Le gouvernement formé le 23 juin 1991 par Narasimha Rao ne s'appuie que sur une majorité relative issue du parti du Congrès (1). Celui-ci n'a gagné que 223 des 511 sièges à pourvoir lors des élections générales du mois de mai 1991 qui furent marquées par l'assassinat du leader de ce parti : Rajiv Gandhi. Cette situation inedite — il n'y avait jamais eu de gouvernement minoritaire depuis l'indépendance - intervient à un moment critique de l'histoire du pays. Pourtant, l'équipe de Narasimha Rao a survécu à deux motions de censure depuis le printemps. Ce succès ne s'explique pas seulement par le soutien que lui apportent les petites formations régionalistes, mais aussi par le fait que la politique néolibérale qu'il applique n'est sérieusement contestée par aucun des partis présents à l'assemblée. Le principal d'entre eux, le Bharatiya Janata Party (BJP), parti d'extrême-droite se félicite de voir son programme économique mis en application. Thierry MASSON
P aradoxalement, il appartient à
Run gouvernement issu du Congrès de démanteler l'œuvre patiemment mise en place sur le plan économique par les fondateurs de l'Inde moderne : Nehru et sa fille Indira. Les promoteurs de ce projet voulaient créer les conditions politiques et économiques qui permettraient au capital indien de résister aux pressions du capital international sur le marché indien. Le grand capital indien n'était pas parvenu à se doter de bases industrielles solides durant la fin de la période coloniale en dépit du boom économique dont il bénéficia pendant la guerre.
Très tôt, les industriels indiens ressen-
INDE
RAO tirent la nécessité d'utiliser l'Etat pour pallier à leurs faiblesses en termes d'accumulation du capital et pour compenser leur peu de goût à risquer leurs fonds propres dans des aventures d'un taux de profit aléatoire. Selon le principe bien connu, mieux vaut socialiser les pertes et privatiser les profits !
Socialiser les pertes
Dès 1944, Tata et Birla (les deux magnats de l'industrie en Inde), furent à l'origine d'une ébauche de plan pour le développement économique connu sous le nom de "Bombay Plan". L'idée centrale en était de développer l'infrastructure d'un important secteur public qui permettrait à la bourgeoisie indienne de s'ancrer fermement dans la réalité nationale. L'Inde, contrairement à de nombreux pays dominés, possédait une véritable bourgeoisie nationale qui ne souhaitait pas plus subir la domination des Etats-Unis que celle du Royaume-Uni.
Cette bourgeoisie nationale avait dès 1927 fait sien le combat pour l'indépendance nationale. G.D. Birla estime qu'il n'y avait aucune chance de voir le gouvernement britannique imposer des restrictions contre ses propres entrepreneurs pour venir en aide à leurs collègues indiens. Dès lors, affirmait-il, la seule solution résidait « dans le fait que chaque businessman
NVESTISSEN
• ETRANGER
indien renforce les mains de ceux qui combattent pour la liberté du pays » (2).
La planification qui fut mise en œuvre ne s'inspirait pas du modèle soviétique malgré toutes les figures de rhétorique sur le socialisme et la justice sociale utilisées pour lui conférer une dimension progressiste. Un rapport d'une commission gouvernementale révélait en 1961 que 1,6 % des sociétés du pays possédaient 53 % de la totalité du capital privé, quand 86 % des sociétés par actions n'en possédaient que 14,6%.
Les quatre grands, Birla, Tata, Dalmia Salm et Martin Burn, contrôlaient 25 % de toutes les actions et une grande partie de l'industrie, du commerce, de la banque et de la presse (3). De même, ils influaient directement sur la politique de l'appareil d'Etat, disposant de leurs relais dans la bureaucratie et réussissant la plupart du temps à faire prévaloir leurs vues. Enfin, ils financaient indifféremment le Parti du congrès ou ses opposants bourgeois d'alors. En matière de planification, la référence aux yeux de la bourgeoisie indienne, c'était le plan à la française.
1) Les origines du Parti du Congrès remontent au mouvement nationaliste indien. Après l'état d'urgence de 1975-77, il a perdu la majorité au congrès, sauf entre 1980 et 1989 où il est revenu au pouvoir sous Indira (80-84) et Rajiv Gandhi (84-89) et à partir de mars 91.
2) Tariq Ali, The Nehrus and the Gandhis, Picador, 199|
3) Max Jean Zins, Histoire politique de l'Inde indépendante. PUP. 1992
Sur le plan social, le pays sortait ravagé de deux siècles et demi d'oppression coloniale : 70 à 80 % de la population survivait en dessous du seuil de pauvreté. 84 % des 353 millions d'habitants que comptait alors le pays étaient analphabètes. L'agriculture qui faisait vivre 72 % de la population était dans un état d'arriération extrême et sous la coupe d'une classe parasitaire de type féodal : les zamindars.
Quant au peuple des villes, il vivait dans sa grande majorité aussi misérablement que celui des campagnes. Le développement d'une industrie d'Etat permit aux gouvernements successifs du parti du Congrès de faire croire qu'il s'engageait sur la voie du socialisme. Ce label socialiste, que s'était apposé le pouvoir, permit pendant deux décennies de mobiliser les masses rurales et une partie importante du prolétariat urbain. Si les masses ne goûtèrent jamais les fruits de leurs efforts, le patronat réuni dans la Fédération des chambres de commerce et d'industrie, ne s'effraya jamais de tous ces discours anticapitalistes. L'un d'eux déclarait : « Si vous regardez l'époque de Nehru, il est clair que tandis que Nehru parlait abondamment de socialisme, rien de ce qu'il fit n'affecta réellement les intérêts des milieux d'affaires ».
Agressivité extérieure
Sur le plan régional, la politique de la bourgeoisie indienne a toujours été agressive. L'Inde entend affirmer sa prééminence sur ses voisins. Tous les moyens ont été utilisés : guerres périodiques avec le turbulent Pakistan et avec la Chine en 1962, blocus économique imposé au voisin népalais (de mars 1989 à juin 1990), intervention dans le nord du Sri-Lanka contre les indépendantistes tamouls d'août 1987 à début 1990, annexion du Sikim... Pour soutenir ses prétentions régionales et contrecarrer les ingérences nord-américaines et chinoises, l'Inde a signé un traité d'alliance avec l'URSS en août 1971.
Depuis la désintégration de son allié soviétique, sa bourgeoisie se tourne de plus en plus vers les USA. Ce n'est sûrement pas un hasard si les avions américains en provenance de Diego-Garcia ont été autorisés à se ravitailler à Bombay pendant la guerre du Golfe. D'ailleurs les relations entre les deux nations ont toujours été ambigües : si la diplomatie indienne a toujours refusé de s'aligner inconditionnellement sur la politique yankee, il n'en reste pas moins que les américains sont les premiers investisseurs étrangers pour l'Union indienne.
Après avoir doté le pays d'une infrastructure industrielle conséquente, cette politique a permis au pays de connaître des taux de croissance exceptionnels : 5 % par an de 1980 à 1985 et 5,5 % de 1986 à 1990. Mais avec le succès, le système s'est avéré incapable d'apporter une solution à l'épineux problème que constitue la réintégration dans le marché mondial. Car tous les indicateurs ont viré au rouge simultanément. Le déficit commercial, causé notamment par l'abandon progressif de la politique de substitution des importations, est passé de 67 milliards de roupies en 198485 à 140 milliards en 1988-89. La dette de l'Etat s'est aggravée dans des proportions encore plus considérables. La dette intérieure est passée de 356 milliards de roupies en 1982 à 1334 milliards en 1990.
Explosion de la dette
La dette extérieure a connu une ascension foudroyante (pour un pays qui avait la réputation d'être l'enfant sage du tiers monde quant à la rigueur financière). De 20,6 milliards de dollars US en 1987, elle est arrivée à 65 milliards en 1990. Elle représente en ce moment un tiers des exportations et des revenus de l'étranger. L'inflation commençait à croître dangereusement : plus de 20 % en 1991.
En juillet 1991, la crise financière arrivait à son paroxysme : faute de soutien extérieur, notamment du FMI et de la Banque mondiale, le pays ne pouvait plus honorer ses dettes. Les causes d'une telle situation sont nombreuses. La faible productivité du secteur public industriel a obligé l'Etat à consacrer des capitaux de plus en plus importants pour produire des marchandises beaucoup plus chères et de moins bonne qualité que celles que l'on peut se procurer sur le marché mondial.
L'exemple de la sidérurgie est typique : pour produire à peu près autant d'acier que la Corée du sud, l'Inde emploie 8 ou 9 fois plus de travailleurs. L'omnipotence et la corruption de la bureaucratie exercent des ravages considérables dans la vie économique et il ne suffira pas d'une réforme "sur le papier" pour venir à bout des féodalités qui se sont enkystées dans l'appareil d'Etat. Le boom consumériste des classes moyennes a stimulé l'importation massive de produits à forte teneur d'électronique grand public et la contrebande est devenue un sport aussi populaire que le cricket. Le système fiscal inadapté et inopérant (le déficit budgétaire est passé de 6,1 % du PNB en 1981 à 8,2 % en 1989) a favorisé le développement considérable d'une économie souterraine dont on retrouve la trace partout (industrie du cinéma, bâtiment, politique). L'importation massive d'armements (en 1990, l'Inde était le deuxième acheteur d'armes du tiers-monde après l'Irak) et une politique de plus en plus agressive face à ses voisins ont fortement gonflé le budget réel consacré aux forces armées. Le budget de la défense représente officiellement 3,5 % du PNB, beaucoup plus en réalité si on intègre toutes les forces paramilitaires.
Enfin, les tensions à l'intérieur même de la bourgeoisie sur la question du rythme à adopter pour alléger la tutelle de l'Etat sur l'économie, les fréquents changements de personnel politique à la suite de la chute de gouvernements éphémères ont contribué à aggraver une situation déjà passablement délétère. Nous n'aborderons qu'en passant le coût apparemment colossal qu'a pu coûter au pays l'instabilité politique de ces dernières années sous forme de dessous de table et autres "commissions", car les statistiques sur la question n'existent malheureusement pas à ce jour.
De même qu'il est impossible de construire le socialisme dans un seul pays, il est impossible de construire le capitalisme dans une forteresse assiégée. Les succès relatifs des années 80 ont mis en lumière le manque critique de capitaux indigènes pour soutenir la croissance. Le commerce extérieur indien ne représente pas 1 % du commerce mondial total et il est donc impossible de se procurer les capitaux indispensables autrement que par l'endettement sur le marché mondial.
L' "aide" occidentale
Le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale avaient des conseils à prodiguer aux autorités indiennes pour "sortir" de la crise. Il s'agissait essentiellement de lever toutes les entraves dissuadant les capitaux des multinationales à investir en Inde. Rappellons qu'IBM et Coca Cola avaient renoncé à exercer en Inde plutôt que de devoir se soumettre à la législation en vigueur dans les années 70. La résistance du gouvernement indien a été faible et les moyens de pression habituels des grands organismes financiers internationaux ont fonctionné parfaitement. En janvier 1991, le gouvernement Shandra Shekar (alors en pleine campagne électorale) demande 2,5 milliards d'assistance au FMI et 500 millions à la Banque mondiale ; le FMI lui accordera 150 millions tandis que les pays du consortium d'aide à l'Inde débloquent un milliard de dollars.
Ce n'est que fin septembre que le même consortium s'est engagé à accorder une aide de 6.7 milliards de dollars en 1991-92 et le FMI 1,8 milliard "afin de lui permettre de faire face à ses difficultés transitoires". Soit deux bons mois après
que le gouvernement de Narasimha Rao ait annoncé devant le parlement son programme économique, largement inspiré par les sbires du FMI à New Delhi. En effet, le 24 juillet 1991, le gouvernement de Narasimha Rao et sa nouvelle équipe (Manmohan Singh, ministre des finances, et M. Chidambaran, ministre du commerce qui dût démissionner le 9 juillet 1992, emporté par le scandale de la bourse de Bombay qui "défraie" la chronique en Inde et qui donne une idée de l'affairisme qui prévaut à la tête de l'Etat) ont présenté un programme ultra-libéral dont les grandes lignes visent à faciliter le redéploiement du capital indien tout en tentant de séduire le capital étranger :
• La limite imposée à la participation étrangère dans le capital des sociétés par actions passe de 40 % à 51 % des parts dans les joints-venture, avec des autorisations allant jusqu'à 100%.
• Dévaluation de la roupie de 25 % et suppression des subventions. Par exemple, les engrais chimiques dont les prix n'avaient pas bougé depuis dix ans vont augmenter de 30 % à la suite de la suppression des subventions.
• Réduction du déficit budgétaire qui doit passer de 8,5 % à 6,5 % du PNB, comme l'exige le FMI. Projet de privatisation d'entreprises publiques ainsi que des banques nationalisées ; volonté de restreindre la sphère du secteur public à l'armement, les munitions, l'énergie atomique, les chemins de fer et diverses activités minières.
• Abandon des lois antimonopoles de 1969. Abandon du Licensing Raj (règne des permis d'investir).
Le profit sans tabou
La présentation du budget le 29 février 1992 a plus que confirmé ces orientations. Il fallait 14,48 roupies pour acheter un dollar en 1989, il en fallait 26 en février 1992 et 33 en mars 93. Il est prévu de rendre à terme la roupie totalement convertible, de libéraliser le commerce de l'or, de diminuer le taux d'imposition sur le revenu pour les personnes physiques qui passera à 40 % et enfin de réduire les droits de douane à l'importation. « Ce n'est plus un crime de faire de l'argent », déclarait triomphant le PDG de Batliboi & Co à India Today en mars 1992.
Ce sera plus difficile d'être pauvre en Inde sous un gouvernement ressenti comme "pro riches" et inféodé au FMI. Sur 850 millions d'indiens, 420 millions vivent avec moins de 370 dollars par an.
Le 25 juillet 1991, le secrétaire d'Etat à la planification estimait que 40% de la population vivait en dessous du seuil pauvreté, c'est-à-dire avec un revenu individuel ne permettant pas d'atteindre 2 400 calories par jour à la campagne et 2 100 en ville. Le pourcentage de personnes employées dans l'agriculture n'a pas changé depuis le début du siècle : 64 % des habitants du pays dépendent toujours de la terre pour vivre, en dépit de l'industrialisation de ces dernières années. 12,8 % seulement des Indiens vivent de l'industrie quand 22,7 % travaillent dans les services.
Chômage endémique
Le chômage, difficile à évaluer, varie selon les sources, de 20 millions de chômeurs à 50 millions pour une population active de 300 millions d'indiens en 1989. La politique initiée par le FMI va atteindre durement la population rurale des régions
0 001 pauvres et arriérées du pays. « 40 % des villages indiens sont à plus de cinq miles de la route la plus proche. Pendant la saison des moussons, ils sont isolés pendant des mois. Les gens qui vivent là sont presque entièrement coupés du monde » (4). Ces paysans vivent sous la coupe des usuriers, ne font que très difficilement la soudure, chôment plus qu'ils ne travaillent et supportent une pression fiscale énorme par le biais des impôts indirects. La récession qui s'amorce peut les affecter tragiquement, l'inflation et le sous-emploi risquant de les jeter sur les routes en plus grand nombre qu'aujourd'hui. Car le développement économique indien, s'il a globalement servi les intérêts de la bourgeoisie nationale, n'a pas comblé le déficit d'emplois industriels qui auraient pu alléger la misère pesant sur les campagnes.
Pourtant, une classe de paysans capitalistes s'est développée dans la vague de la "révolution verte" dans les années 60, cette "révolution" ayant permis au pays de devenir autosuffisant sur le plan de la production de céréales. Cette classe de fermiers capitalistes réalise de substantiels bénéfices qui ne sont pas soumis à l'imposition. Elle a fortement profité de l'endettement du pays et n'entend pas, bien sûr, supporter le fardeau du remboursement.
Mieux, ces "koulaks", (comme on les appelle en Inde), sont assez influents pour avoir obtenu en juin 1990 l'annulation totale des dettes contractées par les fermiers auprès des banques jusqu'à concurrence de 10 000 roupies. Cette mesure a coûté 140 milliards de roupies au gouvernement de V.P. Singh sans lui permettre pour autant de se créer un soutien de masse. Les petits paysans, les journaliers et les métayers n'ont pas accès aux banques et n'en Quant aux travailleurs, ils s'inquiètent de plus en plus de la politique néolibérale du gouvernement. Dix à quinze millions de salariés du secteur public ont observé le 16 juin 1992 une grève nationale contre la mise en œuvre de cette politique. Les secteurs les plus combatifs ont été les banques (qui doivent être privatisées), les assurances, les postes, les transports aériens et ferroviaires, la sidérurgie (qui se voit soumise à un plan "acier" comparable aux plans français de 78-79), les charbonnages, ainsi que le textile et les plantations. Répression féroce La répression a été sévère comme à l'accoutumée. La police a procédé à des milliers d'arrestations préventives. Des affrontements ont opposé grévistes et militants du BJP, le principal parti d'opposition qui, malgré ses gesticulations, soutient la politique mise en œuvre. Le syndicat lié au Congrès, l'Indian national trade union congress (INTUC), le plus puissant du pays, s'est opposé au mouvement.
Une première grève avait eu lieu en novembre. La politique de Manmohan
4) W.A. Lewis, Développement économique et planification, Petite bibliothèque Payot, 1979.
Singh devrait aboutir à la suppression d'un quart des emplois dans les deux ans, notamment dans les chemins de fer, les banques et la sidérurgie. La classe ouvrière indienne est extrêmement divisée. Chaque parti politique a créé son propre syndicat. On trouve le syndicat du Parti communiste indien (PCI), du Parti communiste marxiste (PCM), du Janata Dal, du BJP, des partis régionalistes comme le Dravida munnena Kazhagam (DMK), le Telugu Desam, etc (5), plus une constellation d'autres organisations indépendantes. La bataille des révolutionnaires pour réaliser l'unité d'action et l'indépendance du prolétariat va prendre une importance capitale. La classe ouvrière indienne est absente de la scène politique centrale depuis la grande grève des chemins de fer en mai 1974 qui fut réprimée avec une violence inouile. La bourgeoisie indienne n'a jamais toléré que le prolétariat tente de s'affranchir de sa pesante tutelle.
Navigation à vue
La bourgeoisie indienne navigue à vue. Elle veut ignorer vers quelle impasse sa politique peut mener l'Etat indien. Pour l'heure, elle savoure l'euphorie que lui procure le sentiment d'en avoir fini une fois pour toutes avec le "socialisme" tant détesté.
Un article intitulé « Marcher sur la corde raide » qui fait le point sur les discussions du Club de Paris, nous apprend que le consortium d'aide à l'Inde a promis 7,2 milliards de dollars (6). Le FMI s'est engagé pour 1,6 milliard de dollars, le solde de ce qui fut accordé l'an passé. Du total de ces sommes, seulement 1,8 milliard de dollars seront payés cette année alors que le reste sera soumis aux résultats de négociations ultérieures. Le remboursement de la dette, le paiement des intérêts et le déficit de la balance des paiements obligent l'Inde à emprunter au moins 9,8 milliards de dollars cette année, et à peu près 12 milliards chaque année pour les quatre années à venir. Autant dire que le FMI maintient le pays sous perfusione !
La pression qu'exercent le FMI et le Club de Paris sur le gouvernement de New Delhi est énorme. En juin 1992, lorsque le gouvernement indien a contacté le FMI pour emprunter 4 milliards de dollars indispensables pour éviter l'arrêt des remboursements, l'agence s'est empressée de proposer de nouvelles conditions : limiter la croissance de la masse monétaire cette année à 10,5 % (elle avait augmenté de 19,5 % en 91-92), ramener l'inflation à 8 % cette année (au lieu des 13 % de 91-92), ramener le déficit fiscal à 5 % du PIB, toutes conditions qui furent acceptées inconditionnellement. Enfin les investisseurs étrangers ne se bousculent pas au portillon. L'agence américaine Standard & Poor's a classé l'Inde dans la catégorie des pays « qui portent un fardeau d'endettement étranger trop lourd, dans une position très vulnérable, dont le remboursement est obéré par un déficit fiscal énorme, une inflation galopante et un bas niveau de développement ».
Les incertitudes sur le plan politique, qu'il s'agisse des conflits régionaux (Penjab, Cachemire, Assam et les Etats de l'est de l'Union) ou qu'il s'agisse de la vulnérabilité du pouvoir central, considérablement fragilisé depuis les élections de novembre 1989, n'incitent pas les milieux financiers internationaux à prendre trop de risques. D'autant que la politique de libéralisation du gouvernement Rao leur paraît bien tardive et bien trop timorée quand tant d'autres pays dans la région offrent des conditions financières et politiques beaucoup plus attractives. Ils exigent que le gouvernement Rao, en élève appliqué des politiques d'ajustement structurel, passe à la vitesse supérieure. Pour l'heure, les capitaux des multinationales continuent à s'investir massivement dans les pays qui ont adopté les codes d'investissement les plus permissifs : Thaïlande, Chine dite populaire et démocratique, Malaisie, Singapour... Un "avatar" des dragons ?
La crise d'insertion de la bourgeoisie indienne dans le marché mondial ne fait que commencer. Incontestablement, elle dispose de solides atouts pour réussir sa transformation et tenter une reconversion comparable à celle qu'ont connue les Dragons de l'Asie du Sud. Toutefois, l'arriération des structures sociales est telle qu'il semble impossible que le pays puisse impulser des réformes structurelles permettant au capital étranger de prendre pied sans mettre en péril les grands équilibres qui fondent la domination de la bourgeoisie indienne. Il semble que le gouvernement soit conscient de ces dangers et qu'il tente tant que faire se peut d'adoucir l'impact des réformes mises en place depuis plus d'un an. Mais sa marge de manœuvre se réduit sous la pression conjuguée de la crise économique et des bailleurs de fonds internationaux. A ce jour, tout indique que la crise de l'économie indienne s'accélère et que le malade est loin de recouvrer. Le pouvoir tente de faire croire que les réformes produisent déjà un effet salutaire mais il faut voir dans ses rodomontades une tentative de séduire les milieux financiers internationaux.
Les propositions budgétaires pour l'année 1993-1994 annoncées le 27 février par le ministre des finances confirment que le gouvernement indien maintiendra le cap en dépit du climat délétère que connaît le pays sur le front politique.
Le ministre des finances a annoncé que la roupie indienne deviendrait convertible à compter du ler mars 1993 de même que les barrières douanières seront abaissées dans le but de stimuler les exportations. Malheureusement, toutes les mesures structurelles qui ont été mises en place ces dernières années n'ont pas produit les miracles escomptés et le niveau des exportations de produits finis reste dramatiquement bas pour un pays qui recherche désespérément des devises étrangères pour équilibrer ses comptes. La volonté de poursuivre la politique de libéralisation dans un contexte marqué par la récession qui frappe les puissances impérialistes se traduira inévitablement par un renforcement de la récession qui sévit déjà en Inde.
Le gouvernement a beau jeu d'annoncer des mesures fiscales destinées à rassurer les classes moyennes. Outre le fait qu'elles sont profondément injustes dans un pays où la moitié de la population vit dans des conditions de misère extrême, elles ne feront qu'aggraver le déficit budgétaire. L'inflation est loin d'être contrôlée et l'émission de monnaie est toujours très au-dessus des engagements pris auprès du FMI (16 % au lieu des 10,4 % convenus). De même, la production de céréales décline car les agriculteurs sont à la recherche de cultures plus rémunératrices depuis que l'Etat ne soutient plus la production.
La baisse des investissements dans le secteur agricole conjuguée à la liberté d'importer risque de remettre en cause à terme l'auto-suffisance alimentaire si chèrement acquise dans les années 70. Quant à l'industrie, sa restructuration ne fait que commencer mais de nombreux emplois sont menacés, de nombreux secteurs n'étant plus compétitifs sur le marché mondial et le patronat exerçant de très fortes pressions pour que les règles de licenciement soient assouplies. Deux ans après la mise en place de la politique néolibérale, jamais les perspectives n'ont été aussi sombres pour la grande masse du peuple indien, sur le plan économique, social et politique. *
17 mars 1993
5) Le PCM (stalinien) gouverne le Bengale occidental, le PCI avait soutenu les réformes de Gorbatchev. Le DMK est une scission de All India Anna Dravida Munnetra (AIADM). parti régionaliste tamoul. Telagu Desam est le parti d'opposition régionaliste de l'Etat d'Andhra-Pradesh. Le Janata Dal est le principal parti d'opposition bourgeoise au parti du Congrès.
6) India Today, 31 juillet 1992.