volkswagen, Daniel Goeudevert, un des représentants les plus lucides du patronat allemand, à la lumière de l'effondrement de l'ex-RDA et de la nouvelle crise : « les succès du capitalisme viennent de ce qu'ilest le système économique le plus efficace, et non le plusjuste».
Tout ceci n'implique pas qu'il faille se résigner et qu'il n'y ait pas de possibilité de résistance en Allemagne. La grève du secteur public du printemps 1992 a eu lieu il y a moins d'un an et montre les possibilités. Une évaluation réaliste de la modification du rapport de forces économique est, néanmoins, une précondition à notre combat, qui bien entendu, continue. *
Cologne, 4 mars 1993
11) En 1992, 30 personnes ont été tuées lors d'attaques racistes ou fascistes en Allemagne. L'Alliance antiraciste britannique signale 8 meurtres de ce type en Grande Bretagne. Et alors que les médias n'accordent plus autant d'attention aux attaques racistes que dans le passé, celles-ci n'ont pas diminué — malgré les mobilisations antiracistes impressionnantes.