Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SENEGAL

Hold-up électoral

· Inprecor n° 369, mai 1993 · p. 7-8, 8 · 1 724 mots

Syndicalisme

Les élections présidentielles du 21 février 1993 n'ont pas répondu à immense espoir suscité par l'adoption d'un nouveau code électoral, considéré comme un acquis démocratique de taille (1). Dans la pratique, le Parti socialiste, membre de l'Internationale socialiste et ses alliés ont étalé devant l'opinion leur manque total de respect de la démocratie. Badara N'DIAYE (*)

D ès le 20 février, le Rassem-

blement Bokk Yakar (2) dénonçait dans un appel les pratiques frauduleuses : inscriptions multiples (deux ou plusieurs cartes d'électeurs délivrées à la même personne avec des adresses et filiations différentes) pour permettre plusieurs votes, inscriptions de jeunes de moins de 18 ans sur les listes électorales. Même des bureaux clandestins d'inscription ont été découverts chez des notables du PS après la date officielle de clôture. En réalité la machine de fraude du PS a fonctionné comme un système organisé autour de mécanismes précis :

• l'utilisation de l'appareil d'Etat et de son administration dont certains secteurs décisifs ont été fortement mis à contribution pour bloquer la délivrance de cartes nationales d'identité et de pièces d'état civil. Ceci a été confirmé par le National Democratic Institute (NDI) des USA présent parmi les observateurs internationaux : « Beaucoup d'électeurs inscrits ne pouvaient pas retirer leurs cartes d'électeurs et/ou leurs cartes d'identité nationale avant le jour du scrutin. Des problèmes liés à la distribution de ces documents ont entamé la confiance dans cet aspect du processus électoral ».

En outre, les médias ont été utilisés à fond pour couvrir avant les élections, la campagne déguisée d'Abdou Diouf, de ses ministres et de sa femme devenue pour l'occasion responsable d'une fondation dénommée "Solidarité-Partage" ! Durant la campagne officielle, le candidat du PS a

SENEGAL bénéficié d'une couverture médiatique de faveur malgré les dispositions en vigueur dans le code électoral.

• L'utilisation massive de l'argent : ainsi avec un budget de campagne évalué à environ 14 milliards de francs CFA (280 millions de FF), le PS a distribué des sommes énormes à des leaders d'opinion pour obtenir leur soutien. Des responsables du Parti socialiste en sont arrivés à proposer des sommes allant de 10 000 F à 15 000 F à des gens qui accepteraient de déchirer leurs cartes d'électeurs ou de venir grossir les rangs des meetings de Diouf. La question que se posent tous les Sénégalais est celle de la provenance de l'argent.

Menace de répression

• La menace et la répression sélectives par le ministre de l'Intérieur qui a fait arrêter deux éminents porte-paroles de la jeunesse, Talla Sylla et Brin respectivement responsables de la Jeunesse pour l'alternance (JPA) et de Daneel Abdou (renverser Abdou).

• Les pressions de certains marabouts de confréries musulmanes allant du "NDiggeul", c'est-à-dire de la Directive Suprême d'obéissance au chef spirituel à la critique des programmes de l'opposition.

• La délivrance des fausses ordonnances — ces actes juridiques qui peuvent dans des cas précis, remplacer la carte d'électeur pour certaines catégories de personnes — pour assurer les votes multiples.

Le ministre de l'Equipement et de la Mer, membre du bureau politique du PS, a ainsi été surpris par un huissier en train de les distribuer à Ziguinchor, au sud du pays. La disparition de l'encre indélébile, fabriquée par les américains, prévue pour identifier les électeurs ayant déjà voté.

• Le soutien des médias internationaux pour intoxiquer l'opinion et provoquer les populations. Comment interpréter la diffusion par Radio France Internationale des résultats dès le 26 février 1993 donnant la victoire à Diouf, alors que le travail de la Commission nationale de recensement des votes était bloqué ? La commission de recensement est composée des représentants des partis politiques et d'un magistrat, tous membres à part entière. Diouf souhaite modifier sa composition pour les prochaines législatives, et transformer les représentants des partis en observateurs. Quant à RFI, on parle d'une nouvelle tranche horaire qui lui serait accordée prochainement.

• La confirmation par le Conseil constitutionnel des résultats alors qu'ils étaient contestés par l'opposition et une fraction importante de la population. Lorsque la Commission de recensement a connu un blocage et que les procès-verbaux des bureaux de vote ont été transmis

* Membre de AJ/PADS (And Jef/Parti africain pour la démocratie et le socialisme) organisation fondée en 1991, unifiant les groupes de la gauche radicale.

1) Le code électoral a rendu obligatoires l'identification de l'électeur, les isoloirs et l'encre indélébile.

2) II signifie "ceux qui partagent le même espoir" et regroupe des partis, groupes, syndicats et individus.

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au Conseil constitutionnel, son président, Keba Mbaye a démissionné, jetant le discrédit total sur ce qui fait figure de cour suprême.

Malgré cette armada au service de la fraude électorale, le PS a été battu à Dakar la capitale, à Thiès, à Pikine et dans d'autres communes importantes. Cela ne sera pas sans conséquences majeures sur les rapports de forces entre la Centrale syndicale de collaboration avec le régime, Confédération nationale des travailleurs du Sénégal (CNTS) et le nouveau et puissant syndicat autonome, l'Union nationale des syndicats autonomes du Sénégal (UNSAS). C'est dans ce contexte que la gauche a mené une campagne séparée.

La gauche et les présidentielles

Bien avant les élections, la question de l'unité de la gauche combative a été mise à l'ordre du jour. L'ancien Premier ministre, Mamadou Dia, du Mouvement pour le socialisme et l'unité (MSU), a lancé des initiatives dans ce sens qui sont malheureusement soldées par des candidatures séparées.

La LD/MPT avait pour slogan "Jallarbi", mot qui signifie "changement en prodondeur", mais n'exprime pas en l'occurrence une attitude de rejet des programmes du FMI et de la Banque mondiale. Ce parti, très pro-soviétique, est devenu, suite aux mutations à l'Est, partisan de l'économie mixte. Il a mené sa campagne autour de la nécessité d'une autre manière de gérer le pays et est arrivée en quatrième position derrière le PS, les libéraux du

Le PAI et le PIT qui en est une scission, tous deux d'origine stalinienne, ont formé un bloc avec le PS pour soutenir Diouf. Les organisations nationalistes (PLP, RND) ont fait des scores relativement bas même si leurs thèmes de campagnes reprenaient des préoccupations de la population : "Ethique de gestion", "des ministres qui bossent", etc.

La campagne And Jef/PADS a été menée dans le cadre du Rassemblement Bokk Yakaar, sous le slogan "Folli Abdou" qui signifie "destituer Abdou". Cet appel tire sa légitimité des conditions d'existence des Sénégalais devenues difficiles suite aux programmes d'ajustement du FMI, et de leur désir d'en finir avec Diouf. En avançant le "Folli", le Rassemblement Bokk Yakaar avait deux objectifs majeurs : battre Diouf, et mettre fin à la bipolarisation de la vie politique par le PS et le PDS (3). Ainsi le "Folli" peut être considéré comme un objectif de "révolution républicaine", c'est-à-dire de démantèlement du Parti Etat, de l'omnipotence présidentielle et du clientélisme et de la corruption. Cet espoir d'alternance, comme conquête démocratique, avait pour objectif d'accélérer les conditions d'émergence d'une alternative autour d'objectifs

• l'abrogation des accords de sujétion économique et militaire (y compris la dette et les bases françaises).

• Faire payer les gros débiteurs qui ont pillé les banques et les sociétés nationales et ramener les sommes détournées et déposées dans les banques étrangères (4).

• Procéder à une réforme agraire par la Révision de la loi sur le Domaine national. La construction d'une unité africaine sur des bases populaires.

Au regard de ces élections présidentielles, le "Folli" ne s'est donc pas réalisé. L'absence d'une candidature unique de gauche explique partiellement cette situation sans compter les illusions démesurées à l'égard du nouveau code électoral. Malgré un score de 2,94 %, le candidat Landing Savané de AJ/PADS est crédité de la meilleure campagne électorale. Ce score est très largement en-deçà de la force sociale de And Jef/PADS et du Rassemblement Bokk Yakkaar, de leur rapport avec les populations urbaines et rurales. Avant et pendant les élections, il y a eu une sorte de vote utile qui s'est traduit par un déplacement en faveur du candidat libéral Abdoulaye Wade jugé le mieux placé pour battre Diouf, ce qui a fait perdre à Savané des milliers de voix.

Il n'est pas étonnant que, durant la campagne électorale on ait entendu ; « Il faut confier le pays à des mains qui connaissent l'Etat ». Néanmoins, And Jef/PADS a incontestablement gagné en audience, en crédibilité aux yeux de beaucoup de gens, ce qui s'est traduit par l'afflux de centaines de jeunes, femmes, travailleurs et paysans. Alors que le parti doit s'atteler à la résolution des énormes tâches organisationnelles qui en découlent, il doit aussi s'impliquer dans la préparation des législatives de mai 1993.

Un tournant décisif

En fait, il y a autour de l'opposition une sorte d'étau électoral : les Sénégalais iront voter quatre fois d'ici à 1995 : élections régionales, municipales, et rurales. Or l'aggravation de la crise sociale (dérives régionalistes, grèves scolaires et universitaires. etc) et l'absence de réponse du PS, miné par des clans renforcent le sentiment de rejet de Diouf. La liste des candidats du PS a créé des tensions très fortes à la base. L'opinion ne la respecte guère en raison des candidats impliqués

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dans des détournements et des pillages de sociétés nationales. Mais l'opposition n'a développé jusqu'ici aucune force de résistance au coup de force électoral. A part la résistance spontanée des jeunes qui ont brûlé les maisons de certains responsables du PS, il n'y a eu aucune action d'envergure.

L'opposition est plutôt concernée par les législatives qui, selon elle, devraient déboucher sur un Parlement où l'opposition serait majoritaire. Même la gauche suit cette logique marquée par une insuffisance d'élaboration sur le Parlement, sa fonction et son rôle dans le processus du "Folli. Cette absence de riposte désoriente les masses qui doutent de l'utilité des élections comme moyen de conquérir le pouvoir. L'avenir de la gauche est en jeu : face aux élections, elle est encore divisée, la LD-MPT faisant cavalier seul, le PLP boycottant les élections alors que And Jef/PADS, le Rassemblement national démocratique (CND), la Convention des patriotes et des démocrates (CDP) et les indépendants forment une liste unique dénommée "Jappoo" (unité). *

Dakar, 2 avril 1993

3) Le PDS avait formé un gouvernment avec le PS, appellé "Gouvernement de partage du gâteau". Les libéraux l'ont quitté en octobre 1992.

4) Les gros bonnets peuvent emprunter aux banques sans avoir jamais eu d'intention de rembourser.

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