Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EDITORIAL

L'économie mondiale dans un cul-de-sac

· Inprecor n° 370, juin 1993 · p. 3 · 895 mots

Au cours des derniers mois, des appréciations moins pessimistes sur la situation économique internationale ont fleuri un peu partout. L'accent a été mis notamment sur la reprise qui s'est esquissée aux Etats-Unis, et, en ce qui concerne l'Europe, sur des signes de relance en Grande-Bretagne et sur la croissance

Yes faits sont incontestables, mais on ne saurait en exagérer la portée. Si les exportations italiennes augmentent, c'est surtout le résultat de la dévaluation importante de la lire l'année dernière et non celui d'une amélioration généralisée de l'économie du pays, qui, en fait, ne cesse de se détériorer.

Quant à la Grande-Bretagne, les indices positifs relevés sont encore très partiels et il serait prématuré d'en tirer la conclusion qu'un véritable renversement de tendance est en train de se produire. Il n'est pas besoin, par ailleurs, de rappeler que l'Allemagne est en pleine récession et que, en dehors de l'Europe, le Japon connaît les plus graves difficultés depuis des décennies — selon les prévisions, sa croissance dans les prochaines années sera, au mieux, très modeste.

Ajoutons que même les commentateurs les plus apologétiques ont déjà mis une sourdine aux analyses optimistes sur la relance aux Etats-Unis, qui reste limitée et précaire et, entre autres, ne semble pas entraîner une diminution un tant soit peu appréciable du chômage. Dans un article paru à la mi-mai dans le New York Times, John Kenneth Galbraith s'est posé la question de savoir si l'économie de son pays n'allait pas s'installer dans une situation de sous-utilisation de ressources et de sous-emploi, avec « une croissance petite ou négligable ».

Plus généralement, un rapport récent du Fonds monétaire international (FMI) a mis les points sur les i : en 1993, la stagnation ne sera guère surmontée en Europe, la croissance moyenne des pays industrialisés sera inférieure à 2 % (la croissance de 2,9 % que le FMI lui-même avait prévue, ne sera atteinte, du moins on l'espère, qu'en 1994).

Mais, au delà des perspectives éventuelles d'une reprise conjoncturelle, économistes et dirigeants politiques s'interrogent avec une angoisse croissante sur les

EDITORIAL importante des exportations italiennes.

Livio MAITAN perspectives à moyen et à long terme. Il y a, en gros, un consensus sur le fait que l'économie capitaliste mondiale doit faire face à des tensions et des contradictions structurelles qui ne sauraient être surmontées par un simple changement de conjoncture.

Il devient de plus en plus clair que, du point de vue d'un rééquilibrage des mécanismes "normaux" du système, il faudra opérer des restructurations beaucoup plus profondes que celles des années 80, au niveau aussi bien de l'organisation technique et financière des entreprises qu'au niveau macro-économique (en premier lieu, avec des bouleversements très profonds dans la division internationale du travail). La réalisation de projets visant à atteindre ces buts aurait, en tout cas, des conséquences sociales déchirantes avec des bouleversements inévitables du cadre politique. A ce propos aussi les hypothèses et les préoccupations abondent.

Nous ne pouvons aborder ici tous ces problèmes cruciaux. Limitons-nous à résumer un peu schématiquement les raisons pour lesquelles une relance de grande envergure, ou, pour utiliser une terminologie classique, une nouvelle onde longue d'expansion de l'économie capitaliste semble improbable à l'heure actuelle :

1) Des innovations technologiques continueront d'être introduites, mais elles ne seront pas à même de stimuler une nouvelle croissance de longue haleine. On n'entrevoit pas non plus l'essor de nouveaux secteurs susceptibles d'œuvrer dans ce sens.

2) Il n'y a aucun pays qui puisse actuellement agir comme locomotive mondiale, après le déclin économique relatif des Etats-Unis, et les deux locomotives de moindre envergure, l'Allemagne et le Japon, apparaissent elles-mêmes en perte de vitesse. Aucune direction politique d'une grande puissance n'est par ailleurs capable de concevoir et à plus forte raison de traduire dans la pratique des projets comparables au New deal rooseveltien et au plan Marshall d'après la Seconde guerre mondiale;

3) Les multinationales, qui jouent un rôle de plus en plus hégémonique, se heurtent elles aussi à des difficultés et à des contradictions croissantes, qui ont déjà provoqué de véritables crises au sein d'entreprises parmi les plus puissantes.

4) Dans le contexte actuel et dans un futur proche, un nouvel élargissement massif de la sphère de la consommation, comparable à celui du boom prolongé de l'après-guerre, est fort improbable : la politique d'austerité et la croissance constante du chômage et de la marginalisation jouent dans le sens diamétralement opposé.

5) Dans la plupart des pays, des projets éventuels de relance du type keynésien se heurteraient à l'obstacle massif d'un endettement public qui a atteint des dimensions colossales (c'est déjà la cas pour les projets de Clinton, pourtant bien timorés).

Dernière question : le capitalisme ne pourrait-il pas miser, pour réaliser une relance majeure, sur une "reconquête" de l'espace de l'ex-Union Soviétique et de

En principe, cette possibilité existe. Si elle se concrétisait, et si la Chine elle-même pouvait être réintégrée dans le système capitaliste mondial, le panorama changerait radicalement. Mais toutes les analyses, que nous avons développées à plusieurs reprises dans Inprecor ou dans d'autres publications de notre mouvement, indiquent qu'il ne s'agit guère d'une perspective crédible à bref ou moyen terme.

En conclusion, l'économie mondiale aura beaucoup de peine à sortir à court terme de sa crise conjoncturelle et ne surmontera pas dans un avenir proche sa crise structurelle, ni ne connaîtra de relance généralisée de longue haleine. *

Une erreur sur cette page ?