Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER FORUM DE SÃO PAULO

Déclaration du Forum de La Havane

Inprecor n° 372, septembre 1993 · p. 18-19 · 1 677 mots

Cuba Brésil Économie mondiale

Déclaration du Forum de La Havane d'Amérique du Nord, d'Europe, d'Asie et d'Afrique, indique la portée du Forum. e choix de La Havane, lors de la 3ème rencontre, s'est avéré capital : d'une part, il a permis d'intégrer 30 forces anticolonialistes populaires et démocratiques de la Caraibe, ce qui consolide notre effort d'unité ; de l'autre, il nous a sensibilisés à la situation difficile du peuple cubain et nous a permis de constater les conséquences graves de l'embargo et de la politique d'agression systématique de l'administration nord-américaine, ainsi que la fermeté et l'obstination des Cubains pour préserver leurs conquêtes économiques et sociales. Dans une région où plus de 180 millions de Latino-Américains et Caribéens vivent dans la pauvreté, et 88 millions dans un état de misère extrême, ces acquis révolutionnaires sont encore plus significatifs.

Aussi la 4 ème rencontre a réitéré sa condamnation ferme du blocus impérialiste et s'est engagée à intensifier les actions politiques qui luttent pour sa levée et qui visent à l'intégration totale et inconditionnelle de Cuba dans la communauté continentale dont l'île fait partie.

Le Forum de São Paulo est devenu un fait sans précédent. Des forces politiques, aux orientations politiques et idéologiques différentes, ont découvert des façons de progresser sur la voie difficile, mais incontournable, de l'unité dans la diversité, à partir du développement historique d'un sous-continent ethniquement et culturellement métis, qui fonde notre capacité à forger un modèle de société souveraine, solidaire, juste et intégratrice.

L'Amérique Latine et la Caraibe, insérées dans un monde unipolaire formé de blocs économiques hégémoniques où les termes de l'échange et la division internationale du travail sont redéfinis selon des paramètres technologiques, résistent à l'application du modèles néo-libéral.

La quatrième rencontre du Forum de São Paulo, qui s'est tenue à La

Havane du 21 au 24 juillet 1993, en présence de 112 organisations membres et de 25 observateurs de la région, a constitué une preuve de la vitalité des forces politiques, nationalistes et anti-impérialistes, démocratiques et populaires, de gauche et socialistes, d'Amérique Latine et de la Caraibe, qui œuvrent à des changements profonds dans le sous- continent. La présence de 43 observateurs de forces politiques

L'année dernière a vu les premières brèches dans le projet libéral, jusqu'alors hégémonique. La destitution des présidents brésilien, vénézuélien et guatémaltèque témoigne de la force de la mobilisation sociale et d'une volonté de changement qui s'est exprimée, tant dans la lutte contre la corruption que dans le refus de la politique économique. Les résultats du référendum en Uruguay sont une autre preuve de ce rejet, puisque 72 % des votants se sont opposés à la politique de privatisation des sociétés publiques imposée par le néo-libéralisme (1).

Un monde unipolaire

Les retombées des politiques néo-libérales sont encore plus visibles aujourd'hui.

L'ouverture économique anarchique, la confiance aveugle en un marché contrôlé par les oligarchies et les transnationales, l'organisation de l'économie à seule fin de garantir le paiement de la dette extérieure et la sujétion aux politiques préconisées par le Fonds monétaire international (FMI)

et la Banque mondiale (BM), entraînent la destruction de branches industrielles, notamment des branches nationales, accentuent les déséquilibres entre les divers secteurs de l'économie, accroissent le déficit des balances commerciales et des balances de paiement, voire ramènent certaines économies au stade de l'exportation de matières premières, et minent les possibilités d'autonomie alimentaire, tout en générant le chômage et en affichant un désintérêt total pour l'égalité et la justice sociale.

Aussi, malgré la croissance enregistrée dans certains pays, il n'y a eu aucune augmentation de l'emploi, les Etats nationaux

1) Voir Ernesto Herrera, "Le gouvernement KO debout"

dans Inprecorn° 367 de mars 1993.

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se sont affaiblis, ils se sont déchargés de leurs responsabilités en matière de besoins sociaux. Souveraineté nationale affaiblie et croissance des inégalités contribuent à la paupérisation de la population.

Il est de plus en plus difficile d'occulter la pauvreté. Aujourd'hui, les gouvernements et les organismes internationaux la reconnaissent formellement. Le 3 ème sommet ibéro-américain a dû intégrer cette question à son ordre du jour.

L'absence de démocratie économique et sociale, le trafic de drogue, la corruption, le militarisme, le terrorisme d'Etat, l'impunité dont jouissent les appareils de répression et de renseignement, constituent les plus graves menaces pour l'instauration de la démocratie politique.

Quelle démocratie ?

Le Forum a souligné l'importance de la lutte pour la démocratie politique, comprise comme le produit historique du combat des peuples. Il a affirmé la nécessité d'approfondir la démocratie en combinant les mécanismes représentatifs avec des formes de démocratie participante et directe, et en intégrant luttes institutionnelles et luttes sociales. Il a aussi reconnu la nécessité de reconnaître et d'intégrer la pluralité ethnique et culturelle, et l'égalité des sexes à l'exercice de la démocratie.

La défense et l'approfondissement des conquêtes démocratiques passent aussi par la lutte contre la corruption, pratique répandue au sein des élites politiques, tant sous ses formes traditionnelles que dans son versant néo-libéral. La corruption est une question politique et éthique. Elle met à nu la tentative des classes dominantes de "privatiser" d'avantage l'Etat, au service de leurs intérêts corporatifs et privés.

La démocratie est incompatible avec la persistance du colonialisme qui assujettit divers peuples du sous-continent, et avec les restrictions à la souveraineté et à l'indépendance, imposées par la domination économique et politique extérieure.

L'état actuel de l'économie et de la politique conduit à des violations continuelles des droits de l'homme, provoque des soulèvements sociaux et des actes désespérés, et une large mobilisation populaire contre le néo-libéralisme. II incombe à nos forces politiques de diriger et d'organiser les luttes sociales dans une perspective politique de portée historique.

Si l'on veut relever le défi posé par la misère et la crise morale, l'instabilité sociale et politique, l'autoritarisme, il faudra passer du stade de la dénonciation et de la résistance à celui des propositions et des alternatives concrètes. Plusieurs des forces participant au Forum, devront relever ce défi en 1993 et 1994, notamment à l'occasion d'élections présidentielles au Brésil, au Chili, en Colombie, au Costa-Rica, au Salvador, au Mexique, au Panama, en Uruguay et en République dominicaine. Le Forum soutient partout la revendication d'élections honnêtes et démocratiques.

Il est donc urgent de formuler et de mettre en œuvre des projets de développement qui, tout en traduisant les intérêts et la force organisée des mouvements populaires, visent une croissance économique durable, indépendante, écologiquement rationnelle, dans un cadre de distribution des richesses équitable et d'approfondissement de toutes les formes de démocratie.

Ce projet repose sur les changements économiques, politiques et sociaux qui permettent aux larges masses l'accès à l'emploi, la consommation, la propriété et les droits civiques. Il devra prévenir la dégradation de l'environnement provoquée par l'appât insensé du gain et la misère extrême.

Nous refusons la formule : « D'abord la croissance, la distribution ensuite ». Il faut définir une stratégie de croissance qui intègre la distribution des richesses. Ce projet de développement implique d'associer le marché et la fonction de régulation de l'Etat, excepté dans les colonies, et de promouvoir les changements structurels indispensables à un développement assorti de démocratie et de justice sociale et à la garantie des politiques sociales : éducation, santé, logement, transports.

Croissance et distribution

Ce projet ne peut occulter la mondialisation croissante de l'économie, au sein de laquelles les Etats-Unis entendent réserver à l'Amérique Latine et à la Caraibe le rôle de simple appendice de leur économie, en fonction des intérêts du grand capital, ce qui rend encore plus nécessaire l'intégration sous-continentale de nos peuples et de nos nations.

L'intégration doit intervenir en tant que processus politique et économique qui nous rassemble comme bloc politique et nous confère la volonté de compenser les écarts entre nos économies et d'en assurer la complémentarité. Seule une communauté latino-américaine et caribéenne de nations, économiquement et politiquement intégrée sera capable de s'insérer en toute indépendance dans un monde contrôlé par les grands blocs économiques dont les politiques sont contraires aux intérêts de nos peuples.

L'indépendance, le développement, la démocratisation et l'intégration ne sont pas des étapes séparées. Il s'agit de processus intégrés, interactifs et simultanés dans le cadre de notre action économique et politique.

L'intégration doit viser les activités productives, des articulations politiques et des objectifs sociaux envisagés dans une perspective sous-continentale. Aussi on peut et on doit promouvoir la recherche scientifique et technologique commune, en répartissant les ressources humaines et naturelles et en diffusant l'accès au développement des universités et centres de recherche.

Bien que les Etats-Unis doivent réaménager leurs relations avec le sous-continent compte tenu de leur échec en ce domaine, le Forum constate que l'admininstration actuelle ne fait que suivre la politique de ses prédécesseurs.

Souveraineté nationale

La présence militaire au Panama, l'occupation illégale de la base de Guantanamo et le maintien du blocus de Cuba, l'interventionnisme conjugué ou non à la lutte contre le trafic de drogue, ainsi que les pressions politiques et économicocommerciales sur nos pays, tout cela doit changer si les Etats-Unis souhaitent concrètement tisser de nouveaux liens avec notre région. Ils doivent respecter l'auto-détermination de nos peuples et partant, la pluralité des systèmes économiques et sociaux du sous-continent.

Le Forum de São Paulo considère que le statut colonial de Porto Rico, de la Guyane, de la Martinique et de la Guadeloupe, ainsi que d'autres territoires, est inacceptable, fait sienne la cause de l'indépendance nationale et de l'autodétermination des peuples concernés et reconnaît la souveraineté de l'Argentine sur les Malouines.

Il exprime son soutien aux efforts déployés par le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) et l'Unité révolutionnaire guatémaltèque (URNG) en Amérique centrale pour renforcer les processus de paix et pour assouplir et concerter les politiques en faveur des majorités populaires. Il juge très importante la reprise des négociations en Colombie en vue d'un règlement politique du conflit armé et condamne l'instauration d'un régime autoritaire, militaire, et pseudo-constitutionnel au Pérou, qui ne contribuera guère à résoudre les graves problèmes de ce pays-frère.

Le Forum soutient la lutte du peuple haïtien pour le rétablissement de la démocratie et l'ordre constitutionnel qui passe par le retour du président légitime. Il met en garde contre l'utilisation de l'accord de

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