Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RUSSIE

Le référendum ne résout rien

· Inprecor n° 370, juin 1993 · p. 10-12, 12-13 · 3 804 mots

URSS et Russie Économie mondiale

Si la campagne du référendum a été dominée par la propagande pro-Eltsine à la télévision, elle n'a pas pour autant donné lieu à des manifestations populaires de soutien au président ni à une activité ayant un caractère de masse à l'initiative des groupes d'opposition. La seule manifestation notable a été appelée par le Front de Salut national la veille du référendum. Quelques 40 à 50 000 personnes y ont participé. Alors que les esprits s'apaisent et que les déclarations de victoire des "eltsiniens" se sont tues, il s'avère que ce vote n'a résolu aucun des problèmes fondamentaux auxquels Eltsine est confronté. L'économie est au plus bas et les multiples promesses faites par Eltsine au cours de la campagne ne faciliteront certainement pas la reprise. L'opposition politique à ses réformes n'a bien sûr pas disparu et l'issue du scrutin a renforcé les bureaucraties régionales au détriment du centre. Poul FUNDER LARSEN

Andrei Isayez, rédacteur du

A journal des syndicats de

Moscou, Solidarnost, a correctement décrit cette situation particulière quelques semaines avant le référendum : « Le président, les députés et les juges de la cour constitutionnelle vivent dans une tension extrême. Ils se querellent, se réconcilient, prêtent serment à la Constitution, puis insultent la Constitution. Mais dans la vie du commun des mortels, cela ne change rien du tout. Cela signifie seulement que ceux qui sont intéressés peuvent regarder dans la foulée de "Santa Barbara" une autre série : "La bagarre Eltsine-Khasbulatov"

RUSSIE

Les groupes et les partis qui sont sortis du premier Parti communiste d'union soviétique (PCUS) continuent de jouer un rôle dominant dans l'opposition active à Eltsine. Cependant, c'est de façon tout à fait formelle qu'on peut situer à gauche" la majorité de ces courants. Les tendances nationalistes qui se confondent avec la nouvelle droite patriotique gagnent du terrain parmi leurs sympathisants.

Les communistes en Russie, sont, à quelques notables exceptions près, regroupés aujourd'hui dans deux organisations, le Front de la Russie du travail (Trudeyaya Rossia), et le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF). La Russie du travail, néo-stalinienne et dominée par le Parti communiste des travailleurs de Russie (RKRP) qui a jadis revendiqué 100 000 membres, a perdu de l'influence ces derniers mois et a n'a fait descendre que 5 000 personnes dans la rue la veille du référendum. Le KPRF, fondé cette année, revendique pour sa part plus de 500 000 membres et bien que ce chiffre ait pu être gonflé, il est certainement le plus grand parti de Russie.

Les deux formations communistes ont appelé les électeurs à voter contre Eltsine

ВЕЩЬ

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et sa politique, lors des élections présidentielles anticipées, mais contre des élections législatives anticipées. La seconde position était dure à conserver, parce que les députés se sont discrédités par leurs oscillations permanentes sur les problèmes politiques

Le Congrès des forces démocratiques de gauche, fondé dans la deuxième moitié de 1992, regroupe plusieurs partis. Le Parti socialiste des travailleurs (SPT), dont Roy Medvedev est l'un des fondateurs et le Parti communiste russe (RKP) sont issus du PCUS. Le Parti du travail (PT) vient d'une autre tradition. Le Congrès inclut aussi des syndicalistes, des organisations de femmes et des militants du mouvement social. Lors de leur campagne, ils ont appelé à voter "non" à Eltsine et sa politique et "oui" à des élections anticipées parlementaires et présidentielles.

En pratique, la campagne du Congrès a été sérieusement limitée par des contraintes matérielles, à tel point qu'elle a été suiviste par rapport aux initiatives prises par les "anciens" syndicats officiels et les forces "centrales" autour de la direction Khasboulatov, président du Soviet suprême et de l'Union civique, qui est en

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réalité dirigée par le vice-président Rutskoi. Mais ni les syndicats ni l'Union civique n'ont fait campagne de façon particulièrement énergique et n'ont pas donné de consigne de vote particulière aux électeurs quant à la question de confiance envers Eltsine. Il y avait pourtant quelques courants syndicaux qui militaient en faveur du non à Eltsine.

Des forces situées à la gauche du Congrès sont favorables à des liens avec l'Union civique. Dans l'éventualité d'élections, ils auront à résoudre la question de quel candidat soutenir pour la présidence : un candidat indépendant issu de leurs rangs et/ou du mouvement ouvrier ; ou le candidat de l'Union civique. C'est vraisemblablement Rutskoi qui est bien connu pour ses penchants élitistes et autoritaires. Des questions adjacentes seront au centre du débat dans ce Congrès plutôt hétérogène et pourraient conduire à accentuer les divergences et les fossés entre les forces préconisant une collaboration étroite avec l'Union civique et ceux qui critiquent sa

Des groupes de gauche extérieurs au Congrès — d'abord les petits groupes anarchistes, la gauche socialiste et les courants trostkistes —, la majorité s'est prononcée en faveur du boycott. L'explication de cette position a été fournie par un éditorial de la revue trotskiste indépendante Rabochaya Demokratia : « Le pouvoir d'Etat et seulement le pouvoir d'Etat pose la question, d'une façon telle que que la réponse est prévisible, et si la réponse ne coïncidait pas à celle, attendue, le droit d'interprêter resterait entre les mains du pouvoir. Les réponses aux questions seront exploitées par les différents groupes d'exploiteurs qui se partagent le pouvoir. Quoiqu'il arrive, les travailleurs n'ont rien à y gagner. Quel sens cela a-t-il de participer à cette farce et de lui conférer une apparence de soutien populaire »?

Etant donné les manipulations faites autour du référendum, cette position, basée sur des considérations justes, n'a pas permis à ses partisans de rallier la faible, mais réelle opposition à Eltsine qui s'est exprimée à travers le haut pourcentage de voix contre sa politique économique (environ 48 % des votants). Le "boycott actif", auquel appelaient ces courants est resté un slogan abstrait tandis que le boycott réel de près de 40 % de l'électorat reposait sur l'apathie et le désillusion.

Il faut toutefois dire qu'aucune des organisations de gauche — quelque soit sa position lors du référendum — n'a été réellement capable de se faire entendre au-delà de la lutte très polarisée entre le président et le parlement. Eltsine essaye actuellement de reprendre l'initiative — après plus de six mois de blocage politique — et poursuit son orientation vers un coup d'Etat constitutionnel "en douceur", en voulant forcer l'adoption express d'une nouvelle Constitution. Reste à voir s'il y parviendra, mais, après les affrontements sanglants du premier mai à Moscou, la confrontation politique a pris une tournure nettement plus vicieuse, les complaintes autoritaristes des démocrates d'hier apparaissant désormais au grand jour.

Même si le score de 64 % était légèrement supérieur à ce qui était attendu — bien que restant nettement en dessous des 74 % obtenus par Eltsine aux présidentielles de juin 1991 — et que la politique socio-économique de ce dernier a été, de façon surprenante, soutenue par 53 % des votants, les tentatives des médias russes et occidentaux de décrire ce dénouement comme une victoire écrasante sont peu conformes à la réalité. Au niveau global, Eltsine perd des millions de voix par rapport à son score de juin 1991, et une majorité des votants s'est exprimé pour des présidentielles anticipées.

Anatomie d'une "victoire"

Mais, pour évaluer la situation réelle — et les vrais dilemmes auxquels Eltsine est confronté — il faut examiner les résultats détaillés au niveau régional. Dans dix des républiques de la Fédération russe, une nette majorité s'est exprimée contre Eltsine et sa politique : au Daghestan, Eltsine a reçu 14 % des suffrages, en Ingouchie 2 %, au Tatarstan son score était de 20 % environ et la Tchétchénie a carrément boycotté le référendum. Parallèlement, dans de nombreuses régions du "cœur" de la Russie européenne (par exemple à Lipetsk, Smolensk et Oulyanovsk) la majorité a voté contre le président ; pourtant, grâce à un soutien massif à Moscou et à Saint-Petersbourg et dans sa région natale, l'Oural, Eltsine a réussi à s'assurer 58 % d'avis favorables.

Sur la question du soutien aux réformes économiques d'Eltsine, 48 des 88 régions qui participaient à la consultation ont voté contre. Cela inclut des centres industriels comme Novosibirsk, Omsk, Volgograd, Voronezh et le Kouzbass, la région des gisements de charbon, qui a été courtisé par le président tout au long de l'année écoulée (1).

Dans plusieurs régions, une question sur le renforcement du pouvoir des autorités régionales avait été ajoutée : à Saint-Petersbourg près de 75% des participants ont approuvé l'octroi du statut de "république" à la ville, tandis qu'au Bachkortostan, une large majorité votait pour l'"indépendance économique" et contre Eltsine.

Dès le départ, il était clair que l'aspect le plus important ne serait pas le résultat du vote lui-même, mais son interprétation, et donc sa manipulation, après coup. En ce sens, le référendum du 25 avril a perpétué la tradition des plébiscites soviétiques et post-soviétiques, qui servent avant tout aux règlements de compte dans les échelons supérieurs de l'appareil, personne ne s'intéressant aux résultats réels du scrutin.

Campagne fanatique

Avec l'ensemble des médias engagés dans une campagne d'une intensité et d'un fanatisme inédits en Russie depuis le début des années 80, Eltsine — renouant avec son populisme coutumier — promettant de lutter contre le chômage et la criminalité, et une opposition divisée autant qu'inefficace, la victoire présidentielle était assurée. Dans la foulée du référendum, les eltsiniens poussent à de nouvelles privatisations - tentant une fois de plus de prendre sous leur coupe la politique de crédit de l'Etat et de provoquer des faillites dans l'industrie d'Etat —, et essayent de mener à bien une réforme constitutionnelle aux fortes résonances autoritaristes.

Une des questions les plus importantes sous-tendant le conflit entre Eltsine et le Soviet suprême, est celle de la propriété, et des mécanismes de la privatisation. Eltsine et ses partisans néo-libéraux essayent d'appliquer un schéma de privatisation par coupons, qui accorderait une importance disproportionnée aux fortunes accumulées par la spéculation au cours des dernières années - les spéculateurs pourraient, soit en achetant directement, soit en prenant le contrôle des fonds d'investissement dans un second temps, s'adjuger des pans entiers de l'industrie. Le principe même de privatisation par coupons atomisés rend extrêmement difficile la prise de contrôle d'une portion décisive des capitaux d'une entreprise par le collectif de ses travailleurs (2).

Contrairement aux proclamations selon lesquelles la privatisation par coupons « rend la propriété au peuple », le processus réel a été marqué par une fraude massive et par une forte interaction entre les structures de gouvernement et le sec-

1) Tous les chiffres sont tirés de Rossiskaya Gazeta du 28 avril 1993. Dans de nombreuses villes minières du Kouzbass, par exemple Mechouretchensk et LeninskKoyznetsky, et dans le sud de la Russie, il y a eu moins de 50 % de participation.

2) Lorsque le plan "des coupons" a été lancé, Anatoly Choubais, le directeur de l'organisme de la propriété d'Etat, a affirmé qu'un coupon équivaudrait a une grosse voiture "Volga" (marque, modèle?) ou au moins à 10 000 "anciens" roubles - c'est-à-dire d'avant janvier 1991 —, ce qui aujourd'hui, compte tenu de l'inflation représenterait 300 000 "nouveaux" roubles. Pourtant, dans la pratique, le coupon s'échange à concurrence de 5 000 "nouveaux" roubles sur le marché moscovite.

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Alors que le sort du programme de privatisation du gouvernement va être, dans une large mesure, décidé par les régions, une autre bataille décisive - étroitement liée à la question des fermetures d'entreprises —, à propos de la politique de crédit de l'Etat, se joue à Moscou, au cœur de l'appareil d'Etat. En dépit d'une pléthore de conseillers étranger et des "bonnes intentions" des zélotes du monétarisme qui entouraient Gaïdar, les eltsiniens n'ont maintenu une "ferme" politique de crédit que pendant les quelques mois qui ont suivi l'explosion des prix de janvier 1992.

Depuis, toutes les tentatives pour maintenir cette position ont échoué et les entreprises soit sont renflouées directement par la banque centrale, soit ont accumulé des dettes vis-à-vis d'autres entreprises, ces dernières devant probablement être remboursées par la banque centrale. En avril, un accord a été passé entre le gouvernement et la banque centrale pour limiter le nombre de crédits accordés, mais, avec des taux d'intérêt annuels de 120 % et alors que l'inflation dépassera probablement 1 000 % en 1993, il n'y a rien pour dissuader les entreprises d'accumuler des dettes supplémentaires.

Le seul domaine dans lequel Eltsine puisse encore limiter les crédits est celui des relations entre Etats de la communauté des Etats indépendants (CEI), ce qui serait une manière de poursuivre la politique de "cavalier-seul" vis-à-vis des Etats non-russes qui a prévalu depuis le démantèlement de l'Union soviétique.

Le roi est nu !

Malgré les méthodes de calcul ingénieuses destinées à masquer la réalité, beaucoup estiment que le déficit budgétaire représentera 30 % du Produit national brut en 1993 — bien au-delà des 5 % "autorisés" par la Fond monétaire international. Un strict respect des prescriptions du FMI en matière de politique de crédits et monétaire avait été signifié comme précondition pour l'octroi de l'aide occidentale. Pourtant, malgré la ligne de 43 milliards de dollars de nouveaux crédits accordés par les principales puissances impérialistes, toutes confondues pour le dernier mois, la foi dans le"salut par l'Occident" s'estompe alors que les sommes qui rentrent en Russie — sous forme de prêts ou d'investissements — sont négligeables par rapport aux capitaux qui "fuient" le pays — dont le montant a été estimé entre 20 et 40 milliards de dol-

3) Pour lire l'attaque au vitriol de Routskoy contre la privatisation et la corruption dans l'appareil d'Etat russe, voir Rossiskaya Gazeta, 20 avril 1993.

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teur "gris" de l'économie, que le vice-président Routskoy estime à 50 % du Produit intérieur brut (PIB) russe (3).

Une situation dans laquelle l'appareil d'Etat détermine la valeur de sa propriété et définit la loi pour sa privatisation, alors que d'immenses fortunes clandestines attendent l'occasion d'être blanchies, ne peut que favoriser la corruption. Pour donner un exemple qui a récemment fait scandale, le port de Nakhooka, dans le relativement prospère extrême-orient russe, a été bradé à 18 millions de roubles — soit à peu près à 20 000 dollars ! Pour éviter que les spéculateurs ne fassent main basse sur les entreprises les plus riches et les plus profitables pour une bouchée de pain, plusieurs régions de la fédération russe, par exemple celles de Tchélyabinsk, Volgograd et Novosibirsk - initialement choisies comme laboratoires du processus de privatisation — ont temporairement suspendu les ventes aux enchères liées à la privatisation par coupons, au grand dam du gouvernement. De son côté, l'"'opposition des directeurs" (d'entreprises d'Etat) autour de l'union civique propose comme alternative au programme de privatisation du gouvernement, de transmettre les entreprises à leur collectif de travailleurs.

Pourtant, ce "modèle" en lui-même ne garantit pas la justice sociale, car il bénéficie aux collectifs des entreprises puissantes, tandis que les autres reçoivent très peu, voire ren dans le cas de ceux qui travaillent dans les secteurs budgétaires" de l'éducation, de la santé et de la culture. Et même dans le cas des entreprises rentables, ce schéma, en l'absence de véritables relations sociales démocratiques en leur sein et à l'extérieur, va revenir à en transférer la propriété à la direction, ce qui explique la popularité de cette idée auprès des industriels.

Le tout-monétarisme à l'égout ?

Un coup d'arrêt brutal a été porté aux tentatives de soumettre les entreprises aux lois du marché — et éventuellement de les privatiser — avec l'échec de la mise en place d'un mécanisme de faillite fonctionnel. En dépit de 18 mois de réformes procapitalistes, pas une seule des entreprises d'Etat russe n'a fait faillite ; échec qui traduit bien l'ampleur de l'énorme résistance passive et structurelle à la mercantilisation dans la société russe. Mais, paradoxalement, cet échec des réformateurs libéraux est aussi la principale raison du succès de leur ascension au pouvoir — parce que le faible taux de chômage, officiellement 1,3 % alors que la production a chuté de 30 %, est un facteur important du maintien d'une certaine stabilité sociale.

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lars en 1992 (4). Même si la Russie recevait de nouveaux crédits importants, le répit serait de courte durée, car la dette extérieure russe va passer des 25 milliards de dollars actuels à 120 milliards en 1994. Selon les mots du vice-Premier ministre Alexandre Chokhin : « Si nous ne pouvons utiliser ces ressources efficacement, la Russie va s'enfoncer dans une telle spirale d'endettement extérieur qu'elle ne pourra

Mais la question qui est de loin la plus débattue au lendemain du référendum est sans aucun doute celle d'une nouvelle Constitution — un conflit qui concentre toutes les contradictions entre cliques bureaucratiques. Jusqu'à présent cette bataille s'est déroulée selon les lignes de fracture traditionnelles des confrontations politiques des six derniers mois. Il y a deux projets de Constitution — celui du président et celui du Soviet suprême — et chacun d'entre eux est prétendument le seul à être légitime, créant une situation particulière de "dualité de pouvoir" consti-

Lutte pour quel centre ?

Pourtant, les deux adversaires, tenant compte de l'affaiblissement dramatique du centre et du pouvoir croissant des régions, s'acharnent à faire des concessions aux bureaucraties régionales. C'est pour cette raison qu'Eltsine envisage la convocation d'une assemblée constituante sans tenir d'élections générales au préalable, mais prévoit une forte représentation des régions afin de court-circuiter le soviet suprême et entend parachever ainsi le coup d'Etat "en douceur" de mars dernier (6). Ce ne sont pas les appels pour un tel coup de force — voire pour une solution à la "chilienne" — qui manquent dans les rangs des couches de nouveaux bourgeois que sont les entrepreneurs, les spéculateurs et autres anciens nomenklaturistes.

Mikhail Yourev, un vice-président de l'influente Union russe des industriels et des entrepreneurs, l'a récemment crié haut et fort : « Je n'exclus pas que toutes ces péripéties se terminent par la dissolution du Parlement et une période de lois d'exception autoritaires. L'actuel vide de pouvoir m'a déjà convaincu qu'une telle solution peut être souhaitable. Si la junte prend des positions économiques raisonnables et n'intervient pas trop dans ces domaines, alors pourquoi pas ? (7)

Ce modèle néo-libéral autoritaire, dont les entrepreneurs ambitieux et les intellectuels procapitalistes de Moscou ne peuvent que rêver pour l'instant,a déjà été mis en place dans la république riche en pétrole de Kalmykia, membre de la fédération russe. Dans cette république, un jeune multi-millionnaire, Kirsan Ilyouzminov, a été élu président après une campagne activiste sous le slogan : « Je ne suis pas un socialiste, ni un communiste, ni un démocrate ; je suis un capitaliste! ».

Il a réussi à dissoudre tous les Soviets et les partis du territoire de la république et à imposer un prétendu « moratoire sur les activités politiques ». Mais cela ne constitue pas une solution viable pour les eltsiniens au niveau de la Fédération russe dans sa globalité. Tout d'abord Eltsine doit évoluer sur une corde raide : accroître les pouvoirs du centre tout en ne s'aliénant pas les élites régionales.

Tentation autoritariste

Ensuite, la base sociale pour ce type d'autoritarisme est plus qu'étroite puisque les couches procapitalistes ne peuvent pas encore s'appuyer sur une logique sociale (capitaliste) d'ensemble et ne sont donc pas en position de faire passer en force leur solution unilatérale à la crise du système bureaucratique.

Eltsine doit donc bâtir une alliance plus large derrière son projet de "république politique". Les partenaires potentiels sont issus d'horizons différents incluant même certains syndicats "indépendants" formés ces dernière années, et dont les directions veulent gagner de l'influence à tout prix. C'est dans ce sens qu'il faut interpréter les efforts des eltsiniens pour "réhabiliter" les cosaques — jusqu'à aider à la formation d'unités cosaques pour « défendre le souveraineté russe » dans la région du Caucase du Nord - qui sont importants ne serait-ce que comme indication idéologique. « Restaurer la loi et l'ordre » aux franges de l"empire" est une cause qui pourrait unifier les forces libérales et "étatistes" (8).

Les fissures qui se sont faites jour au sein des forces industrielles et les regroupements parmi la corporation des directeurs d'entreprises, qui sont le résultat de lents mais réels changements de relations à l'intérieur des entreprises et entre ces dernières, est sans doute plus important dans l'immédiat pour les tentatives d'Eltsine d'élargir sa base de pouvoir. Une "Association des entreprises privées et privatisées", pro-Eltsine mais surtout pro-libérale, a été fondée dans les tous derniers mois, tandis que le camp des partisans d'une alliance libéral-centriste gagne du terrain au sein l'Union russe des industriels et des entrepreneurs de Volsky.

Ceci suggère qu'un "pouvoir présidentiel" fort peut éventuellement espérer s'appuyer sur un compromis entre des parties des élites libérales et "étatistes", dans une perspective de réforme de marché avec de puissants éléments d'interventionnisme d'Etat (9).

Après le premier mai

L'issue de la lutte de pouvoir prolongée qui est en cours est néanmoins loin d'être certaine. Les affrontements du premier mai, provoqués par les autorités de Moscou, marquent une escalade. Mais la résistance des régions et de secteurs de la bureaucratie centrale opposés au programme de réformes d'Eltsine, exclut effectivement tout dénouement musclé à court terme.

Les forces qui dominent l'opposition restent complètement situées dans la logique de l'appareil, et même si elles pouvaient contrecarrer certains des aspects les plus néfastes des réformes économiques, elles ne représentent pas une alternative globale à Eltsine. Sur certaines questions, comme les relations avec les Etats de la CEI, les positions de l'opposition sont aussi réactionnaires que celles d'Eltsine.

Pour l'heure, aucune alternative indépendante, avec une base de masse n'est en vue — bien qu'il y ait des prémisses parmi les socialistes et le mouvement ouvrier pourtant, l'actuel vide de pouvoir au sommet donne à la gauche ce donc elle a besoin : du temps pour s'organiser et se développer. *

Moscou, le 11 mai 1993

4) D'après Kommersant, le 17 avril 1993, la Banque mondiale estimait les investissements étrangers directs en Russie à 1,2 milliards de dollars à la moitié de 1992

5) Reuters, 6 mai 1993.

6) Pour une analyse du coup de force de mars 1993, voir Poul Funder Larsen, "Coup de poker menteur à Moscou", Inprecor n° 368, avril 1993

7) Nezavisimaya Gazeta, 14 avril 1993.

8) Un économiste moscovite de gauche m'a récemment signalé au cours d'une conversation personnelle que : " Si tous le reste échoue, Eltsine pourrait essayer l'option natio naliste. On l'a aujourd'hui oublié, mais Eltsine a été le premier politicien russe de premier plan à rencontrer Pamyat. » Le choix de Routskoy comme vice-président est un autre signe précurseur de lintérêt d'Eltsine à tisser des liens avec des secteurs des partisans de la "Grande Russie"

9) Un exemple de ce cours est fourni par un article du journal financier (libéral), Oelovoi mir, du 23 avril 1993, "réhabilitant" Valentin Pavlov, ancien Premier ministre, artisan du coup d'Etat d'août 1991 et artisan d'un modèle de "capitalisme d'Etat".

Inprecor n° 366 février 1992

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