Le matin du 10 avril, Chris Hani, secrétaire général du Parti communiste sud-africain et membre du Comité éxécutif de l'ANC, a été éxécuté devant sa maison de Germinston, dans les faubourgs de Johannesburg. Les liens entre l'assassin — qui se revendique d'un courant pro-nazi — et les sommets du Parti conservateur semblent établis. Chris Hani, élu commandant de la MK (branche armée de l'ANC) en 1987, était le symbole de la lutte armée contre le régime de l'apartheid (1). Sa mort a enflammé les townships sud-africains, où il était très populaire, surtout parmi la jeunesse et les plus déshérités. Siro PETRUZELLA
Be quotidien financier anglais Financial Times, traduit fort bien les raisons pour lesquelles les porte-paroles de l'establisment blanc sud-africain ont formellement condamné cet assassinat : « M. Hani était le leader indiscuté parmi la jeunesse des townships, parmi les chômeurs et les mécontents : aucun autre leader ne pouvait si facilement présenter des compromis comme des victoires, ne pouvait argumenter pour la paix en la présentant comme une forme de lutte, bref, ne pouvait rallier la jeunesse radicalisée derrière le projet de solution négociée. C'est ceci qui fait de la mort de Hani une si grande tragédie » (2).
L'assassinat de Chris Hani est en train de susciter encore plus de protestations que le massacre de Boipatong de l'année passée, qui avait entraîné le départ du Congrès national africain (ANC) de la table des négociations et le début d'une campagne d'action de masse culminant, les 3 et 4 août 1992, sur la plus grande grève générale d'Afrique du Sud (3). Qu'est-ce qui a changé depuis lors ?
La récession économique semble être sans fin. Le Central Statistical Service
AFRIQUE DU SUD
(CSS) de Pretoria a, en effet, confirmé le 11 février 1993 que l'année 1992 avait été une année bien sombre. Le Produit intérieur brut (PIB) a reculé de 2,1 %. Ceci s'ajoute aux deux années précédentes, — 1990 et 1991 —, de déclin : - 0,5 % et -0,9 %. L'affaiblissement de 2,1 % du PIB témoigne de l'accélération profonde de la crise économique, avec des prolongements sociaux prenant des formes de dépression, d'autant plus que les campagnes sont touchées de plein de fouet (4).
La reprise introuvable
Le secteur minier traditionnel, encore fort important pour l'économie sud-africaine, est en très fort repli. Ainsi, deux grands groupes miniers, De Beers Consolidated Mines Limited (De Beers) et De Beers Centenary (Centenary), viennent d'annoncer, le 9 mars, leurs résultats : les bénéfices distribuables des deux sociétés sont en baisse de 35 % pour l'exercice clos le 31 décembre 1992 ; la baisse des dividendes distribués sera de 29 % (5). Ces résultats confirment les mauvaises prévisions de De Beers annoncées en août dernier (-2,6 %) (6).
Du côté de l'industrie manufacturière et du commerce, les affaires ne sont pas brillantes non plus. Si l'on examine la principale société sud-africaine, le groupe Anglo American Corporation (qui contrôle aussi De Beers), et que l'on-s'attarde sur les résultats de ses secteurs industriel et commercial, on constate que l'Anglo American Industrial Corporation (Amic) a annoncé le 5 mars une chute des bénéfices susceptibles d'être distribués aux actionnaires pour l'exercice 1992 de 12 % par rapport à 1991 (7). L'Amic doit faire face à un fort endettement et devait réduire son ratio dette-avoirs. Les prévisions pour 1993, qui annonçaient initialement une croissance de 0,5 %, commencent à être corrigées à la baisse. Le groupe Econometrix prévoit désormais une croissance zéro et le groupe bancaire ABSA envisage, quant à lui, une nouvelle année de croissance négative, avec un taux de -0,5 %.
Quant aux premières indications concernant le mois de janvier : la baisse des ventes des véhicules neufs de 8,6 % et celle des ventes de détails de 7 % semblent
1) En effet, Chris Hani était considéré comme le représentant de la frange radicale à l'intérieur de la direction de l'ANC, même s'il s'était depuis longtemps rallié à la voie de la solution négociée et de l'option d'un gouvernement d'unité nationale
2) "Signs of resilience in a fragile society", Financial Times, 13 avril 1993
3) Voir - Que veut négocier De Klerk ? » La Brèche, n° 495, 11 septembre 1992.
4) Marchés tropicaux, 5 mars 1993.
5) Marchés tropicaux, 19 mars 1993.
6) Voir La Brèche, n° 495, 11 septembre 1992. Il faut rappeler qu'à cette occasion l'annonce de De Beers avait provoqué un mini-crack à la bourse de Johannesburg avec une chute de l'index de 155 points en deux jours.
7) Marchés tropicaux, 12 mars 1993.
indiquer clairement que l'Afrique du Sud n'a pas encore atteint le point de sortie de la crise et que celle-ci touche aussi un secsignificatif de la population
Les conditions de vie de la majorité de la population noire restent extrêmement difficiles et l'espoir de trouver un poste de travail toujours plus faible. Selon une étude publiée par l'Université de Port Elizabeth, 6 % du total de la force de travail à Port Elizabeth et Uitenhage (Eastern Cape) a perdu son emploi entre janvier 1990 et août 1992. Or, c'est une région économiquement privilégiée. Les prévisions pour 1993, basées sur différents entretiens avec des chefs d'entreprise, annoncent la poursuite de la vague de licenciements. Volkswagen South Africa (filiale du constructeur allemand d'automobiles implantée dans la région du Eastern Cape) prévoit déjà la réduction de sa force de travail de 25 %, qui entraînerait la suppression de 2 300 postes de travail. Or, c'est un des plus gros employeurs de cette région. On pourrait multiplier les exemples de ce type.
De concessions
Men reniements
Les négociations pour la "transition politique" ont repris. Encore une fois, elles ont pu redémarrer à partir d'une concession faite par le mouvement de libération, l'ANC. Le document clé à la base de la relance du processus de négociation a été publié en novembre dernier par le Comité exécutif national de l'ANC sous le titre de "Négociations : a strategic perspective". L'élément nouveau de ce document est la proposition d'établir, une fois que les élections pour la nouvelle assemblée constituante auront eu lieu, un gouvernement d'unité nationale avec en son sein tous les partis ayant obtenu un résultat significatif (on parle d'un quorum de 5 à 10 %) pour une période plus ou moins longue ; certains avancent déjà le chiffre de 5 ans.
Parmi les raisons évoquées pour justifier une telle option, deux semblent primer sur les autres. En premier lieu, ceci devrait permettre de garantir une stabilité pendant la période de transition et prévenir ainsi une déstabilisation du pays de la part des forces "anti-démocratiques". L'ANC fait référence ici aux secteurs, entre autres de l'armée et de la police, mais aussi à d'autres extérieurs à l'appareil d'Etat, qui auraient intérêt à entraver la politique du nouveau gouvernement. En deuxième lieu, l'ANC manifeste la volonté d'impliquer toutes les forces politiques, "significatives" (ayant dépassé le quorum), dans le processus de "démantèlement de l'apartheid", de construction d'une démocratie parlementaire et de "reconstruction nationale". Cette option est loin de faire l'unanimité dans les rangs de l'ANC lui-même. Elle a été l'objet - et elle l'est encore — de vives discussions dans différentes sections de l'ANC, du Parti communiste et aussi parmi les membres de l'autres allié majeur de l'ANC : la COSATU (la principale centrale syndicale sud-africaine) (9).
Cette vague de protestations internes n'a pas débouché sur la structuration d'un courant plus ou moins alternatif, trouvant une expression en termes de programme et de propositions concrètes. Ceci a facilité la rentrée dans le rang des cadres qui avaient manifesté leurs doutes ou désaccords avec le noyau central de l'ANC.
Par contre, pour beaucoup de militants de base, surtout parmi les plus jeunes, les compromis en cascade sont plus difficiles à accepter, et ceci se traduit par la mobilisation actuelle qui explose suite à l'assassinat de Chris Hani. En effet, les militants de base de l'ANC ainsi que tous ceux et toutes celles qui vont très probablement voter pour lui lors des prochaines élections ont des souhaits et des revendications bien précis : la construction massive de logements, la mise en place d'un système éducatif sans exclusions, la possibilité d'accès à la terre pour tous ceux et toutes celles qui sont disposées à la travailler, le développement d'un système de santé accessible à
Ces revendications combinées, sociales et démocratiques, se heurtent de front à l'héritage structurel de l'apartheid au plan socio-économique. Elles font historiquement partie de la "Charte de la liberté", qui représente la plate-forme de l'ANC depuis 1955, et ont donc forgé la conscience collective, qui se trouve de plus aisément confortée par la réalité de la vie quotidienne.
De son côté, le gouvernement De Klerk fait la sourde oreille. Début mars, le nouveau ministre des Finances, Derek Keys, a présenté son modèle économique pour une nouvelle Afrique du Sud. Ce plan économique articulé sur 5 ans est très similaire à un programme classique du Fonds monétaire international (FMI) avec quelques correctifs du côté des coûts sociaux de la restructuration, imposés en grande partie par l'existence d'un fort mouvement syndical dans le pays.
La réponse du gouvernement
Ainsi, le programme propose une réduction importante des dépenses de l'Etat : elles doivent passer de 26,8 % du PIB en 1992 à 20,1 % en 1997, ce qui doit viser aussi le secteur économique nationalisé, important en Afrique du Sud (11). Ensuite, il se propose de réduire de 48 % à 40 % le plafond de l'imposition des entreprises et de 43 % à 40 % celui de l'imposition directe des personnes.
Ces mesures fiscales sont couplées avec une augmentation de 4 % du taux de la Taxe sur la valeur ajoutée (TVA), c'est-à-dire de l'imposition indirecte. La TVA doit passer de 10 à 14 %. Il y a dans cette opération fiscale un processus de redistribution de la charge en défaveur des plus
9) SouthScan, 19 février 1993.
10) Par exemple, Harry Gwala, dirigeant de l'ANC au Natal, après avoir publiquement exprime son désaccord face à ce choix de la direction, est rentré dans le rang.
11) Businness Day, 10 mars 1993 ; SouthScan, 26 février 1993
pauvres, soit des Noirs (12). Selon le plan, les mesures envisagées devraient permettre de relancer une "épargne"
ment dit augmenter les avoirs des riches — qui serait la condition d'une relance de l'investissement. On retrouve là une recette à la Reagan. Le pouvoir d'achat des masses noires ne semble pas être, pour le FMI et ses disciples sud-africains, une condition de relance de l'économie en créant une demande. La deuxième précondition pour la relance, toujours selon les mêmes experts, réside dans la baisse des salaires réels.
Quel compromis possible?
Le plan envisage que l'augmentation maximum du salaire réel ne dépasse pas 0,75% ! Au cours de l'année 1992, le maintien du pouvoir d'achat pour les travailleurs d'une entreprise était considéré comme une victoire pour les syndicats. En effet, la stabilisation du pouvoir d'achat, d'une part a été très rare et, d'autre part, la pression du chômage est telle que ce seul
"acquis"
prend une grande valeur.
Le plan du gouvernement prévoit, dans une seconde étape, une plus grande libéralisation des importations à travers la réduction des taxes sur les importations de 9 %, soit un abattement de 27 à 18 %. Ceci diminuera les entrées fiscales d'origine douanière et surtout ouvrira le marché sud-africain aux exportateurs occidentaux.
Les conséquences sociales et économiques de ces plans néolibéraux sur la majorité de la population des pays du Sud, nous les connaissons déjà. Et c'est notamment par rapport aux attentes de la population opprimée d'Afrique du Sud - exprimées d'ailleurs par le passé dans la "Charte de la liberté" de l'ANC — qu'il est légitime de se demander si un partage du pouvoir avec le Parti national de De Klerk pourrait encore permettre de mettre en œuvre un programme de "reconstruction du pays"
qui puisse répondre aux besoins de la majorité de la population sud-africaine.
Cette question sera au centre du débat social et politique, si le scénario d'un gouvernement d'unité nationale se concrétise.
Pour l'heure, au cours de ces jours d'avril 1993, l'Afrique du Sud est en train de connaître une vague de protestations parmi les plus importantes de son histoire.
Il est clair que celles-ci expriment beaucoup plus que le deuil et la colère face à - autre- l'assassinat de Chris Hani. mière journée de deuil national, plus de 90 % des travailleurs sud-africains ne se sont pas rendus au travail. Plus d'un million et demi de personnes ont défilé dans les rues pour exprimer leur mécontentement : face à un processus de négociations qui n'aboutit pas à des résultats tangibles et face à un assassinat qui est perçu comme l'élimination physique de la figure politique incarnant l'espoir d'une amélioration des conditions de vie de la majorité des Noirs. nu un défenseur de l'option du "gouvernement d'unité nationale", une grande partie des manifestants n'ont pas hésité à exprimer leur désenchantement face à l'idée de partager le pouvoir avec un gouvernement dans lequel ils n'ont aucune confiance (13). gouvernement n'hésitent pas à tirer sur les manifestants, lors de mobilisations pacifiques, comme justement celle du 14 avril. La police a tiré sans sommation sur la foule qui entourait un poste de police fortifié à Soweto, tuant au moins 4 personnes,
Le 14 avril seulement, lors de la preficultés et pièges.
Ainsi, même si Chris Hani était deve-
En effet, les forces "de l'ordre" de ce national.
parmi lesquelles le secrétaire général de la branche de l'ANC de Soweto, et en blessant 250 autres (14). Le bilan global pour la journée du 14 avril est de 17 morts et de plus de 400 blessés (15).
L'"'ordre" meurtrier
La direction de l'ANC a d'ores et déjà annoncé que le mouvement de grève et d'actions diverses pourrait se poursuivre si le gouvernement n'acceptait pas de fixer sous peu une date pour les premières élections au suffrage universel et la mise en place des Conseils exécutifs de transition, qui constituent la première étape de la période d'administration intérimaire
(16).
Son objectif est clair :
contraindre le gouvernement à faire des concessions sur une série de revendications liées au processus des négociations.
L'ANC ne semble pas chercher à construire un mouvement structuré qui modifierait les rapports de forces actuels ;
car elle prétend laisser une marge de manœuvre à De
Klerk. L'expérience démontre que cette orientation n'a toujours pas abouti aux résultats escomptés.
D'autre part, les difficultés de la direction de l'ANC à canaliser la colère des masses traduisent la distance entre, d'un côté, les besoins sociaux de la population, leurs expressions qui, inévitablement, "ne tiennent pas compte" des
"contraintes des négociations"
et, de l'autre, une orientation sociale et politique corsetée par le cadre des négociations. La voie des négociations est pavée de nombreuses dif-
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20 avril 1993
12) La réduction du taux d'imposition sur les entreprises, ainsi que l'augmentation de la TVA sont déjà inscrites dans le budget 1993/94 présenté par le ministre des Finances,
Derek Keys, le 17 mars passé
13) Lors de ces manifestations, on pouvait voir des pancartes portant le slogan : « Nous libérons notre pays avec /'
AK-47 ». D'autre part, même Nelson Mandela, dont la popularité et la légitimité auprès de la base du mouvement de libération ne font aucun doute, s'est fait huer lors du rassemblement de Soweto du 14 avril, quand il a fait allusion aux messages de sympathie que lui avait envoyés le Parti
14) Financial Times, 15 avril 1993.
15) Le Monde, 16 avril 1993.
16) Journal de Genève, 15 avril 1993.