Au moment où nous mettons sous presse, la deuxième phase des rencontres tripartites américano-israélo-égyptiennes prévues par les accords de Camp David, bat son plein. L'ensemble de la presse internationale souligne, certes, à l'occasion, la fragilité de ce qui a été acquis grâce, notamment, à la « persévérance du Président Carter», mais ce n'est que pour célébrer davantage la « marche vers la paix». Les deux articles que nous publions ci-dessous ne partagent évidemment en rien de telles illusions : Michel Warshawski montre ce que Camp David apporte à chacun des trois protagonistes et notamment à l'Etat d'Israël... David Frankel replace les accords récemment passés dans le cadre de la coexistence pacifique entre
Washington et Moscou.
rencontre au sommet entre
Sadate et Beguin, dans l'intimité du Camp David et loin des micros et des télévisions, Carter mettait tout le poids de son autorité dans la balance et jouait sa dernière carte pour tenter de sauver, si ce n'est l'initiative de
Sadate, du moins les chances de négociations futures au Moyen-
Orient. Israël est prêt à un accord de paix avec l'Egypte, même au prix d'un retrait de l'ensemble du Sinaï. Sadate, de son côté, ne rejette pas l'idée d'une paix séparée avec Etat sioniste, à la condition qu'il puisse présenter cette paix comme partie prenante d'un accord giobal dont les grande lignes ont été acceptées par Israël et l'Egyp-
C'était là l'objectif ambite.
tieux que Carter s'était fixé en prenant l'initiative du sommet de Camp David : alambiquer une formule de poudre aux yeux suffisamment opaque pour qu'elle puisse à la fois éblouir l'opinion publique arabe et satisfaire les partisans du grand Israël qui ont voté massi-
Moyen - Orient
Les enjeux de
Camp David
A Camp David, Sadate a accepté la position israélienne; tandis que le résultat de plus de cinq ans de modération de la part de la direction de l'OLP est plutôt maigre.
En prenant l'initiative d'une vement pour Beguin il y a un an et demi. Une telle formule, ou, comme on l'a appelé, l«Accord cadre sur la Paix au Moyen-
Orient », se devait de présenter aux autres Etats arabes et aux masses égyptiennes un accord de principe sur les modalités d'une hypothétique paix future entre Israël et l'ensemble des
Etats arabes, et permettre alors à l'Egypte de négocier la récupération de la presqu'île du Si-
Le Président égyptien a depuis longtemps renoncé à obtenir le retrait israélien de Cisjordanie et de Gaza; ce qu'il demandait de Carter, c'était d'obtenir d'Israël une vague déclaration d'intention comme quoi demier serait prêt à ence visager dans l'avenir un retrait des territoires occupés. Muni d'une telle déclaration, qui, comme tout le monde le comprend, n'engage à rien, Sadate se croyait libre de mener des négociations en vue d'un accord bilatéral avec l'Etat sioniste.
Mais même cela, le gouvernement Beguin se refuse à le faire, jugeant qu'une telle dé claration d'intention remet en cause la souveraineté du peuple juif sur l'ensemble de la Palestine. Jusqu'au demier jour de la rencontre à Camp David il a semblé que Carter ait échoué dans son objectif, et que Beguin ait réussi à se maintenir sur ses positions intransigeantes initiales. Puis finalement, le 18 septembre, Carter a pu annoncer à l'opinion publique internationale qu'un accord avait pu être obtenu entre Beguin et Sadate, qui permettrait la signature d'un traité de paix égypto-israé lien dans les trois mois.
Comme on pouvait s'y attendre, l'accord a été le résultat de pressions exercées par Carter, pour qui un échec de la conférence aurait signifié une lourde défaite personnelle.
Mais, paradoxalement, c'est avant tout sur le Président égyptien que Carter a utilisé le poids de son « influence». Car, et c'est là un des éléments les plus importants de la conférence de Camp David, Beguin n'a pas cédé sur la question d'un retrait de Cisjordanie et de Gaza; mais Sadate, lui, a néanmoins accepté non seulement de poursuivre les négociations, mais d'annoncer que d'ores et déjà la signature d'un traité de paix bilatéral est imminente. C'est là une nouvelle concession d'importance de la part du Président égyptien qui s'est soumis au diktat israé-
lien exigeant une paix séparée avec l'Egype sans aucun engagement de sa part pour ce qui concerne les autres fronts.
Les accords de Camp David se divisent en deux. La première partie concerne le cadre d'un traité de paix entre l'Egypte et Israël. L'Egypte s'engage à signer un traité de paix avec Israël qui de son côté s'engage à se retirer de l'intégralité du Sinaï. La concession majeure qu'a faite Israël est le démantèlement des colonies de peuplement juives de la percée de Rafah et au long de d'Akkaba, que la Knesset vient de ratifier à une écrasante majorité. Une fois le traité de paix signé, l'Egypte s'engage à étarelations normales avec l'Etat sioniste, y compris des relations diplomatiques.
C'est donc une normalisation complète entre un Etat arabe et l'Etat d'Israël que Sadate a acceptée à Camp David, brisant par cela plus de trente ans d'isolement de l'Etat juif au sein du monde arabe. Le retrait du Sinai, y compris le démantèlement d'une douzaine de colonies juives, est peu cher payer un tel changement du cadre dans lequel Israël va pouvoir continuer à sévir. D'autant plus qu'en signant un traité de paix avec le plus important des Etats arabes, Israël réduit très sensiblement les riques d'une guerre avec les autres Etats arabes, et davantage encore ceux d'une défaite militaire.
La deuxième partie des accords de Camp David s'intitule « Cadre pour la paix au Proche-Orient». Ce texte, fondé sur la résolution 242 du Conseil de Sécurité, trace les grandes lignes de traités de paix futurs et hautement hypothétiques entre Israël d'une part, et la Jordanie et la Syrie de l'autre. Il reprend lidée d'une «autonomie administrative» de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, qu'avait développée Beguin après la venue de Sadate à Jérusalem, en limitant celle-ci à une période de cinq ans au bout de laquelle Israël, l'Egypte, la Jordanie et des représentants élus par les populations palestiniennes oc-
Mer Méditerranée Port Said Ismailia, Canal de Suez Le Caire Suez Golfe de Suez EGYPTE Sharm-el-Sheikh cupées par Israël seraient amenés à se prononcer sur le statut définitif de ces territoires.
En termes moins obscurs, Sadate s'accomode de l'occupation israélienne, avec quelques modifications mineures, pour une période d'au moins cinq ans, et n'exige même pas de l'Etat sioniste un retrait partiel de ces territoires même après la période de transition.
On comprend alors pourquoi c'est à une écrasante majorité que les accords de Camp David ont été ratifiés à la Knesset, car en vérité de quoi pourrait se plaindre le dirigeant sioniste le plus intransigeant ? Beguin n'a rien, strictement rien lâché, pour tout ce qui concere le front syrien, la Cisjordanie et la bande de Gaza, ainsi que la question palestinienne. Beguin l'a d'ailleurs répété à la tribune du Parlement sioniste : «Nous disons non à un referendum, non à un Etat palestinien, non à des pourparlers avec l'organisation des assassins appelée OLP, et d'ici cinq ans, quand nous serons appelés à discuter du problème de la souveraineté sur les territoires de Judée, de Samarie et de Gaza, nous exigerons que ce soit la souveraineté juive; si nos partenaires ne sont pas d'ac-
SYRIE
Haifa • Tel Aviv
Jerusalem Gaza
Israel JORDANIE SINAI Golfe d'Aquaba
ARABIE SAOUDITE territoires israéliens
Mer Rouge occupés cord, ce sera la poursuite du statu quo actuel », c'est-à-dire l'occupation sioniste, baptisée pour la circonstance autonomie.
Beguin et ses conseillers peuvent donc être fiers : ils ont pu obtenir ce à quoi en Israël personne ne rêvait : un traité de paix séparée avec l'Egypte sans même s'engager verbalement à un retrait de territoires de ce que les sionistes appellent la «Terre d'Israël». La seule concession dont Sadate pouvait se vanter était l'engagement par Israël de geler pendant la période des pourparlers la mise sur pied de colonies de peuplement juives. Mais d'ores et déjà Beguin affirme n'avoir pas été compris, et que cet engagement n'est valable que pour une période de trois mois. L'APRES CAMP DAVID
A première vue les résultats de la Conférence de Camp David représentent un immense pas en avant dans l'établissement d'une Pax americana au Moyen Orient, et une victoire écrasante pour l'ensemble des forces réactionnaires. La signature d'un traité de paix entre
l'Egypte et Israël va pouvoir garantir une stabilisation de l'Orient arabe et des forces les plus ouvertement pro-impérialistes; l'impérialisme américain voit son hégémonie reconnue et l'Union soviétique exclue des manœuvres diplomatiques après avoir été expulsée du plus important des pays arabes; Israël, bastion numéro un de l'impérialisme, voit sa sécurité garantie non seulement par la force de son armée, mais aussi par un traité de paix avec le seul pays capable aujourd'hui de le menacer; les Palestiniens, principal ferment anti-impérialiste dans la région arabe, se voient exclus de toutes les manœuvres diplomatiques et laissés dans un tragique isolement après qu'une partie non négligeable de leur direction ait été persuadée d'abandonner la voie de la lutte et de s'accrocher au train des manœuvres diplomatiques dirigé par l'impérialisme US.
Mais la lutte de classe est quelque chose de plus subtil que l'alchimie des brillants conseillers de Carter, et elle se moque souvent des formules, magiques ou non, alambiquées dans telle ou telle conférence au sommet. C'est sans l'ombre d'un doute que l'on peut affirmer que la « paix de Camp David » est d'une fragilité telle qu'il serait hasardeux de la part des bourgeoisies locales et internationales de miser leurs capitaux sur ses chances de succès.
Du point de vue de l'impérialisme d'abord. Tels quels et ce, malgré les déclarations d'autosatisfaction du Président américain, les accords de Camp David sont dangereux pour l'impérialisme. Ne concernant, du côté arabe, que l'Egypte, ils risquent, si la dynamique des négociations ne se poursuit pas rapidement, de pousser un nombre de plus en plus grand d'Etats arabes vers une position anti-américaine, voire, faute de mieux, pro-soviétique. Les porte-paroles de la grande-bourgeoisie européenne l'ont bien compris et ont été loin de partager l'optimisme de leurs collègues américains, se sentant plus menacés que les USA par un nouvel embargo pétrolier.
C'est la raison pour laquelle Washington essaie par tous les moyens de persuader le roi Hussein de Jordanie de se joindre aux négociations qui vont s'ouvrir sur l'avenir de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Mais celui-ci n'a pour l'instant aucun intérêt à se joindre à Sadate, les Israéliens n'étant pas prêts à lui concéder quoi que ce soit, si ce n'est un rôle de gendarme adjoint pour le maintien de l'ordre en Cisjordanie sous occupation sioniste. A ce prix-là autant rejoindre le Front de la Fermeté, chose que Hus sein s'abstient encore de faire, tentant sans grande chance de
Washington de faire céder Israël sur les questions qui l'intéressent.
Le Front de la Fermeté se rapprochant de l'Union soviétique, et les pays modérés comme l'Arabie saoudite, les Emirats et la Jordanie, prenant leurs distances par rapport aux accords de Camp David, la situation n'est somme toute pas si brillante que cela pour Washington qui, très rapidement, va se retrouver dans l'état où il se trouvait avant Camp David : faire pression sur Israël ou risquer de perdre son influence dans plusieurs Etats arabes importants.
Pour ce qui est de l'Egypte, malgré son isolement dans l'arène arabe, Sadate peut espérer un soutien populaire à son initiative de paix qui a été présentée pendant de longs mois aux masses égyptiennes comme la condition sine qua non pour mettre fin aux maux de l'économie égyptienne et à leur misère. Mais combien de temps pourra tenir ce bluff ? Nul ne peut le dire, si ce n'est que, malgré certains prêts avantageux que Carter a sans aucun doute promis au Président égyptien, et une réduction sensible du budget militaire, la paix avec Israël ne pourra rien changer à la situation catastrophique de l'économie égyptienne, produit direct du renforcement du libéralisme économique et de la politique d'« ouverture » aux intérêts impérialistes, et que, vu la forte combativité de la classe ouvrière égyptienne, le répit qu'un traité de paix avec Israël peut donner à Sadate ne risque pas de durer très longtemps.
L'échec certain d'une réforme economique d'envergure, et les consequences sociales d'un tel échec seront d'autant plus significatifs, que les promesses de bien-être ayant été liées à la politique de capitulation à Israël, ce sera cette politique qui sera remise en question en même temps que l'échec des réformes économiques. Certes, la classe ouvrière égyptienne n'a pas encore de direction politique reconnue, et c'est au sein de l'appareil d'Etat actuel qu'apparaissent pour l'instant les premières critiques contre Sadate, mais ce grave handicap ne saurait être suffisant pour empêcher le réveil rapide des masses laborieuses égyptiennes.
Mais c'est la question palestinienne qui risque, une fois de plus, d'être la pierre d'achoppement de cette nouvelle tentative de mettre l'Orient arabe à la remorque de l'impérialisme. Dès 1970, lors de la tentative américaine d'imposer le Plan Rogers, il était évident que la stabilisation du Moyen-Orient exigeait une solution à la question nationale palestinienne. Cette solution devait être fondée deux éléments complémentaires : l'écrasement, ou au moins potentiel militaire de la Résistance palestinienne et de son aile la plus militante d'une part, et d'autre part l'intégration de l'aile modérée de la Résistance dans le cadre de la diplomatie bourgeoise arabe, dans l'objectif de lui reconnaître une souveraineté nationale sur les territoires de la Palestine qu'Israël serait amené à libérer.
Six ans plus tard, il semblait que l'impérialisme et ses alliés locaux avaient atteint leurs objectifs : la Résistance palestinienne était mise au pas, et la majorité de sa direction prête à s'intégrer dans le cadre d'une solution négociée avec l'Etat sioniste afin d'y recevoir un mini-Etat palestinien en Cisjordanie et sur la bande de Gaza. Mais c'était compter sans Israël et son refus absolu de reconnaître le Mouvement national lestinien et d'envisager d'une façon quelconque l'idée d'un Etat palestinien indépendant. A Camp David, Sadate a accepté la position israélienne.
Les Palestiniens pourront certes «participer», l'Egypte, d'Israël et, si celle-ci le veut, la Jordanie, aux négociations concernant le statut des territoires de Palestine occupés depuis juin 1967, mais ce seront des Palestiniens élus uniquement par les populations de ces territoires, et après qu'Israël les ait reconnus comme interlocuteurs valables. Comme on pouvait s'y attendre, les personnalités proches de l'OLP - de même d'ailleurs que celles proches de la Jordanie, ont d'ores et déjà rejeté le privilège de représenter, dans ces conditions, les masses palestiniennes et ont réaffirmé que seule POLP est apte a parler au nom du peuple palestinien.
Pas d'Etat palestinien, pas de referendum, pas de négociations avec POLP - le résultat de plus de cinq ans de modération de la part de la direction de l'OLP est plutôt maigre. S'il n'est pas exclu que certains éléments de lOLP vont essayer d'appeler à «utiliser » le statut d'autonomie pour permettre à l'OLP de rejoindre par la fenêtre la table des négociations, il n'en est pas moins certain que les mois à venir vont être le théâtre d'une recrudescence des opérations militaires palestiniennes, y compris sans doute des opérations de commando contre les populations civiles. L'efficacité de telles opérations n'a jamais fait ses preuves, et il est vraisemblable qu'après une courte période d'union nationale contre la capitulation de Sadate, les luttes interes reprennent le dessus, impliquant cette fois un bilan sérieux de l'ensemble de la stratégie des diverses organisations composant l'OLP.
En ce qui concerne les territoires occupés depuis 1967, il est encore prématuré de dire si c'est le désespoir ou au contraire la volonté d'utiliser les maigres concessions que le statut d'autonomie accorde aux popuconcernées qui aura le dessus dans le proche avenir. Mais là aussi l'absence d'une direction reconnue par ces populations rend difficile la formation d'une vaste opposition de masse à l'occupation sioniste et risque de laisser pour un certain temps la voie libre pour nombre de notables qui, certains par naïveté, d'autres par opportunisme, vont essayer de jouer le jeu de «l'autonomie administrative».
Quant à l'Etat sioniste, il a une fois de plus le droit de se féliciter des résultats de sa collaboration avec l'impérialisme américain. Certes, Beguin a été reçu, lors de son retour Camp David, très froidement par ses propres fils spirituels du Bloc de la Foi et du Mouvement pour le grand Israël dont certains sont allés jusqu'à crier à la trahison pour le démantèlement des colonies juives du Sinaï. Mais l'immense majorité de la
Knesset et de la population le soutient, et le Camp de la Paix et les intellectuels sionistes de «gauche» n'ont pas été les moins chaleureux dans leur soutien total à Beguin et aux accords de Camp David.
Beaucoup d'illusions, il est vrai, entourent en Israël les résultats de Camp David : les capitalistes israéliens se voient déjà envahir les marchés égyptiens et les moins privilégiés calculent le prix de revient de vacances sur les bords du Nil; le soulagement réel qu'a provoqué l'accord avec l'Egypte quant à une guerre qui s'annonçait certaine, se traduit aujourd'hui par un sentiment de ment exagéré si l'on sait combien fragiles sont encore les résultats de Camp David.
Le signe le plus flagrant des illusions provoquées par les accords de Camp David est sans doute le démantèlement du Mouvement pour la paix, pour qui Camp David est synonyme de paix et Beguin un héros qu'il faut protéger de ses amis du Likoud et de la coalition d'extrême-droite.
C'est dire à quel point la tâche des militants antisionistes s'avère difficile pour le proche avenir, qui consiste non pas à s'opposer aux aspirations à la paix de la population israélienne, mais à montrer l'illusion d'une paix dont l'élément principal est la négation pure et simple des droits nationaux du peuple palestinien. C'est l'insécurité de la population juive dans l'Etat d'Israël qui seule peut alimenter une conscience antisioniste de masse, et c'est l'illusion gagnée par la négation des droits légitimes des Palestiniens qui entretient la foi des masses juives en l'efficacité d'une politique fondée sur la terreur et l'agression permanen-
En renforçant ce type d'illusions; Camp David, loin d'être un pas en avant vers la paix entre les peuples de la région, risque bien de rentrer dans l'histoire comme une des étapes qui auront mené les masses juives d'Israël vers la barbarie de Mas-