Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EDITORIAL

Vers une intervention militaire ?

· Inprecor n° 369, mai 1993 · p. 3 · 928 mots

Ex-Yougoslavie Europe de l'Est URSS et Russie

La victoire (relative) d'Eltsine lèvera-t-elle un des obstacles bloquant une intervention militaire de l'ONU appuyée par l'OTAN dans l'ex-Yougoslavie ? Celle-ci serait dès lors le terrain d'expérimentation du rôle nouveau

"pacificateur" dévolu à l'OTAN depuis la chute du Pacte de Varsovie — elle est déjà le terrain d'une réactivation militaire de l'Allemagne dont les effectifs participent à la surveillance du ciel bosniaque.

1 ne serait pas impossible que dans cette vaste recomposition de l'après-guerre froide, des forces militaires de l'Europe de l'Est soient incorporées à celles provenant de l'OTAN. Eltsine a déclaré le 27 avril à Moscou qu'il « est temps de prendre des mesures décisives pour mettre fin au conflit » en Bosnie-Herzégovine. Sans préciser de quelles mesures il pourrait s'agir, il ajoutait que la « Russie ne protègera pas ceux qui s'opposent à la communauté mondiale ». Toute l'ambiguité de la situation est que s'opposent en Russie deux fronts réactionnaires au plan intérieur comme international : l'un sur des bases libérales à la recherche d'un Etat fort pour imposer la discipline marchande, allié aux Etats-Unis au plan international ; l'autre dans le cadre d'alliances socialement ambigües pouvant aller jusqu'à l'extrême droite "patriotique", rejetant au plan interne comme international les diktats étrangers : c'est ce front-là qui se porterait volontiers au secours des "frères serbes"

Larmes de crocodile

La dite "Communauté internationale" se divise en réalité, sans point de vue unanime ni stable sur la question yougoslave. D'abord parce qu'il n'y a pas d'enjeu majeur et unificateur dans l'ex-Yougoslavie, ni de but politique clair pour une intervention militaire qu'elle veut limitée. Sous la pression des images médiatiques données de la guerre, elle condamne avec violence ce qu'elle a entériné en pratique. Elle a accepté fondamentalement le plan de découpage de la Bosnie-Herzégovine sur des bases ethniques, soutenu par les nationalistes serbes et croates depuis le début de la guerre : car le plan Vance-Owen est un avatar du projet initial de découpage de ce territoire mélangé en trois "cantons" ethniques. Les rencontres entre le président croate Tudjman et son homologue serbe

EDITORIAL Catherine SAMARY Milosevic avant la guerre en Bosnie-Herzégovine furent prolongées par celles qui se tinrent à Graz, en Autriche entre les chefs de guerre Radovan Karadzic et Mate Boban au printemps 1992 sur ce même sujet : le partage de la Bosnie-Herzégovine. Mais Radovan Karadzic, chef de guerre des nationalistes serbes de Bosnie-Herzégovine, veut obtenir l'équivalent de ce qu'ont d'ores et déjà conquis les forces croates du HVO dirigé par Mate Boban : une véritable république qui puisse s'accoler à la Serbie comme l Herceg-Bosna de Boban l'est à la Croatie. La politique grand-serbe, ses violences et ses crimes sont connus et dénoncés chaque jour par la presse. Il s'agit de l'agression la plus meurtrière, la plus centrale. On dit moins qu'elle se trouve de fait légitimée par la politique nationaliste croate.

Nettoyage ethnique, version croate

En Herceg-Bosna dirigée par Mate Boban, on distribue aujourd'hui des passeports croates et le HVO soutenu par Tudjman exige des Musulmans "T'application du plan vance-Owen" : c'est-à-dire le retrait hors des "provinces croates" des forces bosniaques. Là et au centre de la Bosnie, le nettoyage ethnique se réalise dans des affrontements armés, à l'ombre de l'agression serbe, plus visible. Celle-ci demeurera une menace permanente pour les enclaves musulmanes que Vance et Owen ont généreusement "conservées" aux Musulmans : mais pourquoi Srebrenica et pas Mostar et les autres villes de THerceg-Bosna où les Musulmans sont majoritaires et où ils sont aujourd'hui écartés de toute responsabilité puis repoussés par leurs "alliés" croates ? Ce sont ces derniers qui ont forcé Izetbegovic à signer le plan.

Srebrenica empêche que le territoire serbe fasse un tout. Mais en quoi est-ce une base viable et cohérente d'accord pour un "plan de paix" ? En réalité l'ONU et la "Communauté internationale" sont confrontées à un choix inextricable : soit elles se décident à faire appliquer ce pseudo-plan de paix coûte que coûte.

Mais il leur faut alors s'engager à protéger réellement, et pas quelques jours seulement, ces enclaves-là, soit il s'agit finalement d'accepter jusqu'au bout la cohérence réelle du plan : c'est-à-dire la recherche d'une paix par la séparation territoriale des communautés. Mais il est alors inévitable d'accepter des territoires homogènes et d'aider à les évacuer "humainement"

Ce n'est pas la complexité du conflit yougoslave qui a paralysé la dite "communauté internationale". Ce sont ses propres critères qui l'ont aveuglée. S'il n'y avait pas de pétrole en Bosnie, il y avait des valeurs bosniaques à défendre. Malheureusement, elles ne comptaient pour rien face aux raisons d'Etat qui gouvernent le monde : la raison du plus fort en fait partie. Or les "forts", les Etats qui comptent aux yeux des grands de ce monde, dans l'ex-Yougoslavie, c'était la Croatie et la Serbie, une fois la Slovénie partie. Comme on le dit à Sarajevo, « les Croates se battront contre les Serbes jusqu'au dernier Musulman ». Ce n'est pas la première fois que le conflit serbo-croate se "règle" sur le dos de la Bosnie-Herzégovine.

La seule façon de s'y opposer, c'est de permettre aux forces bosniaques seulement aux musulmans mais à ceux qui, Serbes, Croates ou Musulmans veulent vivre ensemble en Bosnie — de se procurer des armes pour résister. Il est vrai que les "alliés croates" bloquent l'accès à la Bosnie centrale et ont déjà gardé les armes à destination de Sarajevo. Mais cela signifie accompagner le mot d'ordre de levée de l'embargo pour les Bosniaques de la dénonciation de toutes les politiques d'exclusion, de dépeçage et

28 avril 1993

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