Partition 1939-1993 : on prend les mêmes...
La 1ère Yougoslavie s'est effondrée en 1941, deux ans après la partition de fait de la Bosnie-Herzégovine entre Croates et Serbes. La deuxième Yougoslavie a officiellement cessé d'exister en janvier 1992 (avec la reconnaissance de la Croatie et de la Slovénie), un an après les premiers pourparlers serbo-croates quant à la partition de la Bosnie-Herzégovine. Philippe KOULISCHER
In mars 1991, alors que la guerre de Slovénie (mois de juin) est encore loin et que les représentants des six Républiques font semblant de chercher à s'entendre sans arrière-pensées sous la pression d'une Serbie de plus en plus intransigeante, MM. Milosevic et Tudjman se rencontrent pour la première fois en tant que "chefs d'Etat" virtuels à Karadjordjevo. Secrète, la rencontre ne le sera que pour ceux qui voudront la tenir pour telle.
Dans les faits, les Présidents serbe et croate ont planché sur le problème-clé de la désintégration yougoslave, que chacun des deux sait absolument inévitable : le statut géopolitique de la Bosnie. A Zagreb comme à Belgrade, on sait que la guerre entre Serbie et Croatie finira bien par éclater. Milosevic joue à celui " qui ne pourra retenir le peuple serbe bafoué" et l'armée fédérale, tandis que Tudjman, en vieux militaire, a compris qu'il n'obtiendra l'indépendance qu'au prix d'une guerre défensive contre la Serbie, seul moyen de se désengager du carcan yougoslave. Les deux responsables des plus puissantes Républiques fédérées se mettent d'accord sur trois principes de base :
• La Bosnie-Herzégovine sera divisée entre Croates et Serbes.
•Il n'y aura jamais de Bosnie réellement indépendante, de même qu'il n'y aura jamais d'"Etat islamique" en Europe.
• La Bosnie servira de monnaie d'échange lorsqu'il faudra régler les différends croato-serbes qui ne manqueront pas de se poser.
EX-YOUGOSLAVIE
* Srebrenica jumelée avec Guernica
Plus libre de ses déclarations car bénéficiant d'une meilleure image, Franjo Tudjman affirme le 17 août 1992 dans Times que le danger le plus grave que fait courir la crise yougoslave est celui de voir se créer une "République islamique" en Bosnie. Il assure que le seul moyen d'éviter cela est de ne laisser qu'un petit noyau territorial aux Musulmans.
Les projets communs ont pris corps. En décembre 1991, à Graz, ce sont les vassaux de Tudjman et Milosevic, MM. Boban et Karadzic qui se rencontrent et précisent les modalités du partage : à l'époque, l'agression serbe en Croatie est en train de prendre fin. Plus que jamais, la Bosnie est indispensable comme base de négociations pour le règlement des problèmes croato-serbes.
Dépeçage concerté
Confirmée par une nouvelle rencontre en mai 1992, précédée par la signature d'un accord Karadzic-Boban le 27 avril (à Graz toujours) concernant les principales lignes de démarcation, et alors que la guerre fait rage dans la République condamnée, la politique secrète des deux grands porte ses fruits à partir de l'été, lorsque les discussions de la Conférence de paix s'engagent et qu'il ne fait plus de doute que la Bosnie-Herzégovine ne se relèvera
Le 30 septembre, à Genève, Tudjman et Cosic (Président de la "Yougoslavie") se mettent d'accord pour dénoncer la pratique de la "purification ethnique", mais surtout sur la restitution à la Croatie de la
SREBRENICA
:TWINNED WITH
GUERNICA
péninsule militaire de Prevlaka au sud de Dubrovnik. Quelques jours plus tard, la ville de Jajce, défendue par les Musulmans, tombe comme un fruit mûr dans la "République serbe de Bosnie-Herzégovine".
Curieusement, ni Serbes ni Croates ne verront d'inconvénient à ce qu'en janvier le "Plan Vance-Owen" inclue Jajce en zone croate. Le scénario n'est pas nouveau d'ailleurs ; en septembre, la chute de Bosanski Brod avait vu de la même manière une division paramilitaire du HVO (forces croates de Bosnie) déserter la région au moment crucial et laisser littéralement la ville en mains serbes.
Cette division, appelée Handzar-Divizija n'était que la copie de la célèbre division SS du même nom qui avait été mise sur pied par les Allemands avec l'aide des Oustachis. Type achevé de la division "quislingienne", la Handzar-Divizija dirigée par le très peu recommandable Ekrem Mandal s'est simplement retirée en Croa-
Par la plus pure des coïncidences, Mandal est président honoraire du Parti musulman démocratique de Croatie (HMDS) dont les appels vibrants aux Musulmans bosniaques sont la voix même du HDZ (le parti de Tudjman) : « Musulmans ! Ils mentents ceux qui prétendent qu'en vous déclarant croates vous perdrez votre foi. Revenez à la raison ! » déclarera son président Mirsad Baksic lors des affrontements croato-musulmans de janvier 1993 (1). Bosanski Brod reviendra bien sûr également à la partie croate selon le plan Vance-Owen.
L'ensemble de la région nord/nord-est de la Bosnie (appelée Posavina) reviendra d'ailleurs à la Croatie quand bien même les forces serbes y ont réalisé au printemps 1992 d'épouvantables massacres dans les camps de concentration de Brcko (entre 4 000 et 7 000 morts) et de Bosanski Samac, et qui ont aussi concerné des Croates. Ce sont toutefois des Croates délibérément sacrifiés à la politique de partition ethnique promue par Tudjman et Milosevic, de même que ceux des districts de Prijedor, Sanski Most, Doboj, Bosanska Dubica. Car les intentions des deux dresseurs de cartes sont claires : il faut que chaque zone définie soit le plus homogène possible du point de vue national.
Au besoin, Croatie et Serbie sont bien déterminées à "lâcher" des populations à l'ennemi, qu'il soit réciproquement serbe ou croate ou encore musulman (les Serbes ont laissé tomber plusieurs zones dans les régions "frontalières" de Tuzla, Konjic, Bihac qui n'ont pas toujours connu un sort enviable).
Quoiqu'il en soit, comme l'affirme War Report : « Il n'y a guère de doute que la Posavina a fait l'objet de tractations spéciales entre Serbes et Croates » (2). De même, des négociations particulières ont eu lieu dans le dos des Musulmans au sujet de l'épineuse question de la région de Sarajevo.
Car la dynamique mise en marche par le projet de partition ethnique serbo-croate s'est poursuivie imperturbablement depuis le rapprochement de septembre 1992. Le schéma en est désormais limpide : chaque nouveau règlement d'un contentieux croato-serbe implique une nouvelle défaite des Musulmans. Il en a encore été ainsi en janvier 1993, lorsque la Croatie a récupéré un nouveau morceau de son territoire occupé par les Serbes lors de l'opération "Maslenica". Réalisée avec le plein accord de
"Serbe" "Musulman' 'Croate" Carte 1 : la Bosnie selon le "plan Vance-Owen "
n'est pas "achevée" :
forces croates des armes destinées à Sarajevo, indiquaient la logique du découpage.
vinces bosniaques d'être multiethniques, et aux troupes de l'ONU de se retirer. *
Belgrade, la reconquête croate a eu lieu au moment exact où la pression serbe se relâchait fortement au nord de Travnik (clef de voûte de la défense "unifiée" croato- musulmane) et permettait aux unités du
HVO d'entreprendre des nettoyages (militaires surtout mais aussi civils) dans la région de Gomji Vakuf, Bugojno et Prozor, très majoritairement peuplée de Musulmans.
Toutes régions qui doivent revenir aux Croates selon le plan Vance-
Owen qui laisse, on le sait, 26 % du territoire bosniaque à plus de
45 % de Musulmans.
En 1939, l'accord
Macek-Cvetkovic prévoyait la partition de la
Bosnie par l'intermédiaire de sa division en trois banovine (principautés), dont deux revenaient à la Serbie et la troisième formait une unité soudée au reste des terres croates.
Les fruits de le "Real politik"
La "Communauté internationale", comme on dit, est désormais confrontée aux impasses de ses choix de "real politik". Le plan Vance-Owen obéit fondamentalement à la logique de dépeçage territorial de la Bosnie-Herzégovine sur des bases ethniques. Il entérine la pratique des chefs de guerre. De ce point de vue, le plan Vance-Owen est un plan "serbo-croate", comme l'analyse Philippe Koulischer. Animateur à Genève d'une associaion de défense des
Bosniaques (Mira Bosna, expression de paix et de convivialité bosniaque), il a accumulé de multiples enquêtes de terrain sur la réalité de la politique de nettoyage ethnique. Mais celle-ci
Côté croate, Mate Boban a proclamé depuis le 3 juillet 1992 une "république croate de
Bosnie-Herzégovine", dite Herceg-Bosna, dotée de son drapeau, de ses milices (le HVO subordonnée au parti de Franjo Tudjman), de sa monnaie, et accolée à la Croatie. Mais elle englobe notamment des villes majoritairement musulmanes. Depuis des mois déjà, le refus d'accueillir des réfugiés musulmans et les symboles affichés, mais aussi le blocage par les
Côté serbe, les territoires ne sont pas encore unifiés et accolés à la Serbie — contraire.
ment à l'Herceg-Bosna. Par contre, ils sont "nettoyés" des éléments les plus récalcitrants
Le "référendum" serbe a montré la détermination de cette partie-là de la population de la Bosnie-Herzégovine à se rattacher à la Serbie : dans un climat de guerre où l'on a dressé des voisins les uns contre les autres en réveillant la mémoire des violences passées, le résultat était couru d'avance. Comme Philippe Koulischer, Tihomir Loza, journaliste d'Oslobodjenje
(Sarajevo), voit dans la réalisation du plan Vance-Owen l'ancien découpage de 1939 réalisé déjà entre pouvoir serbe (dominant alors la première Yougoslavie) et nationalistes croates
Mais comme il le dit « à la différence de 1939, les Musulmans sont incontournables », d'où les ambiguités du plan Vance-Owen qui maintenait le mythe de provinces "à dominante" ethnique (non homogène) dans le cadre d'un seul Etat de Bosnie-Herzégovine. Mais si l'on accepte l'idée que seule la séparation territoriale est une protection et qu'il n'est plus possible de vivre ensemble, alors ce sont fatalement trois "Etats ethniques" qui se construisent, plus clairement une grande Serbie, une grande Croatie et une "réserve" de Musulmans, agglutinés sur un territoire exigu et qui auront toutes les raisons de devenir, enfin, fondamentalistes. La seule alternative est la démilitarisation de l'Herceg-Bosna et de la république de Karadzic dans le cadre d'une nouvelle union avec la Serbie et la Croatie — permettant aussi aux pro-
Catherine SAMARY
Il est spectaculaire et révélateur de comparer cette partition avec celle proposée par les accords de janvier 1993. En clair, les provinces croates de 1993 recoupent exactement la banovina de 1939. Il fait peu de doute que la teneur des accords entre Serbes et Croates et tout spécialement le "pacte" d'avril 1992 visait à la restauration du système mis en place cinquante ans plus tôt. Certes, pour ce qui concerne la partie serbe, le plan Vance-
Owen ne recouvre pas complètement les
Yougoslavie ; mais ici, c'est le poids du fait accompli qui reste déterminant.
Car la moitié des zones attribuées aux
Musulmans se trouve actuellement sous contrôle serbe et il est très improbable que
Karadzic en accepte la restitution, surtout si l'on se réfère aux évènements de février/mars 1993 dans l'est de la République, lorsque les Serbes — avec l'aide volontaire ou non des forces de l'ONU et des parachutages américains -— ont procédé à d'autres nettoyages dans les poches de résistance (Cerska et Srebrenica surtout).
2) Auckland street, Londres, janvier 1993.
On remarque qu'à l'exception de la zone résiduelle musulmane au centre et la région de Sarajevo-ville, la carte se différencie peu de la distribution de 1939. Les seules différences frappantes tiennent à la restitution à la Croatie de la Posavina et de la région située au nord de Travnik. Il est important de se souvenir que tous les affrontements entre Croates et Musulmans se sont produits dans les régions qui doivent revenir à la Croatie selon le Plan de Genève (Prozor, Travnik, Vitez, Busovaca, Jablanica, Konjic) dans lesquelles les Musulmans sont plus nombreux. Il ne s'agit pas d'accabler en l'occurence les Croates ; quelles que soient en effet les très douteuses implications de leur realpolitik, il demeure que le phénomène de l'extermination/déportation des Musulmans a été jusqu'à présent un monopole serbe à une ou deux exceptions près (Prozor, Novi Travnik et peut-être
Il s'agit simplement de prendre conscience que la partition de la Bosnie-Herzégovine est une affaire entendue entre les deux Républiques voisines depuis plus de deux ans en tout cas (mais sans doute davantage) et qu'elle ne constitue qu'une réplique de ce qui a déjà eu lieu avant l'effondrement de la lère
On peut même se demander jusqu'à quel point l'accord Tudjman-Milosevic, ratifié par la rencontre Karadzic-Boban d'avril 1992, n'a pas été prévu de longue date jusque dans ses moindres détails, toujours dans le seul but de laisser aux Musulmans le moins de Bosnie possible, de rendre chaque zone le plus homogène qu'il soit du point de vue ethnique et d'empêcher toute tentative bosniaque de créer un Etat souverain, islamique ou pas.
Il suffit pour ce faire de considérer la carte des "zones UNPA" ou zones sous mandat UNPROFOR en Croatie qui recouvrent exactement, on le sait, les annexions serbes de 1991. Un simple coup d'œil permet de se convaincre d'un fait significatif : avant toute chose, ces zones isolent totalement la Bosnie de la Croatie sur plus de la moitié de leurs frontières communes.
L'isolement des zones périphériques de la Bosnie (sous contrôle croate ou serbe) est à peu près total à la fin de l'été 1992 ; la zone centrale ne pourra vraiment plus être ravitaillée en armes et ce seront les Croates et les Serbes qui détiendront (à Split, Gornji Vakuf, Kiseljak, Zvornik) les clefs des corridors humanitaires. Autour de Sarajevo même, ce sont également les forces du HVO (au sud de Visoko et à Stup) ou les tchetniks (à Ilidza et Pale) qui contrôlent entrées et sorties de la capitale.Quant à l'aéroport, il a été mis, toujours en juillet, sous tutelle internationale lors de l'établissement du "pont aérien". Il faut encore rappeler que depuis le mois de décembre 1992, les Croates (civils ou militaires) ont un droit de transit sans restriction à travers les positions serbes d'Ilidza alors que les Musulmans ne peuvent qu'essayer de se frayer un passage dans la zone impraticable de Dobrinja, point de
HONGRIE ROUMANIE BOSNIE HERZEGOVINE SERBI KOsSOvO MACEDOINE Les frontières de le "Banovina croate" de 1939 Les régions "à majorité croate" rattachées à la Banovina croate Carte 2
Superposition de la "Banovina croate" de 1939 et des frontières des républiques héritées du titisme chute de "T'allée des snipers" qui mène à l'aéroport où l'UNPROFOR empêche théoriquement tout trafic vers Butmir tenu par les Bosniaques (3).
Au courant du printemps 1993, la dynamique des accords tacites serbo-croates s'est précisée, précipitée même, avec une dimension nouvelle : celle du timing impeccable entre les actions des tchetniks à l'est et celles du HVO à l'ouest. Ainsi, tandis que tout le tapage médiatique s'organisait autour de Srebrenica et son nettoyage facilité par l'UNPROFOR, les forces croates menaient de nouvelles opérations dans les districts de Prozor et de Jablanica, faisant fuir plus de 3 000 personnes et causant des affrontements meurtriers (près de 300 victimes du côté des forces bosniaques).
Alors que la déportation des Musulmans de Srebrenica battait son plein (avec entre autres catastrophes la mort en cours de route de plus de 20 personnes "oubliées" ou "tombées" des véhicules de l'ONU), le HVO a même tenté un coup particulièrement audacieux fin avril : le bombardement depuis Vitez de la ville de
Zenica, jusque- là sanctuaire des forces musulmanes. Début mai, Srebrenica tombée, les Serbes poursuivent leur offensive et nettoient Zepa, la troisième enclave
(après Cerska et Srebrenica) de l'est, tombant dans l'indifférence absolue des
"observateurs" de l'ONU et du Conseil de
Le jour même, le HVO lance une offensive de masse sur la ville de Mostar, faisant fuir plusieurs centaines de Musulmans chassés de leurs immeubles incendiés, puis enferme un millier d'hommes en âge de se battre dans le stade municipal (une méthode utilisée par les Serbes à Zvornik,
Bratunac, Bosanski Novi exactement un an plus tôt). Désormais, les Musulmans doivent constamment faire face à deux fronts conjoints et lorsqu'ils essaient de colmater une brèche à l'est, se voient automatiquement pris par surprise à l'ouest.
La marge de manœuvre des
Bosniaques est donc minime :
décimés par les Serbes, en voie de nettoyage du côté croate, ils sont
GRECE pourtant obligés de signer avec le
HVO des accords de coopération et d'accepter le plan proposé à
Les Croates ont en effet un atout-maître : 275 000 réfugiés musulmans en Croatie et 50 000 en Herzégovine constituent de véritables otages qu'Izetbegovic ne peut laisser tomber. Les Serbes, eux, en collaboration plus étroite avec la communauté internationale, ont désormais toute latitude de disposer de leur meilleure
Et il faut se souvenir qu'il est dans l'intérêt de tous (Croates, Serbes et Occidentaux) que la Bosnie disparaisse en tant qu'Etat souverain et qu'il y demeure le moins de Musulmans possibles dans le projet de découpage ethnique défini à
Genève, et que l'on continue d'appeler
"plan Vance-Owen" alors qu'il s'agit purement et simplement du plan Tudjman-
Milosevic qui ne constitue lui-même qu'une copie légèrement revue et corrigée du plan Cvetkovic/Macek de 1939.
*
Avril 1993
3) Sniper : tireur embusqué