Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ERYTHREE

Une indépendance qui vient de loin

· Inprecor n° 370, juin 1993 · p. 14-17 · 3 267 mots

URSS et Russie Palestine et Israël Cuba États-Unis

Le vote massif (plus de 90 %) en faveur de l'indépendance de l'Erythrée, lors du référendum d'autodétermination des 23 au 25 avril 1993, est le reflet exact du sentiment des populations érythréennes. Tous les observateurs internationaux présents pendant le scrutin ont pu en témoigner, en convenant que ce référendum n'avait pas été troublé par des fraudes ou des pratiques susceptibles de truquer son résultat. L'adhésion populaire à cette indépendance ne fait donc guère de doute et donne au Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), qui a conduit la guerre d'indépendance et dirige le pouvoir à Asmara, un immense capital de soutien populaire. François CAZALS

In fait, ce référendum a mar-

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qué l'apogée d'une des plus longues luttes armées de libération nationale en Afrique. Mais l'indépendance proclamée le 24 mai 1993 était déjà une réalité depuis l'occupation de la capitale, Asmara, par les combattants du FPLE, en mai 1991, au moment du renversement du régime du président Mengistu Hailé Mariam en Ethiopie.

L'indépendance de l'Erythrée clôt un chapitre jusque-là inachevé de la décolonisation dans cette région. Ancienne colonie italienne datant du partage de l'Afrique entre les différentes puissances coloniales, l'Erythrée a été enlevée aux autorités italiennes après leur défaite face aux forces britanniques en Afrique de l'Est, en 1941.

La Grande-Bretagne prend possession de ce territoire jusqu'en 1952, mais, alors que les puissances occidentales ont trouvé un terrain d'entente pour régler le sort d'autres anciennes colonies italiennes dans la région, en acceptant de donner l'indépendance à la Libye et à la Somalie, elles n'ont pu se mettre d'accord sur le sort de l'Erythrée dont la position stratégique atti-

ERYTHREE sait leurs convoitises. Le gouvernement américain y avait ainsi installé une station de radio près d'Asmara avec l'accord des Britanniques, qui deviendra plus tard la fameuse base d'écoute de Kagnew, sur le littoral. Pour trouver une solution acceptable par les grandes puissances occidentales, la question du statut de l'Erythrée fut portée devant les Nations-Unies. Mais c'est Washington qui imposa ses vues.

Ami de l'impérialisme

Les Etats-Unis étaient au mieux avec le régime éthiopien de l'empereur Hailé Sélassié auquel ils apportaient une aide militaire. Ils présentèrent donc une motion aux Nations-Unies proposant de fédérer l'Erythrée à l'Ethiopie. L'ONU a voté cette motion en 1952. En fait, il s'agissait là d'une habile transition vers la mise sous tutelle de l'Erythrée par le régime éthiopien avec l'aval américain.

Et en 1962, Hailé Sélassié abroge unilatéralement la résolution de l'ONU et annexe purement et simplement l'Erythrée dont il fait la quatorzième province de l'Ethiopie. En contrepartie de leur rôle diplomatique, les Etats-Unis obtiennent une base d'écoute près d'Asmara.

La naissance du mouvement de libération érythréen et le déclenchement de la lutte armée contre la domination éthiopienne sont contemporaines de cette annexion. La lutte armée éclate dans l'ouest du pays, en 1961, sous la direction du Front de libération de l'Erythrée (FLE). Ce mouvement a été créé la même année au Caire par de jeunes musulmans issus des partis politiques traditionnels.

L'hétérogénéité religieuse et ethnique de l'Erythrée ainsi que sa stratification sociale, relativement développée à cette époque pour la région, constitueront le substrat des divergences qui, très tôt, vont traverser les rangs nationalistes. Les dirigeants du FLE, qui se trouvent des alliés et des fonds chez les gouvernements arabes de la région, sont surtout des musulmans.

Le caractère confessionnel du FLE va s'en trouver fortement marqué au point de l'handicaper dans son implantation au sein de la population chrétienne des plateaux du centre où se concentre une bonne partie du potentiel industriel du pays. Par ailleurs, l'organisation strictement hiérar-

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chisée du FLE va également alimenter sa crise interne, conduisant à son éclatement en plusieurs factions rivales.

Après de longues péripéties, cette décantation politique donnera le jour aux Forces populaires de libération de l'Erythrée (FPLE) aujourd'hui au pouvoir. Cette évolution représente une radicalisation politique du mouvement nationaliste. Dans ce processus joueront un rôle prépondérant de nombreux et jeunes combattants du FLE formés à La Havane ou à Pékin, comme l'actuel secrétaire général du FPLE, Issayas Afewerki, chrétiens dans leur majorité et souvent formés au marxisme pro-soviétique.

La guerre dans la guerre

Avec l'arrivée de cette génération combattante à la tête du mouvement nationaliste érythréen, la lutte pour l'indépendance prend toute sa dynamique propre, s'écartant des pratiques d'instrumentalisation du FLE par ses parrains arabes. Pour le FPLE, l'indépendance doit avoir un contenu démocratique et anti-féodal.

Les combattants du FPLE vont progressivement s'enraciner au sein des populations érythréennes, certes de manière différenciée selon les régions, en cherchant toujours à répondre à certains de leurs besoins sociaux élémentaires (créations d'écoles et d'hôpitaux de campagne). La propagande pour la réforme agraire semble avoir joué un rôle clé dans certaines zones en faveur de la prééminence du FPLE sur les factions rivales du FLE.

Mais la bicéphalité originelle du mouvement nationaliste érythréen s'enracine dans les différences (religieuses et ethniques) de la société elle-même. Elle se traduira par une concurrence acharnée entre les deux fronts de libération rivaux durant de longues années qui dérapera en conflits armés.

Cette "guerre dans la guerre" durera onze ans, avant que le FPLE ne prenne le pas militairement et politiquement sur ses concurrents, au début des années 80. Par la suite, plusieurs Etats arabes essayeront encore d'appuyer certaines fractions du FLE, mais celles-ci ne conserveront qu'une petite activité au sein de la diaspora et dans certains camps de réfugiés érythréens au Soudan.

Les autorités éthiopiennes vont, à plusieurs reprises, chercher à tirer parti de ces divisions, mais tout au contraire, c'est la lutte armée érythréenne qui contribuera à miner plusieurs régimes d'Addis-Abbeba. Ainsi le coup d'envoi de la révolution démocratique éthiopienne de 1974, qui renversa le régime féodal de l'empereur Hailé Sélassié, a été donné par une mutinerie des troupes éthiopiennes basées à Asmara. Pourtant la nouvelle équipe militaire qui s'installe au pouvoir en Ethiopie, après 1974, autour du président Mengistu va reprendre à son compte l'idéologie expansionniste du précédent régime. Le refus du droit à l'autodétermination des Erythréens est un élément essentiel de l'idéologie "impériale" qui caractérise le nationalisme dominateur de l'élite Amhara, alors au pouvoir à Addis-Abbeba, à l'encontre des autres ethnies et communautés (Erythréens, Tigréens, Oromos).

Il est ainsi très révélateur que les insurgés éthiopiens de 1974 aient eu pour pre-mier réflexe de libérer les prisonniers éthiopiens des geôles de l'empereur en refusant d'en faire autant pour les nationaliste érythréens incarcérés. Avant même que le régime bonapartiste de Mengistu n'affiche clairement son mépris des masses populaires éthiopiennes, la démonstration avait été faite de son caractère réactionnaire face à l'aspiration des Erythréens à l'autodétermination. Aussi les combattants érythréens décidèrent de poursuivre leur lutte armée. L'attitude du régime de Mengistu sur la question érythréenne fut donc un test décisif de sa véritable nature que la suite de sa politique ne viendra jamais contredire.

L'URSS entre en scène

La guerre somalo-éthiopienne de 1977 a provoqué un réalignement diplomatique des grandes puissances dans la Corne de l'Afrique qui accentuera l'isolement international des indépendantistes érythréens. Auparavant, ces derniers étaient soutenus par l'URSS et Cuba, tout comme d'ailleurs la Somalie du dictateur Siad Barre, prétendument "socialiste".

Mais lorsque Siad Barre attaque l'Ethiopie pour récupérer la région de l'Ogaden, Washington appuie la Somalie tandis que l'URSS soutient l'Ethiopie. Les experts soviétiques sont alors expulsés de Somalie, où ils sont remplacés par les marines qui installent une base à Berbera. Unités d'élite, officiers et matériels sont fournis par les pays de l'Est au président Mengistu dans sa guerre contre Siad

Mais une fois terminée la guerre en Ogaden, Mengistu se retourne contre les indépendantistes érythréens. En effet, ces derniers ont gagné du terrain, et en octobre 1977, ils ont libéré une bonne partie de leur pays, y compris la plupart des principales villes, hormis la capitale et quatre autres garnisons. L'armée éthiopienne était sur le point d'être défaite. Début 1978, le FPLE contrôlait 85 % des campagnes, assiégeait les garnisons éthiopiennes et tenait la route entre Asmara et le port de Massawa. Mais la première grande offensive militaire du FPLE en 1977-1978 est arrêtée dans le port de Massawa par l'arrivée massive d'armes et la participation de conseillers militaires soviétiques. L'aide de l'URSS empêchera la victoire des Ery-

De leur côté, les Cubains, tout en prenant leurs distances avec la lutte du FPLE, refusent de participer directement aux combats contre les Erythréens dans le Nord. Cuba estime que cela relève d'une affaire intérieure éthiopienne, mais la presse cubaine continuera d'encenser Mengistu, y compris pour ses "succès" militaires en Erythrée, et les militaires cubains maintiendront leur aide à l'armée éthiopienne sur le front sud face à la Somalie.

Complicités cubaines

Le FPLE est donc contraint au repli. Ses combattants quittent les régions d'occupation récentes pour se retrancher dans les zones libérées qu'ils contrôlent depuis plus longtemps, dans l'ouest et surtout le nord du pays. Adossés à la frontière soudanaise, ils vont résister à plusieurs offensives militaires éthiopiennes, y compris à l'opération "Etoile rouge", dirigée personnellement par Mengistu en 1988.

La paysannerie éthiopienne, qui forme le gros de l'armée de Mengistu, paiera un sanglant tribut à l'aveuglement de ses chefs et de leurs alliés soviétiques : des centaines de milliers de soldats éthiopiens, souvent peu motivés et mal préparés, vont mourir en Erythrée. Selon des chiffres émanant de l'armée éthiopienne, celle-ci aurait perdu entre 150 000 et 200 000 hommes de 1978 à 1984. Evidemment le peuple et les combattants érythréens paieront également leur part de cette dîme san-

Mais les offensives éthiopiennes successives ne parviendront pas à anéantir la résistance érythréenne. Et le FPLE pourra ensuite reprendre progressivement l'offensive, puis récupérer, à partir de 1982-83, le terrain perdu. D'autant qu'en 1981 prend fin la guerre civile érythréenne, lorsque les forces du FPLE chassent définitivement de l'ouest du pays les combattants du FLE qui conservaient une présence active dans les zones rurales de cette région, à dominante musulmane.

Parallèlement à sa reconquête du terrain, le FPLE va aider la rébellion éthiopienne contre le régime de Mengistu au Tigré, province voisine de l'Erythrée. Ainsi le FPLE collabore avec le Front populaire de libération du Tigré (FPLT), dont les dirigeants auparavant pro-albanais et aujourd'hui convertis au libéralisme,

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sont au pouvoir à Addis-Abbeba depuis mai 1991 (1). En fait, la guerre en Erythrée a été un facteur déterminant de l'usure du pouvoir du président Mengistu, puis de sa chute. Ainsi en 1989, l'état-major de la seconde armée éthiopienne encerclée à Asmara par le FPLE depuis des mois, aurait voulu négocier une paix séparée avec les rebelles érythréens.

C'est en tout cas l'accusation portée par le président Mengistu pour faire juger, puis exécuter, une douzaine d'officiers supérieurs. Cette décapitation d'une partie de l'état-major militaire éthiopien a fortement contribué à isoler Mengistu au sein même de la hiérarchie militaire où demeuraient ses seuls soutiens. Après l'effondrement du régime de Mengistu, en mai 1991, le nouveau pouvoir éthiopien, formé par d'anciens compagnons de lutte du FPLE, comprend que le seul moyen de SOUDAN mettre fin à la guerre en Erythrée est d'accepter l'inéluctabilité de l'indépendance, même si l'Ethiopie doit y perdre sa façade maritime.

Les nouvelles autorités #Agordat d'Addis-Abbeba ne peuvent d'ailleurs faire autrement face à un FPLE qui dispose d'une puissante armée et s'est empressé d'occuper toute l'Erythrée. ERYTHREE Retour à Asmara

La direction du FPLE installe alors un gouverne-

ABEBA • ment provisoire à Asmara et des accords commer- ETHIOPIE ciaux sont passés avec le 2,50 km nouveau gouvernement d'Addis-Abbeba afin d'assurer le transit des marchandises éthiopiennes par le port érythréen d'Assab et de définir les conditions d'utilisation de la raffinerie d'Assab par l'Ethiopie.

Le gouvernement provisoire érythréen est entièrement dominé par le FPLE, dont les dirigeants ont encore conservé leurs habitudes de vie assez stoïques et un mode de fonctionnement interne secret et rigide, marqué par leur tradition militariste. Ainsi les ministres ne sont pas payés et vivent sans grand confort. Les soldats ne sont toujours pas démobilisés, mais sont occupés à des travaux de reconstruction. Les phénomènes de différenciation sociale au sein de la direction du FPLE ne sont pas encore apparus. Le pays, petit, ne dispose pas de grandes richesses, mis à part le pétrole, pour lequel des recherches sont effectuées en mer Rouge.

Une bonne partie de l'appareil industriel érythréen développé dans les années 50 et 60, a disparu depuis lors, démonté et rapatrié en Ethiopie ou détruit pendant la guerre. Les difficultés de relance économique et de réinsertion des centaines de milliers d'exilés seront aigües. D'autant que si le nouveau régime érythréen n'est confronté à aucun blocus politique occidental, il est déjà aux prises avec les pratiques d'ingérence économiques et financières des institutions de Bretton Woods.

Première lutte de libération nationale victorieuse depuis la chute du mur de Berlin, l'Erythrée indépendante est confrontée à la nouvelle conjoncture internationale née de la confrontation Est/Ouest. Dans les circonstances qui prévalaient, il y a seulement une dizaine d'années, le nouvel Etat

150 km • MER ERYTHREE

Massawa fle Dahlak - ROUGE lekale TIGRE ETHIOPIE

OGADEN.

AFP Infographie - francis Nallier érythréen serait devenu un enjeu international, du fait de sa position stratégique en bordure de la mer Rouge. Aujourd'hui, il n'en sera probablement rien. L'évènement aura même tendance à passer inaperçu. Pourtant, les enjeux de l'indépendance érythréenne ne sont pas négligeables et dépassent même le cadre des seules frontières du nouveau petit Etat d'Afrique.

Enjeux diplomatiques et politiques

Certes, l'indépendance de l'Erythrée ne modifiera pas les rapports de force mondiaux, mais elle va provoquer une redistribution des cartes dans la diplomatie régionale, non seulement dans la Corne de l'Afrique, où l'armée du FPLE avec ses 100 000 hommes est l'une des plus puissantes forces militaires locales, mais aura des implications vis-à-vis du monde arabe.

Au plan diplomatique, la direction du FPLE est prête à mettre en œuvre une "realpolitik" susceptible de rassurer Washington. C'est ainsi qu'Asmara a déjà répondu positivement aux avances diplomatiques faites par Israël, tout en continuant à conserver de bons rapports avec le Soudan intégriste. Le rapprochement diplomatique et économique entre Tel-Aviv et Asmara a beaucoup déplu aux pays arabes dont l'Arabie Saoudite qui a d'ailleurs récemment expulsé les représentants du FPLE dans ce pays.

Et même si les Erythréens ont pris soin d'annoncer qu'ils s'engageaient à ne pas accepter de coopération militaire avec l'Etat Israël ou de base étrangère sur leur

Psol, l'Erythrée est, comme l'Ethiopie, un pays où vivent SAOUDITE des chrétiens, communauté religieuse sur laquelle Israël veut s'appuyer dans sa lutte pour que "la mer Rouge ne devienne pas un lac arabe" "Géostratégie" de haut-vol Les mêmes raisons géostratégiques qui avaient mené Israël à aider le régime éthiopien de Mengistu, poussent maintenant ses dirigeants à prendre langue avec les responsables, en majorité chrétiens, du FPLE (3). Au plan intérieur, le FPLE bénéDJIBOUT ficie pour l'instant d'un indéniable crédit populaire. La plupart des factions du FLE se sont ralliées à lui, à l'exception d'une seule, active dans la diaspora en Europe. Le petit groupe intégriste du Djihad érythréen est seulement implanté parmi certains réfugiés au Soudan et n'a pas encore sensiblement mordu sur les populations musulmanes de l'Ouest du pays.

Toutefois, il est à craindre que la tradition militariste du FPLE, et son absence de souplesse dans les débats internes, n'aient guère préparé ses responsables à gérer l'instauration d'un système politique plu-

1) Dirigeant du FPLT, Meles Zenawi a remplacé Mengistu et a assisté le 24 mai aux cérémonies de proclamation de l'indépendance.

2) ce qui isolerait le port israélien d'Eilat.

3) Parmi les autres sujets de tension entre l'Erythrée et les régimes arabes : le choix de l'anglais et non de l'arabe comme langue d'enseignement, le refus de dons destinés au financement de mosquées, l'improbable adhésion de l'Erythrée à la Ligue arabe et les activités, progressistes pour la région, de l'Union nationale des femmes érythréennes.

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raliste. Leur conversion au libéralisme économique ne signifiera pas ipso facto l'abandon de certaines pratiques du passé néfastes à la démocratie. A cet égard, la gestion des rapports entre le régime et les populations Afars de Dankalie, le long de la mer Rouge, constituera un test décisif (4).

Pour l'instant, les dirigeants d'Asmara ont promis le multipartisme et des élections démocratiques, mais le président du gouvernement provisoire érythréen, Issayas Afewerki, a déjà annoncé que cela ne se ferait pas avant plusieurs années. Libéralisme économique...

Or d'ici là, des débats d'orientation importants auront été tranchés sur des questions comme la réforme agraire, les choix de développement industriel, les privatisations ou la représentation politique régionale : autant de sujets qui mériteraient la plus grande liberté de discussion préa-

L'essentiel des enjeux de l'Erythrée indépendante au plan interne sera d'ordre socio-économique. C'est d'ailleurs ce qu'a perçu la direction du FPLE qui s'est refusée, pour l'instant, à suivre tous les désiderata des Etats-Unis en matière de réformes économiques, alors même que Washington avait conditionné son aide à de plus grandes libéralités pour le secteur privé et

Tout en acceptant le modèle capitaliste, les dirigeants du FPLE veulent conserver à l'Etat un certain rôle économique et souhaitent aborder le problème foncier avec prudence. Car une libéralisation totale de l'économie aurait des répercussions sociales importantes en facilitant notamment la concentration des meilleures terres et des entreprises aux mains des plus aisés, qui seraient probablement des Erythréens chrétiens de la diaspora ayant accumulé leur capital à l'étranger. Le coût politique d'une telle orientation pour le FPLE serait évidemment extrêmement élevé.

Les populations musulmanes de l'ouest, qui avaient constitué la base des mouvements érythréens opposés au FPLE, risqueraient de réagir à tout ce qui pourrait apparaître comme l'émergence d'une "nouvelle bourgeoisie" des hautes terres, et certains groupes politiques hostiles au FPLE sont à l'affût de ce genre de situation pour relancer une opposition fortement teintée de confessionnalisme musulman.

...et risques sociaux

Car évidemment l'indépendance n'a pas la même signification pour toutes les populations érythréennes. Dans les zones rurales et pastorales des basses terres, à dominante musulmane, elles attendent des nouvelles autorités une amélioration de leur situation et une aide à la réinsertion des centaines de milliers de réfugiés qui rentreront du Soudan. Sur la côte de la mer Rouge, les Afars, dont l'irrédentisme est actuellement en sommeil, jugeront le FPLE au degré d'autonomie (administrative et commerciale) qu'il leur reconnaîtra et à son attitude vis-à-vis de la rébellion afar du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (FRUD) à Djibouti.

A la différence de ce qu'on a connu à l'indépendance des pays comme le Mozambique ou l'Angola, l'Erythrée n'est pas en butte à l'ostracisme des pays occidentaux. Le référendum d'autodétermination n'avait d'ailleurs pas lieu que déjà la Banque mondiale et un pool de donateurs avaient mis sur pied un programme de restructuration économique de plus de 100 millions de dollars. Evidemment cette aide n'est pas gratuite. Le prix à payer est l'acceptation d'un programme de libéralisation économique tel que le conçoivent les technocrates des institutions de Bretton Woods, dont la conséquence sera d'accélérer la stratification sociale en Erythrée.

En la matière, la capacité de résistance du FPLE est extrêmement limitée. Elle a porté essentiellement pour l'instant sur le rythme de la privatisation des entreprises nationalisées par l'ancien régime, sur le maintien du contrôle de certains prix pour éviter une spirale inflationniste et sur une certaine prudence quant à la réforme foncière. Mais, même ingurgitée lentement, la potion du libéralisme risque d'être fort

25 mai 1993

4) Les Afars occupent la moitié Sud du littoral érythréen, dont la ville d'Assab, siège de la seule raffinerie dans la Corne de l'Afrique et premier port d'Erythrée, celui de Massawa ayant été pilonné par la marine soviétique en 1978.

Inprecor n° 366 février 1992

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