Sous la pression de l'ensemble des gouvernements arabes et des USA, la direction de l'OLP a fini par permettre à la délégation palestinienne des Territoires occupés de reprendre sa place à la table des négociations avec Israël. Les raisons de ne pas aller à Washington ne manquaient pas: les quelques 400 Palestiniens bannis en décembre dernier n'ont toujours pas été autorisés à revenir, les Israéliens se refusent toujours à reconnaître que l'objectif à long terme de ces négociations est le retrait de Cisjordanie et de la Bande de Gaza, la répression dans les Territoires occupés dépasse dans son horreur les pires moments du gouvernement Shamir, le gouvernement Rabin se refuse même d'y geler le processus d'implantations. Michel WARSHAWSKI
Yes chefs de la délégation
L
palestinienne l'avaient répété à de nombreuses reprises : ils ne retourneraient pas à Washington avant le retour des bannis : le voudraient-ils, que l'opinion publique palestinienne les en empêcherait. Deux facteurs ont fait basculer les choses : l'intervention active de la diplomatie américaine dans les coulisses des négociations et la fermeture des Territoires occupés.
Pour l'administration américaine, il était urgent de reprendre le processus interrompu à la fois par les élections à la Maison blanche et par la déportation de 415 militants palestiniens ou supposés tels. Pour ce faire, elle a poussé Israël à faire quelques gestes : la levée du véto israélien envers Fayçal Husseini à la tête de la délégation en est un, Israël avait refusé jusqu'alors qu'un résident de Jérusalem-Est participe aux négociations ; le retour d'une trentaine de dirigeants bannis des Territoires occu-
- TERRITOIRES OCCUPES de pés pendant les années 60 et 70 en est un autre. La promesse de réintégrer "le plus rapidement possible" les bannis de décembre dernier a certainement été donnée, ainsi que des garanties sur un assouplissement dans la politique de fermeture des Territoires occupés.
Le chantage
Les USA pouvaient utiliser leurs alliés arabes dans un chantage du type : on y va, avec ou sans vous, c'est à prendre ou à laisser, à vous de décider. Face à ce chantage arabe et au risque de rester totalement isolé, Yasser Arafat a décidé de négocier la participation palestinienne en échange de grosses sommes d'argent pour les caisses vides de sa centrale. Mais, même après avoir pris la décision de rejoindre les autres délégations arabes, le président de l'OLP devait encore convaincre les membres de la délégation, qui restaient persuadés que la reprise des négociations avant le retour des bannis risquait de les couper définitivement de leur base.
C'est la fermeture des Territoires occupés par le gouvernement israélien qui a acculé la délégation palestinienne à reprendre les négociations : la misère que cette punition collective a provoquée au sein de la population des Territoires, ainsi que les énormes dégâts que cette fermeture entraîne dans tous les aspects de la vie des Palestiniens ont convaincu la majorité des négociateurs qu'il fallait accepter le chantage auquel ils ont été soumis, et obtenir un assouplissement de la politique israélienne en échange de la reprise des pourparlers.
Israéliens et Palestiniens avaient, avec la reprise des négociations, au moins un intérêt commun : convaincre leurs publics respectifs que cette fois-ci les choses avançaient, et les USA avaient décidé dès le voyage du secrétaire d'Etat Christopher au Moyen-Orient d'être plus actifs dans les négociations et de faire, si le besoin s'en faisait sentir, les pressions nécessaires pour débloquer la situation.
La mise en place de plusieurs commissions de travail, dont une sur les droits de l'homme et une autre sur la terre et l'eau, semblait être un signe concret que cette fois-ci on allait parler affaires, et que les véritables problèmes seraient à l'ordre du jour. Après trois semaines de négociations, les résultats sont maigres, voire insignifiants. A tel point que les Palestiniens ont dû réduire au minimum leur présence à la table des négociations.
Le docteur Ghassan El Khatib, représentant le Parti du peuple (ex-PC) dans la délégation, et qui a refusé de rejoindre ses collègues à Washington, a expliqué dans une interview au quotidien Hararetz ce qui, à son avis, s'est passé au cours des dernières semaines : « La direction palestinienne est aujourd'hui consciente qu'elle a fait une erreur en se pliant aux pressions des Etats arabes et en acceptant de venir à Washington avant que les promesses faites aux Palestiniens aient été réalisées. Les USA et Israël n'ont pas tenu parole et n'ont pas fait ce à quoi ils s'étaient engagés avant la reprise des négociations ». Ghassan El Khatib sait de quoi il parle : il faisait partie de la délégation palestinienne à la table des négociations.
Les Américains avaient tout d'abord laissé entendre que le gouvernement israélien réexaminerait les dossiers des bannis du Sud-Liban, et à la suite de ce réexamen autoriserait le retour d'un nombre substan-
tiel d'entre eux. Le résultat : 25 autorisations sur 300. Si Rabin avait voulu ôter toute crédibilité aux négociateurs palestiniens, il ne s'y serait pas pris autrement.
Ensuite, ils s'étaient engagés, au nom des Israéliens, à améliorer les conditions de vie dans les Territoire occupés, et à réduire la répression. C'est le contraire qui s'est passé : la première semaine des négociations, dix Palestiniens ont été assassinés par les forces d'occupation israéliennes, dont deux enfants de 7 et 13 ans ; des dizaines de maisons ont été murées, et une vingtaine détruites par des missiles antichars ; les tribunaux militaires continuent à donner de lourdes peine à des jeunes accusés de "troubler l'ordre public" et les prisons sont encore plus remplies que l'année passée.
Territoires "black-outés"
Mais le plus grave est sans aucun doute la poursuite de la fermeture des Territoires occupés ; celle-ci semble devoir se poursuivre indéfiniment, et elle rend impossible la vie de plus d'un million et demi de personnes. En effet, il ne s'agit pas seulement de couper près de 100 000 personnes de leur seule source de revenus, mais surtout de morceler la société palestinienne en quatre régions totalement séparées les unes des autres. En interdisant aux Palestiniens de se trouver sur le territoire israélien, le gouvernement condamnait la bande de Gaza à un isolement total, y compris par rapport à la Cisjordanie. En leur interdisant de se trouver à Jérusalem, dont Jérusalem-Est annexée à Israël en 1967, le gouvernement divisait la Cisjordanie en trois parties.
Or les Territoires occupés forment une entité, économique, sociale, culturelle et administrative, avec Jérusalem-Est comme centre, non seulement géographique mais politico-social. Il n'y pas de vie économique ou sociale possible pour les Palestiniens sans Jérusalem. Tout passe par Jérusalem, beaucoup se passe à Jérusalem. C'est bien pourquoi la délégation palestinienne a été obligée de mettre Jérusalem au centre des négociations, malgré leur volonté antérieure d'accepter, bon gré mal gré, le point de vue israélien selon lequel Jérusalem ne sera pas à l'ordre du jour des négociations actuelles sur l'autonomie. L'acceptation par Israël d'intégrer Fayçal Husseini à la délégation, malgré sa carte d'identité de Yerosolomitain, est de peu de poids face à ce qu'ont réussi à démontrer aux yeux du monde entier cinquante jours de fermeture des Territoires occupés : Jérusalem-Est est une partie intégrale de la Cisjordanie palestinienne ; elle en est le cœur et le centre nerveux.
En ce sens, la fermeture des Territoires occupés a créé un double obstacle dans ces négociations : elle a signifié une aggravation significative de la répression et des conditions de vie de la population et elle a approfondi le fossé, déjà très important, entre les positions des deux parties sur la question de Jérusalem. Ce qui devait être le dernier point à l'ordre du jour, a regagné sa centralité et son caractère d'urgence.
Quand l'on demande à un Palestinien son point de vue sur la fermeture des Territoires occupés, il répondra presque toujours : « Vous voulez la séparation ? Nous aussi, mais avec Jérusalem. Nous ne nous opposons pas à ce que vous mettiez une frontière entre vous et nous, mais à condition que Jérusalem-Est fasse partie de l'entité palestinienne ». Et cette réponse, commune, a peu à voir avec des considérations du type « Jérusalem est une partie intégrale de notre patrie palestinienne », et beaucoup plus avec des arguments concrets du genre : « Sans Jérusalem, notre système administratif s'écroule, nos services de santé ne marchent plus, nous n'avons plus de vie culturelle ».
Les obstacles
En plus de la question de Jérusalem, les divergences de fond tournent autour de trois points : le contrôle sur la terre et l'eau pendant la période d'autonomie, le lien entre la période intérimaire et la solution définitive future, la définition des pouvoirs, législatifs et administratifs de l'administration palestinienne autonome.
Pour la délégation palestinienne, la résolution 242 du Conseil de sécurité qui exige un retrait israélien des territoires occupés, doit apparaître dès l'étape transitoire, transitoire et non provisoire : dès aujourd'hui, les Israéliens doivent reconnaître que la solution définitive se fera selon la formule "Territoires en échange de la paix", et la terre et l'eau doivent dès à présent être sous le contrôle exclusif de l'administration palestinienne. En ce qui concerne les pouvoirs de l'administration autonome, ils ne doivent pas être limités là où les problèmes de sécurité israélienne risquent d'être en cause.
Contrairement aux promesses faites par les Américains, sur ces trois points, les Israéliens n'ont modifié en rien leurs positions du gouvernement précédent dont tout le monde sait aujourd'hui qu'il n'avait jamais eu l'intention de céder quoi que ce soit. Pour Rabin et son gouvernement, la période d'autonomie n'est pas transitoire ; c'est une solution intermédiaire entre la situation actuelle et une situation future qui reste entièrement ouverte : indépendance, fédération avec la Jordanie, compromis territorial ou même annexion par Israël. Toutes ces alternatives se valent, aux yeux de la délégation israélienne, et tout comme Shamir, Rabin refuse de s'engager de quelque manière que ce soit sur le statut final des Territoires occupés.
Dès lors, on comprend pourquoi il refuse également de reconnaître des pouvoirs substantiels à l'administration palestinienne et un contrôle quelconque sur les ressources naturelles et sur la terre. C'est évidemment inacceptable pour les Palestiniens, les plus modérés soient-ils. Comme l'écrit le commentateur du Haaretz, Dani Rubinstein : « Du point de vue des Palestiniens la situation est sombre, et à leurs yeux les négociations de Washington ne mènent à rien. Israël continue sa politique de fait accompli en Cisjordanie et à Gaza et impose dans les faits sa conception de la solution intermédiaire. La construction dans les colonies se poursuit, le gouvernement n'essaie en rien de limiter les actions des colons, ne touche pas à leurs privilèges et les laisse faire ce que bon leur semble. Les militants palestiniens en Cisjordanie et à Gaza interprètent ceci comme une politique musclée visant à imposer à la population palestinienne les projets israéliens. Alors à quoi bon négocier ? » (1).
Même les partisans les plus résolus du processus négocié sentent aujourd'hui que le soutien populaire aux négociations se réduit d'une façon dramatique. Un universitaire de Bir Zeit nous disait récemment que 80 % des étudiants étaient pour cesser immédiatement les négociations avec Israël, et l'on peut facilement imaginer que dans les camps de réfugiés de Gaza, la déception est plus grande encore. Et ce professeur, qui n'est pas du tout un radical, de poursuivre « Plus on négocie, plus ça va mal, alors à quoi sert cette mascarade à Washington ? Mieux vaut laisser les Israéliens se débrouiller tout seuls avec la situation, et cesser de semer la confusion dans la population, et dans l'opinion publique internationale. Ce que propose Rabin, c'est que nous gérions nous mêmes notre propre occupation, et en attendant, que nous cautionnions par notre présence autour de la table des négociations, la politique du fait accompli dans les Territoires occupés. Non merci. »
Le Conseil central de l'OLP doit se réunir dans deux semaines à Tunis. S'il n'y a pas un tournant substantiel dans la politique israélienne, il est douteux que Yasser Arafat soit capable de poursuivre la politique de participation aux négociations. *
Jérusalem, 16 mai 1993.
1) Haaretz, 14 mai 1993.