Ancienne colonie de la France en Afrique centrale, le Congo demeure sous le contrôle des intérêts français, notamment pétroliers. C'est l'un des régimes africains qui avait opté pour un "régime marxiste-léniniste", étiquette pour le moins fantaisiste, qui ne correspondait pas à l'histoire de son équipe dirigeante et encore moins à sa structure socio-économique. Le parti unique, le Parti congolais du travail (PCT), a eu pour principaux partenaires les gouvernements français successifs. C'est ce régime, dirigé alors par Sassou Nguesso, qui entre en crise et ouvre une période de réformes constitutionnelles, entre autres la Conférence nationale de toutes les forces politiques. Inprecor a rencontré Jean P. E. Mpélé, membre de "la Cause", organisation politique de la gauche radicale.
INPRECOR : Peux-tu nous rappeler qui est l'actuel chef d'Etat, son passé ?
Jean P.E. Mpélé : La démocratisation au Congo a donné des résultats surprenants : la rupture avec le passé, tant souhaitée par le peuple congolais, n'a pas eu lieu. L'actuel chef d'Etat symbolise assez bien ce constat. La majorité des électeurs a choisi Pascal Lissouba qui n'est pas un nouveau venu sur la scène politique congolaise, à la différence de ce qui s'est passé au Bénin par exemple. Le candidat élu de l'Alliance nationale pour la démocratie (AND), dans laquelle son parti, l'Union panafricaine pour la démocratie sociale (UPADS) est hégémonique, a par sa victoire d'août 1992, gravi la dernière marche de la hiérarchie étatique. Il a été, au lendemain de l'insurrection populaire d'Août 1963 ayant renversé le régime ouvertement néo-colonial de l'abbé Président Fulbert Youlou, ministre du gouver-
CONGO nement présidé par Alphonse Massamba-Débat, puis Premier ministre. Après avoir été démis en 1966 par le président Massamba-Débat qui le trouvait trop ambitieux, il redeviendra ministre sous la présidence de Marien Ngouabi arrivé au pouvoir avec le premier coup d'Etat militaire ayant renversé Massamba-Débat et proclamé le marxisme-léninisme. Avec d'autres, il avait jeté les bases de ce qui sera considéré par la suite la voie "non-capitaliste" par la mise en place d'un secteur économique d'Etat (créations d'entreprises d'Etat, suivie de la nationalisation de certaines entreprises privées coloniales), ce qui s'est révélé être une phase d'accumulation primitive du capital national.
Le Congo n'ayant pas eu pendant la période coloniale une dynamique capitaliste endogène ou indigène, l'Etat devait jouer ce rôle, ce qui permet de comprendre, entre autres raisons, les conflits pour le contrôle du pouvoir, de l'Etat néocolonial, de l'indépendance à nos jours, dont Lissouba a été l'un des protagonistes.
Alors qu'il était Premier ministre, a eu lieu l'assassinat - non élucidé — de trois de ses "concurrents". Ces crimes auraient été commandités par lui et exécutés par des éléments de la Jeunesse du mouvement national de la révolution (JMNR) et des originaires d'un pays voisin (1).
L'évocation de l'un de ces crimes pendant la Conférence nationale souveraine (CNS) de 1991 serait l'une des causes de son échec comme candidat au poste de Premier ministre de la période de transition vers un "Etat de droit", face à André Milongo, administrateur retraité de la Banque mondiale. Il n'est pas inutile de souligner que Lissouba a pu réaliser 66 % au deuxième tour des présidentielles grâce à une alliance avec le chef de l'Etat sortant et président du PCT, Denis Sassou Nguesso et le prédécesseur de ce dernier, le Général Jaochim Yombi Opangault, tous deux ayant géré des périodes de forte répression policière ayant conduit Lissouba à un exil doré, et d'autres citoyens, moins ambigüs que lui, sous terre.
• On parle souvent de démocratisation par les élites pour les élites. Peux-tu expliquer cela dans le cas du Congo ?
La contestation publique du pouvoir néo-colonial et de plus en plus policier dirigé par le général Denis Sassou Nguesso n'a pas commencé avec la chute du mur de Berlin ou le sommet franco-africain de
1) La JMNR était l'organisation de jeunesse du parti unique, le MNR de Massamba-Débat.
La Baule (2). Comme dans d'autres pays d'Afrique, c'est le Plan d'ajustement structurel (PAS), comme solution à la crise socio-économique des Etats dépendants, qui a poussé la population à braver le pouvoir néo-colonial. Les élèves, en novembre 1985, ont manifesté de façon audacieuse à Brazzaville contre l'instauration pour les bacheliers/bachelières d'un concours pour l'obtention de la bourse universitaire, alors qu'elle était automatiquement accordée à ceux qui justifiaient d'une inscription régulière à l'Université. La mesure faisait partie de la politique du PAS qu'il fallait appliquer (3).
Une mesure injuste car les responsables locaux de la situation socio-économique n'étaient pas difficiles à identifier. L'endettement colossal, la banqueroute des entreprises d'Etat, l'échec du Plan quinquennal (1982-1986) avaient profité aux dignitaires du parti-Etat, leur clientèle nationale et leurs complices occidentaux, aux dépens de l'avenir du peuple congolais. Ainsi l'agression sociale concoctée par l'Etat néo-colonial, le FMI et la Banque mondiale n'a cessé d'être repoussée par le peuple.
L'ajustement structurel n'a jamais été appliqué en bloc. Pour la population, la démocratisation c'était et c'est encore l'arrêt de la dégradation des conditions sociales d'existence et leur amélioration. Le licenciement des fonctionnaires, les mises en retraite anticipée, la réduction des salaires, voire la privatisation des entreprises d'Etat, n'ont pas été acceptés. Ce qui explique, entre autres, la rupture de la Confédération syndicale congolaise avec le PCT en 1990. Elle a pu négocier en pleine crise une modification de la grille des salaires de la Fonction publique. Elle a aussi pesé dans la convocation de la CNS.
Le multipartisme était perçu comme un moyen et non comme le terme du processus démocratique. Mais l'occident capitaliste a organisé le matraquage idéologique sur la formule suivante "démocratie = libéralisme économique + multipartisme". Le Congo, comme le Bénin auparavant, était un terrain favorable pour la réalisation de cette escroquerie. Ainsi si la CNS a permis l'acquisition de certains droits et libertés fondamentaux, elle a aussi favorisé un consensus au sein de l'élite privilégiée sur la poursuite de la logique de l'exclusion et de la dépendance.
Les universitaires et cadres présents en majorité à cette conférence ont abouti à un diagnostic simpliste : puisque le "marxisme-léninisme" était l'idéologie officielle et que le secteur économique d'Etat était quantitativement important, la société congolaise était socialiste, l'Etat congolais n'était pas néo-colonial, il fallait opter alors pour le capitalisme, une option en fait favorable à la bureaucratie d'Etat et aux criminels du monopartisme qui pourraient jouir des biens mal acquis.
La petite-bourgeoisie administrative et technique misait sur le culte de la compétence pour s'élever d'avantage. Le programme économique de la transition ressemblait étrangement au PAS. Bien sûr, le peuple était censé n'avoir rien à dire à ce propos. Il n'était pas question de le consulter, surtout qu'il y avait une contradiction flagrante entre son espoir de justice sociale et les choix économiques de ses "représentants". La CNS a établi un certain "consensus" au sein de l'élite. L'étouffement des dissensions a été très efficace. Et ce n'est pas fini. Il en a été de même à propos de la Constitution : en mars 1991, la population a été subtilement contrainte d'adopter par voie référendaire un plagiat stupide de la Constitution de la Vème République française.
La proposition d'une Assemblée constituante démocratique a été simplement ignorée. La crise de novembre 1992 entre le chef de l'Etat et l'opposition parlementaire a révélé que le référendum était une escroquerie : la quasi-totalité de la population, leaders politiques compris, ne comprenait pas le contenu exact de la Constitution adoptée à 99,9 %. Pourtant, le consensus sur la Constitution n'a pas été remis en question. Pour les fractions parlementaires opposées, les pouvoirs exhorbitants du chef de l'Etat, la non-participation populaire n'étaient pas à revoir.
Les clivages ne sont pas dûs aux questions qui touchent le peuple. C'est le partage des privilèges, le contrôle de ce partage interne qui préoccupe la "classe politique". Ceux qui viennent d'y accéder veulent compenser la période où ils en étaient exclus. Les caciques ne veulent pas être lésés et menacés de poursuites judiciaires concernant leur enrichissement passé.
Dans un pays dépendant du PAS, des députés censés représenter le peuple ont adopté à l'unanimité un traitement mensuel par député de 16 000 FF au moins, frais de session non compris, alors que le SMIG n'atteint pas 1 000 Francs et les paysans n'ont même pas 1 000 F de revenu annuel dans certains cas faute de commercialisation des produits. Les ministres ne sont pas moins bien traités. Les cadres adhèrent massivement aux "grands partis" pour devenir députés, ministres, conseillers ou directeurs centraux.
La restructuration des Etats, tel est le sens actuel de la "démocratisation" : une recomposition de la minorité des profiteurs dans le dos du peuple en se servant de lui comme un marchepied. En même temps, on lui programme les licenciements, le chômage, une réduction du pouvoir d'achat, une difficulté d'accès aux soins de santé et à une instruction viable, sous la bénédiction du grand capital. Mais il y a au sein du population beaucoup d'illusions sur la nature de la "démocratie" réalisée, illusions entretenues cyniquement par
Le projet de décentralisation ne relève pas d'une volonté de mettre les populations au centre de la prise des décisions et du contrôle de leur éxécution. Il n'y aura en fait qu'une déconcentration de la structure étatique, un partage inéquitable des responsabilités entre le commis de l'Etat, le préfet et les structures locales, car le premier et le dernier mot reviennent au commis de l'Etat. C'est la recherche d'une légitimation de la politique anti-démocratique qui se prépare. Les problèmes réels de la paysannerie, telle que la commercialisation des produits, la construction des structures sanitaires et éducatives ne sont pas à l'ordre du jour.
Le désengagement de l'Etat, l'apologie de l'initiative privée vont créer au niveau interne des mécanismes de baisse de niveau de vie des couches paysannes. Celles-ci devront travailler davantage pour subvenir à leurs besoins. Ces derniers mois, l'ananas a eu du mal à être écoulé sur le marché national ; il y a eu une grande quantité avariée, malgré la modicité des prix, d'autant plus que les salaires n'étaient pas payés régulièrement.
Les structures de crédit agricole ne changeront pas grand-chose car les conditions seront plus favorables aux cadres qui rêvent de devenir des gros planteurs. C'est une occasion de redistribuer plus à ceux qui ne sont pas dans le besoin qu'à ceux ou celles qui méritent d'être aidés. La paysannerie traditionnelle souffrira plus de cette démocratisation, car elle aura à supporter ses enfants qui ne trouveront pas d'emplois après leur scolarité.
• Quel rapport entre cela et l'ethnisation de la vie politique ?
L'ethnocentrisme (tribaliste, régionaliste) n'est pas nouveau dans la vie politique. A la veille de l'indépendance, les partis politiques en présence avaient une coloration ethnocentrique plus importante que l'affiliation idéologique au socialisme, à la démocratie ou au libéralisme. Opangault, leader d'un parti socialisant, était plus perçu comme leader de la partie nord
2) Lors du sommet franco-africain de La Baule en 1990, Mitterrand avait conditionné l'aide à la démocratisation.
3) Voir Inprecor n ° 210 et 213 des 6 janvier et 17 février 1986
du Congo que comme politicien socialisant. L'abbé Fulbert Youlou était quant à lui le représentant du Pool dans le Sud du Congo.
Malgré la réconciliation YoulouOpangault après l'accession du premier à la présidence de la République, l'histoire du Congo est demeurée marquée par l'ethnisation. Il y a toujours eu un clan, une tribu, une région hégémonique. En trois décennies d'indépendance il y a eu plus d'ethnocentrisme que de sentiment national. La proclamation du marxisme-léninisme n'y a rien changé. D'ailleurs le marxisme-léninisme était même considéré comme une idéologie des "nordistes" au pouvoir. Les politiciens oppositionnels du Sud se battaient pour le capitalisme ou le réformisme social-démocrate. Pour le régime dit socialiste, les adversaires de l'autre partie du territoire national étaient qualifiés de "valets" de l'impérialisme.
Le M 22 est en ce moment irrécupérable par la "classe politique" non seulement parce qu'il était marxisant-guévariste après l'échec de l'entrisme, mais parce que sa direction est restée soudée au maquis, jusqu'à sa liquidation en 1973 par des chefs militaires encore présents aujourd'hui sur la scène politique (4). Leur adhésion au socialisme était plus forte que leurs origines ethniques.
Près d'une vingtaine d'années plus tard, la CNS, I"ouverture démocratique" a libéré les forces ethnocentristes comprimées par le monopartisme. Les partis s'étaient en majorité constitués sur la base ethnique tout en proclamant la défense de la démocratie, le nationalisme, la socialdémocratie, etc. La fin du "socialisme" local, la soif de contrôler l'Etat néo-colonial même délabré ont entraîné, en fait de "multipartisme", une multiplication de partis tribalistes, régionalistes.
Les différences entre partisans de l'ordre établi ne pouvaient plus se faire que sur cette base permettant facilement l'acquisition d'un électorat. Ceux qui critiquaient hier l'ethnocentrisme du PCT se sont révélés pires. Des "intellectuels" se sont mis à justifier la prolifération des partis tribalistes, régionalistes et à diaboliser la petite minorité opposée à ces microchauvinismes. Pour les cadres, l'appartenance au parti (de la tribu ou de la région) est un investissement en cas de victoire aux élections. L'idéal est réduit à l'accès à une position sociale.
Le plus déconcertant, c'est que le peuple travailleur rural et urbain, la jeunesse scolarisée et celle au chômage avalent toutes les couleuvres. Nous assistons au passage du chauvinisme à l'égard de telle région ou tribu et de "son" leader considérés responsables du malheur de la région, à sa défense inconditionnelle et vice versa. Des leaders médiocres manipulent sans peine les foules. Ainsi pendant la "transition", l'UPADS de Lissouba a défendu le PCT de Sassou Nguesso (alors président de la République sans véritable pouvoir) contre le gouvernement de transition soutenu par les forces du changement sous hégémonie du Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral (MCDDI) de B. Kolelas respecté pour son opposition à Sassou Nguesso (5).
Mais lors de la crise institutionnelle de septembre-novembre 1992, le PCT et Sassou Nguesso ont été attaqués par l'UPADS et son électorat. Ces jongleries politiciennes ont coûté trois vies humaines assassinées par le régime de Lissouba pendant une manifestation de la coalition PCT-URD (Union pour le renouveau et la démocratie, alliance sous hégémonie MCDDI). Il est clair que le sentiment tribal est utilisé non pour l'intérêt de la tribu ou de la région — confrontée à des difficultés ou des injustices particulières — mais pour permettre à certaines minorités sociales de participer en bonne place au partage du "gâteau" national.
Le peuple, lui, ne reçoit de cadeaux qu'à l'occasion des campagnes électorales. Pour se soustraire à ses revendications élémentaires, on lui parle du FMI et de la Banque mondiale qui ont des exigences qui passent avant la réalisation du bonheur, renvoyée au prochain mandat.
• Y a-t-il une gauche ? Comment se situe-t-elle ? Sur quelles perspectives ?
Dans un pays où le néo-colonialisme a été géré pendant deux décennies par un parti-Etat officiellement "marxiste-léniniste", avec comme résultat l'inscription au PAS, la notion de "gauche" ne peut être que discréditée. Pendant la CNS, il y avait quelques partis dénommés socialiste, social-démocrate, travailliste et même un parti communiste. Mais presque tous ont disparu, aspirés par les partis tribalistes, régionalistes. Certains ont survécu, mais pour participer à des coalitions ou alliances pro-capitalistes.
L'idéologie de "la fin des idéologies" tend à justifier ces pratiques relevant en fait de l'usage fantaisiste, abusif des étiquettes politiques. Nous avions bien eu un
4) Le M 22 est un courant anti-impérialiste qui se trouva un temps au sein du PCT et du régime. Après sa rupture, il crée le Mouvement du 22 février et s'engage dans une opposition armée au pouvoir. Il sera largement démantelé et son dirigeant, Ange Diawara, éxécuté. Un des principaux documents de ce courant a été Tauto-critique" sur leur participation au régime du PCT.
5) Un ancien dirigeant de la jeunesse youliste, plusieurs fois torturé sous le PCT, après avoir tenté" un coup d'Etat.
parti-Etat qui se voulait socialiste, marxiste, tout en maintenant le néo-colonialisme et l'ethnocentrisme, ce qu'avait tenté de démystifier le M 22 dans l'"'Autocritique" de son entrisme comme caution apportée à la mystification du PCT. Vingt ans plus tard, la tâche est toujours à accomplir.
A l'heure actuelle, au Congo, il n'y a que deux organisations de gauche : le Mouvement pour les libertés et la démocratie (Molidé) et notre organisation, "La cause" (Association pour le contrôle social et l'émancipation du peuple par lui-même). Le Molidé a évolué d'une ligne populiste avec participation au gouvernement de transition qui a suivi la CNS vers des positions anti-impérialistes plus conséquentes, alors que "La Cause" est radicalement anti-impérialiste et anti-capitaliste.
Depuis la veille de la CNS, nous prônons l'autogestion, l'écologie, le féminisme, ce qui semble aller à contre-courant, mais la situation objective (économique et sociale) est telle que les partis électoralistes pro-capitalistes ne peuvent proposer de solutions alternatives aux problèmes de leurs électorats encore pleins d'illusions. Il y a un consensus en gestation dans la "classe politique" autour de l'Etat fort, une violation permanente des droits et libertés fondamentaux dont la jouissance gênerait la reproduction paisible de la dépendance.
Il y a déjà eu en août et septembre 1992 des atteintes à la liberté de la presse, par la censure de certaines émissions télévisées politiques. Seules ces deux organisations ont dénoncé la censure. La défense des libertés fondamentales et des droits acquis à la CNS ne préoccupe pas beaucoup les partis plus soucieux de la gestion de l'Etat. Si pour "La Cause", rompre avec le néo-colonialisme, mono ou multipartiste, cette rupture radicale est un processus qui nécessite la participation consciente du peuple. Les acteurs du M-22 se sont reprochés dans l'"autocritique" d'avoir pratiqué le substitutisme, d'où le blanquisme du 22 février 1972.
La gauche congolaise ne doit pas reproduire les mêmes erreurs. Même si la réalité actuelle de la conscience du peuple n'est guère encourageante, il n'y a pas à désespérer. Les conditions objectives sont telles que le travail de conscientisation ne pourra que rapporter au moins à moyen terme, si déjà, face aux mesures du PAS, il n'y a pas de résignation. La préservation des acquis sociaux menacés serait pour le court terme un acte positif. Ce qui nécessite l'auto-organisation qu'embryonnaire dans les différents lieux
Nous pensons par exemple que la question de l'ethnocentrisme ne peut être combattue au sein du peuple par des discours sophistiqués sur l'unité nationale. C'est plutôt autour de questions concrètes immédiates dans les quartiers, au travail face aux attaques de l'Etat et la complicité de la majorité des partis que les illusions disparaîtront progressivement. Les licenciements, la négligence des dispensaires publics de quartier ou de village à cause du PAS, pourront créer une autre solidarité contre la division ethnocentriste, si la gauche est présente sur le terrain.
Ce ne sont pas les autres partis qui encourageront et soutiendront l'auto-organisation démocratique de toute cette frange de la jeunesse diplômée sans emploi, en augmentation permanente. Les divisions actuelles ne sont pas condamnées à être éternelles. La gauche congolaise devra faire preuve d'imagination créatrice, afffronter plusieurs problèmes :
- la faiblesse numérique du prolétariat industriel, liée à la conscience tribaliste même dans les syndicats qui gêne le développement d'une conscience de classe. Dans le secteur privé, les employeurs savent s'en servir. Toutefois, il y a des secteurs comme celui de la sous-traitance pétrolière qui tendent à développer une
- Un faible ancrage en milieu rural où il est vrai que les problèmes sont nombreux mais la conscience démocratique plus difficile à développer, compte tenu du lien entre l'influence des rapports sociaux pré-capitalistes, lignagers et le tribalisme, le régionalisme. L'organisation autonome des femmes rurales sera très difficile, à moins que le chômage des jeunes filles scolarisées ne pèse dans la main-d'œuvre
- le contrôle très bureaucratique des syndicats et la tendance à la collaboration ne disparaîtront pas de sitôt.
Mais il semble que l'Etat ait mesuré l'immensité des problèmes qu'il aura à affronter, d'où la recherche d'un consensus sur l'Etat fort". Il faudrait un pouvoir très répressif pour réaliser rapidement comme l'exige le FMI et la banque mondiale le démantèlement du secteur économique d'Etat. Sans être étatiste, il faut lutter pour la préservation de ses entreprises, en défendant les droits sociaux des
La privatisation de ses entreprises, leur bradage au capital occidental allié aux prédateurs nationaux, entraînera des licenciements massifs, surtout parmi la main-d'œuvre non-qualifiée. La privatisation du système de santé et du système éducatif profitera et profite déjà à une minorité de privilégiés mais entraînera probablement leur dégradation très rapide. Il faut expliquer aux populations, aux usagers la nécessité de faire pression sur les élus pour préserver ces acquis, ce que ces derniers peuvent accepter par démagogie, mais ils ne feront rien pour l'amélioration et une participation démocratique des usagers. Le taux de mortalité, de natimortalité, la déscolarisation des jeunes sont des questions importantes, surtout en milieu rural qui est de plus en plus laissé pour compte. La transformation de l'hôpital général de Brazzaville en Centre hospitalier universitaire est perçu comme une privatisation des soins de qualité, par la majorité de la population qui l'a surnommé "C.H.Tue".
- Malgré les promesses des politiciens, la jeunesse en formation est en majorité vouée au chômage. Le pouvoir prépare en ce moment un Code du travail contre les droits acquis par les travailleurs et les travailleuses, aligné sur un Code des investissements favorable au patronat .
Etre de gauche ici et maintenant, lutter contre l'instauration de 1'"Etat fort" et la dégradation des conditions sociales d'existence, contribuer à l'auto-organisation des travailleurs et des travailleuses, des usagers et des usagères, des services publics, de la jeunesse au chômage, des femmes sur leurs questions spécifiques aussi bien en milieu rural qu'urbain. C'est le minimum qui puisse être fait pour faire prendre conscience de la nécessité d'une rupture avec l'ordre néo-colonial même multipartiste, le désordre de la domination impéria-
• Et les évènements tout proches du Zaire ?
Nous sommes concernés par ce qui se passe au Zaïre parce que nous sommes deux pays voisins avec plusieurs groupes ethniques communs, arbitrairement séparés par les fameuses frontières héritées de la colonisation, mais que les populations ne respectent pas souvent par nécessité matérielle surtout. Les mauvaises politiques rurales des deux Etats néo-coloniaux ont permis le développement des échanges informels tels que la commercialisation des denrées agricoles du Zaïre au Congo, aussi bien dans les centres urbains que ruraux. Des femmes traversent des frontières absurdes pour accoucher, le centre de maternité le plus proche se trouvant de l'autre côté de la frontière, c'est aussi le cas pour certaines écoles. C'est aussi cela, le néo-colonialisme et sa contestation empirique.
Les deux Etats se sont souvent donnés la main malgré quelques brouilles : il y aurait une participation indirecte de la première République du Congo Brazzaville à l'assassinat de Lumumba. Mulelé a été livré à Mobutu par l'Etat congolais et Mobutu a livré en reconnaissance à l'Etat
congolais les dirigeants du M 22, Diawara et Ikoka assassinés après réception. Sous
Sassou Nguesso, les deux Etats ont renforcé leurs rapports policiers ayant conduit à l'arrestation et l'expulsion du Congo de certains opposants au régime de Mobutu.
L'existence d'un Etat néo-colonial au
Zaire est un danger pour les démocrates du
Congo, et réciproquement. "La Cause" se prononce pour un panafricanisme des peuples. Le combat des démocrates du
Zaïre contre la dictature de Mobutu, ce produit et allié économique de l'impérialisme occidental est soutenu par les progressistes congolais qui ont, entre autres tâches, de lutter contre le chauvinisme anti-zaïrois.
Une démocratisation au Zaïre est importante pour l'avenir de l'Afrique noire. Malheureusement, l'impérialisme en est plus conscient que le mouvement démocratique africain, d'où les tergiversations de l'occident impérialiste qui semble ne plus faire confiance à Tshishekedi coincé entre son nationalisme libéral et la dynamique populaire de résistance contre Mobutu qui s'accompagne d'une revendication populaire de justice sociale ne pouvant être satisfaite par le libéralisme économique
(6). L'économie du Zaïre ayant toujours été capitaliste, la CNS avait arrêté un modèle économique de compromis la pour transition : l'économie sociale de marché.
Plus que jamais, le capitalisme mondial refuse d'entendre parler d'économie sociale, même si on lui adjoint la mention "de marché". Que serait l'Afrique avec un Zaïre et une Afrique du Sud engagés dans une dynamique de démocratisation radicale ?
Elle inquiéterait le capitalisme mondial, qui craindrait l'extension de la dynamique.
Aucun peuple africain ne pourra vaincre de façon isolée le néocolonialisme, la domination impérialiste, car c'est un ennemi très fort, un monstre à plusieurs têtes que doivent affronter les mouvements démocratiques africains (7).
• Quel rôle jouent les puissances étrangères notamment la France, dans la vie politique interne du Congo ?
En insistant sur le néo-colonialisme de l'Etat congolais, depuis l'indépendance, je posais aussi la question des puissances impérialistes. Malgré le départ des troupes françaises après l'insurrection populaire de 1963, et le populisme qui a suivi, la France est demeurée une actrice de la vie politique interne du Congo. L'Etat congolais, est resté membre des institutions continentales néo-coloniales contrôlées par la France en zone francophone.
La pire expression du contrôle de l'Afrique coloniale française c'est le Franc de la Communauté financière africaine (CFA), ex Franc des Colonies francophones d'Afrique, qui maintient la dépendance du système financier africain à l'égard de la Banque de France. Le partiEtat marxiste-léniniste était plus lié économiquement à la France qu'à l'URSS ou à la Chine, malgré l'aide qu'elles ont pu lui
En dépit des nationalisations d'entreprises à capital français dans les années 60, l'Etat français a toujours eu la part du lion dans l'exploitation des ressources du Congo. La meilleure affaire pour la France, c'est le pillage légal du pétrole par Elf-Aquitaine sous l'appellation Elf-Congo. La dépendance de l'Etat congolais à l'égard des redevances pétrolières a fait d'Elf un acteur de la vie politique congolaise, avec parfois des coïncidences bizarres évoquées par des spécialistes : Marien Ngouabi est assassiné à Brazzaville au moment où en France le Premier ministre Henri Lopes doit commencer les négociations sur la révision des accords pétroliers. La nouvelle de l'assassinat empêche la négociation.
Pendant la transition suivant la CNS, le Premier ministre André Milongo échappe à un coup d'Etat militaire après avoir insisté sur l'exécution de l'Acte de la CNS décidant l'Audit d'Elf-Congo et d'Agip-
Recherches, un audit qui n'a en fait jamais été réalisé. Agri-Congo, filiale d'Elf a fait fi de la souveraineté de la CNS en refusant de se soumettre à un audit. Le "processus démocratique" a finalement été contrôlé par l'Etat français.
Le financement d'une partie de la
CNS par l'Etat français ne relevait pas de l'attachement à la démocratie, tout comme le financement de l'organisation du référendum constitutionnel ayant abouti à une copie de la Constitution de la Vème République française. Elf tient au gisement de pétrole qu'est le Congo et veille à ce que la
"paix" y soit maintenue d'où l'aide apportée à la formation d'un corps répressif équivalent local des CRS, après la fronde de la jeunesse lycéenne en 1985 et le financement de la formation de la gendarmerie après la CNS.
Le régime de Lissouba a bradé au Crédit Lyonnais la principale banque congolaise, et a reçu de la France la promesse d'un financement du
PAS : la déflation de la Fonction publique (25 000 agents sur 70 000) et la privatisation des entreprises d'Etat (8). Des divergences entre Lissouba et le capital français ne sont pas étrangères au développement de la crise au sein de la classe politique en octobre-novembre
1992
La situation vient de s'aggraver car le jeu du capital français et de son Etat a poussé Lissouba à diversifier le partenariat privilégié. Le change des dollars en francs CFA ayant été fait à la barbe de l'Etat français,
Lissouba a renforcé sa garde. Si le monopole de l'Etat français peut être réduit, il n'est pas évident qu'il soit supprimé
Il semble que le régime de Lissouba se livre au genre de chantage du temps du
"marxisme-léninisme" : on agitait hier la menace soviétique, aujourd'hui on agite celle du capital non-français contre les largesses de la France.
Brazzaville, 10 mai 1993
6) EtienneTshishekedi, actuel Premier ministre du Zaïre n'est pas reconnu par Mobutu.
7) Voir Les enjeux sociaux de la démocratie, Umar
Kouassi, Supplément à Inprecor n° 346 du 14 février 1992
8) Le Crédit lyonnais est une banque francaise qui avait été nationalisée en 1945