Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Capitalisme en quête de légitimité

· Inprecor n° 372, septembre 1993 · p. 14-17 · 4 187 mots

Pologne Syndicalisme Économie mondiale Stalinisme

Pour enrayer les actions collectives contre son pouvoir, le Parti a mené des décennies de guerre sans merci contre l'individu. Il a ainsi associé dans l'esprit des gens, "collectif" avec humiliation, stupidité, meurtre, torture, délation, traîtrise au sein de la famille et entre amis les plus proches.

Aujourd'hui, l'"individu" est porté aux nues ; la Chine est un continent où le nouveau message de la bureaucratie — martelé à longueur d'information et de publicités télévisées — concerne l'enrichissement et le succès personnel. Il a rencontré un large écho et suscité de l'espoir.

La majorité des intellectuels considère la course lancée par le parti comme le point de départ de la démocratie, plutôt que le mouvement de masse. Ils espèrent que le parti va s'auto-détruire à cause de sa politique économique et pourtant, ironie du sort, ils croient à la propagande incessante sur les Etats-Unis et les "idéaux occidentaux". Le socialisme ? C'est nous !

On devine que le schéma "enrichissez-vous le premier" va conduire à beaucoup de désillusions. L'accroissement numérique de la classe ouvrière qui résultera de la marche au capitalisme, creusera, à plus ou moins long terme, la tombe de la dictature. Le règne monstrueux et grotesque de la bureaucratie — qui, à l'instar de Louis XIV affirme « Le socialisme ? C'est nous ! » - est corrompu de façon si transparente et si discrédité aux yeux du peuple qu'une courte période de désordre économique est ressentie comme une provocation. La situation est extrêmement instable.

Seuls des révolutionnaires se dissociant complètement de tous les symboles et des attitudes du Parti honni pourront contribuer au mouvement accepté par les masses. Le printemps 1989 a montré que les Chinois sont en train d'unifier leurs forces. On ne peut qu'espérer que cette campagne des oppresseurs sera la dernière qu'ils mènent contre le peuple. *

19 août 1993

Moins d'un an après la chute sans gloire du gouvernement de la droite anti-communiste dirigé par Jan Olszewski (1), la Diète polonaise approuvait le 28 mai par une voix de majorité la motion de défiance déposée contre le gouvernement de son successeur, Mme Hanna Suchocka. Le lendemain, le président Lech Walesa dissolvait le Parlement tout en demandant au gouvernement de poursuivre sa tâche jusqu'aux élections générales, fixées le 19 septembre, afin de réaliser la politique désavouée par le Parlement. Jan MALEWSKI près une année d'instabilité parlementaire et de conflits sociaux éparpillés mais croissants, la jeune démocratie bourgeoise connaît une nouvelle crise importante -la quatrième depuis l'adoption en janvier 1990 de l'orientation néo-libérale de reconstruction capitaliste par le premier gouvernement issu des rangs de Solidarité.

Le but avoué de la la politique économique et sociale du nouveau régime a été l'instauration, sur les ruines du système centralisé et bureaucratique, d'une économie marchande, fondée sur la généralisation de la production privée et sur le ressort monétariste, visant dans un premier temps à mettre fin à l'hyper-inflation et à assurer une convertibilité intérieure du zloty. Les coûts sociaux de ces choix devaient être amortis grâce à la légitimité que le nouveau pouvoir tirait de ses liens historiques et personnels avec la révolution anti-bureaucratique de 1980-1981 et la décennie de lutte clandestine qui a suivi l'imposition de l'état de guerre par le dernier régime bureaucratique polonais.

Comme si l'histoire avait besoin de symboles, la motion de défiance envers le gouvernement, dont le vote a ouvert la crise, a été présentée par les députés du syndicat Solidarité alors que ce dernier préparait une grève générale pour le main-

POLOGNE

Capitalisme en quête de légitimité

tien du pouvoir d'achat. Et un mois plus tard, au cours de son 5 ème Congrès, le syndicat se séparait de celui qui fut durant des années son dirigeant et son symbole, Lech Walesa.

Réussite structurelle...

Force est de constater que, malgré les crises politiques à rebondissements, le but fixé a été dans une large partie atteint. Alors que la part du secteur privé dans le PIB hors agriculture (2) n'était que de 29 % en 1989, celle-ci a atteint 45 % fin 92, soit autant qu'en 1939. La part du secteur privé varie selon les branches d'activité — c'est dans l'industrie qu'elle était la plus basse fin 92 (31 % du chiffre d'affaires et 24,6 % de l'emploi), alors que dans le commerce et la construction le secteur privé dominait (respectivement 90,5 % et 77,7 % du chiffre d'affaires et 88,6 % et 62,2 % de l'emploi) (3).

L'inégalité du traitement fiscal des secteurs privé et public affecte la croissance de leur production : au cours du dernier

1) Inprecor n° 357, du 17 juillet 1992.

2) L'agriculture polonaise était privée à environ 80 % depuis 1957.

3) Zycie Gospodarcze n° 8, du 21 février 1993. Voir également Conjoncture, DEEF Paribas, mai 1993. Pour une présentation complète de la transformation du système juridique afin d'en faire le garant du respect de la propriété privée, voir Inprecor n° 357, du 17 juillet 1992.

Page 15

trimestre de 1992, la production industrielle s'est ainsi accrue de 48 % (en comparaison avec la même période de l'année précédente) dans le secteur privé, alors qu'elle régressait légèrement dans le secteur public, différence qui ne peut être expliquée par le seul développement du nombre d'entreprises privées.

La privatisation à la polonaise peut emprunter plusieurs voies. Le premier stade consiste en général à transformer le statut de l'entreprise d'une régie de l'Etat, au sein de laquelle les travailleurs jouissent, à travers le conseil ouvrier, de larges droits de contrôle, en une société anonyme appartenant au Trésor, dont le statut interdit ce type de conseil.

Dans une seconde phase, le ministère des Transformations de la Propriété vend les actions de l'entreprise ainsi transformée à des acheteurs privés (70 entreprises ont été vendues de la sorte jusqu'en juillet 1993), ou encore procède à une locationvente (651 cas fin juin 93) (4), souvent au profit des salariés de l'entreprise, les cadres s'assurant du paquet de contrôle.

Ou bien l'entreprise est mise en liquidation judiciaire et ses biens sont vendus, souvent pour une somme symbolique. Fin 92, environ 650 entreprises avaient ainsi été privatisées par liquidation. Enfin, la mise en place d'une Bourse à Varsovie, — qui occupe actuellement l'ancien siège du Comité central du Parti ouvrier unifié polonais (POUP) ! —, parachève la construction. Actuellement, 18 entreprises y sont côtées et la spéculation boursière connait une croissance exponentielle.

Janusz Lewandowski, ministre de la Transformation de la propriété, n'a d'ailleurs nullement caché ses intentions en janvier, lorsqu'il déclarait : « Si nous évitons un effondrement politique, cette année nous allons dire adieu à la formule de l'entreprise publique autonome, autofinancée et autogérée élaborée en 1988 », formule qui a été la bannière de Solidarité durant une décennie (5).

Au cours des derniers mois, le processus de privatisation a connu une accélération notable. Des actions d'une vingtaine d'entreprises ont ainsi été vendues, soit un accroissement de près de 30 %. Le 30 avril, au terme de presque deux ans de tergiversations, la Diète a approuvé le Programme de privatisation de masse (PPP), qui concernera 600 entreprises publiques dont les actions, gérées par des fonds communs de placements, doivent être accessibles à tous les Polonais adultes.

Ce vote a pu être obtenu grâce au soutien de dirigeants du principal groupe de la gauche parlementaire, l'Alliance de la gauche démocratique (SLD) (6). Alors que la dissolution du Parlement a empêché la nomination de députés au conseil de surveillance du PPP, le gouvernement a décidé de passer outre en promulguant la loi le 14 juillet dernier. Les élites gouvernantes cherchent à imposer leurs choix, de façon à ce qu'ils ne soient plus remis en cause en cas d'un changement de majorité lors des prochaines élections.

... et échec économique

Si les transformations structurelles correspondent bien aux buts fixés en 1990, il n'en va pas de même en ce qui concerne la situation économique. L'inflation, qui était de 251 % en 1989, a été réduite après avoir atteint 586 % en 1990 (année de la libération des prix), à 70 % en 1991 et 43 % en 1992, mais elle n'en reste pas moins élevée. De plus, selon l'avis d'experts tant polonais que étrangers, le processus de désinflation semble s'essouffler. Les prévisions pour l'année en cours oscillent entre 32 % (prévus dans le budget 1993) et 40 %, annoncés par l'ancien vice-ministre des Finances.

Les causes de cette inflation ne sont plus à rechercher du côté des disponibilités financières de la population, dont le niveau de vie a sérieusement baissé (les revenus réels des ménages salariés ont ainsi été réduits de 27 % entre 1989 et la fin de 1992). Elles sont directement liées à la politique de transformation structurelle mise en œuvre : vente à vil prix des entreprises les plus rentables, exonérations d'impôts accordées aux nouveaux propriétaires privés, imposition au-delà des limites raisonnables du secteur étatique qui a conduit à une baisse radicale de sa production et, en fin de compte, à une réduction sensible des recettes publiques.

La stabilisation de la production industrielle en 1992 à un niveau inférieur de 35 % à l'année 1988 s'est accompagnée du déficit du commerce extérieur, estimé à la fin 1992 à 2,5 millions de dollars et qui semble se creuser cette année

Les finances publiques connaissent une crise croissante, dont l'inflation qui perdure est la manifestation la plus visible. Fin 1992, l'endettement de l'Etat a ainsi atteint la somme astronomique de 1 trillion de zlotys (7), ce qui représente 85 % du PNB annuel ! Enfin, malgré la négociation couronnée de succès portant sur la réduction de moitié de l'endettement extérieur avec le Club de Paris (créanciers publics), la dette extérieure polonaise continue d'augmenter. De 40 milliards de dollars en 1989, et 45 milliards fin 1991, elle est passée à 46 milliards fin 1992.

On comprend l'importance des négociations en cours avec le Club de Londres (créanciers privés), auquel le gouvernement polonais demande une réduction de moitié de sa dette, en vain pour l'instant. Le 22 juillet, le gouvernement polonais a rejeté l'offre d'une réduction de la dette privée de 30 % environ. Un tel accord, écrit Gazeta Wyborcza, « signifierait que nous devrions payer environ 700 millions de dollars par an, alors que nous ne pouvons payer que 400 millions » (8). La Pologne est encore au bord de la cessation de paiement.

La politique économique adoptée en 1990 avait été imposée par le Fonds monétaire international (FMI), qui n'a cessé de jouer de la carotte et du bâton. Un premier accord, signé début 1990 pour un an, a été remis en cause par le FMI neuf mois plus tard. Un second accord a été signé pour 3 ans début 1991, puis annulé par le FMI en juillet de la même année à cause de la hausse du déficit public. Enfin, en avril 1993, un troisième accord annuel a été signé. Il impose au gouvernement le maintien du déficit budgétaire dans les limites de 81 milliards de zlotys (9), ce qui n'est possible qu'à condition de bloquer les salaires de la fonction publique — ce qui a été à l'origine du vote de défiance du Parlement et de la crise politique actuelle.

Il stipulait également que le programme de privatisation de masse démarrerait en juin 1993 et que le taux d'inflation ne dépasserait pas les 32 % cette année. On peut d'ores et déjà prédire, que le FMI ne manquera pas de raisons de revenir sur cet accord.

Coût social de la restauration

Présenté comme la seule issue à la crise, le choix de la restauration capitaliste avait été toléré par la population. Or, malgré (ou à cause de...) la restauration capitaliste, la crise économique n'a pas été subjuguée, loin de là. Le prix à payer par la population a été particulièrement élevé.

Outre le réduction sensible des revenus salariaux, il faut mentionner le développement fulgurant du chômage, qui touche déjà 2,6 millions de personnes, soit

4) Gazeta Wyborcza n° 162, du 14 juillet 1993.

5) Zycie Gospodarcze n° 5 du 31 janvier 1993.

6) La SLD a été constituée par la social-démocratie de la République de Pologne (ex-POUP) et une vingtaine d'autres organisations, dont la centrale syndicale OPZZ. En juin 1993, certains dirigeants du petit Parti socialiste polonais (PPS), dont son président Piotr Ikonowicz l'ont rejointe, marquant ainsi une ouverture du SLD à la gauche issue de Solidarité en vue de l'échéance électorale prochaine.

7) 1015 zlotys, soit environs 60 milliards de dollars ou 320 milliards de francs français au taux de change actuel, mais le zlotys se dévalue vite... Son taux avait été fixé à 9 000 zlotys pour un dollar en 1990, il est aujourd'hui à plus de 18 000 zlotys pour un dollar.

8) Gazeta Wyborcza n° 168, du 21 juillet 1993.

91 81 1 1012 zlotys, soit 4,5 milliards de dollars ou 26 milliards de FF, ce qui représente 5 % du PNB.

Page 16

plus de 14 % de la population active et devrait dépasser les 3 millions à la fin de l'année selon les prévisions gouvernementales. Le taux de chômage dépasse le quart de la population active dans certaines régions. Enfin, la réforme du système fiscal, avec la généralisation de l'impôt sur le revenu en janvier 1992 et surtout l'instauration de la TVA en juillet 1993, creuse les inégalités sociales.

Selon un sondage réalisé à la mi-janvier 1993 par l'institut CBOS (10), un quart de la population affirme vivre à la limite de la misère, la moitié ne parvient pas à boucler les fins de mois, 20 % doivent emprunter pour payer la nourriture et

10 % pour payer les charges fixes (loyer, gaz et électricité). Mais le changement

10 000 le nombre de Polonais dispo-

100 000 dollars.

veaux capitalistes nationaux, pourtant peu nombreux, font parler d'eux dans les médias. Ainsi le

Conseil polonais du business, qui ne compte que 22 membres (11), a occupé le devant de la scène en juin lorsque plusieurs partis politiques se sont disputés son soutien.

Il a obtenu que

Walesa publie le ler juillet une

Charte des prinéconocipes miques, qui stipule notamment que le « fondement du système de la République polonaise est la propriété privée et la liberté des contrats » et que

« la forme fondamentale de l'activité économique est l'entreprise privée et l'exploitation agricole privée » (12).

Pourtant, il s'agit d'un groupe sans réel poids social dans le pays. Les experts

(13) estiment que la part des privatisations envisageables par le capital national ne dépassera pas 10 à 15 %. C'est dire la faiblesse persistante de cette nouvelle bourgeoisie, qui conduit un commentateur à formuler ce pronostic : « Nous pouvons nous attendre à un nouveau paradoxe national : un capitalisme sans capitalistes polonais » (14).

Il n'est pas surprenant que la base sociale du régime rétrécisse au vu du bilan économique et social de la politique appliquée depuis quatre ans. Auteur d'une enquête menée à intervalles réguliers parmi les travailleurs, Juliusz Gardawski, explique ainsi qu'entre 1991 et 1992, la frustration s'est développée chez les ouvriers qui étaient en faveur des

Crise de représentation

Ainsi en 1992, 50 % des salariés (contre 20 % en 1991) souhaitaient que leur entreprise reste publique, bien que 80 % acceptent l'idée du développement du capital national. Par contre la majorité des salariés (57 %) refusait le modèle de la RESTRUKTURYZOWAC?

« On restructure ? » privatisation que le gouvernement met en place (15). Une autre recherche, menée par Leszek Gilejko, traite de la crise de représentation politique et syndicale des tra-

Réalisée en novembre dernier dans quatre grandes entreprises publiques, elle fait apparaître que plus de la moitié des salariés (59,9 %) ne se sentent pas représentés dans l'entreprise, et 25,9 % seulement citent les organisations ouvrières (le syndicat Solidarité 11,1 %, le syndicat OPZZ 3,2 % et le conseil ouvrier 11,6 %) parmi leurs représentants.

A l'échelle du pays, les chiffres sont similaires : 56,7 % des salariés répondent n'être pas représentés, 16 % mentionnent les syndicats (respectivement 10,1 % Solidarité et 5,9 % l'OPZZ), alors que les institutions ne sont citées que par 8,4 % (la

Diète 3 %, le gouvernement 3,4 %, les partis politiques 1,5 % et l'Eglise 0,5 %).

Ces chiffres sont à mettre en relation avec l'abstention qui a atteint 47 % en décembre 1990, lors de l'élection présidentielle, et 57 % lors des législatives d'octobre 1991.

Le régime actuel tirait sa légitimité de la lutte anti-bureaucratique de la décennie précédente. Ses principaux dirigeants, à commencer par Walesa, personnalisaient cette continuité. Les organisations syndicales et politiques dominantes la soutenaient. La base sociale du régime, constituée pour l'essentiel des travailleurs des grandes entreprises publiques, a pourtant dû payer le prix le plus fort pour la politique choisie.

Au cours de l'année écoulée, cette base a commencé à se révolter.

Les grèves de l'été 1992 (17), à l'initiative du syndicat OPZZ (issu hisde toriquement l'ancien régime) en ont été un premier signal.

En décembre, à l'initiative de Solidarité cette fois-ci, les grèves se sont généralisées et les mineurs de Haute-

Silésie ont mené une longue grève générale. En février, à l'appel de Solidarité et avec le soutien de l'OPZZ, une grève générale de

48 heures contre le chômage a paralysé l'industrie de Lodz. Enfin, la dissolution de la Diète à mis provisoirement fin à la préparation d'une grève nationale à l'initiative de Solidarité. Toutes ces grèves, présentées comme le fruit de la manipulation de petits groupes politiques, ont été de

10) Zycie Gospodarcze n° 12 du 21 mars 1993.

11) Pour en faire partie, il faut posséder en propre un capital d'au moins 2 millions de dollars et réaliser un chiffre d'affaires annuel de plus de 10 millions de dollars!

12) Gazeta Wyborcza n° 152 du 2 juillet 1993.

13) Par exemple G. Majcher-Magdzik du bureau BAA, cité dans Polityka n° 10 du 6 mars 1993.

14) Piotr Boczynski, ibid.

15) Zycie Gospodarcze n° 7 du 14 février 1993.

16) Polityka n° 13 du 27 mars 1993.

17) Inprecorn° 359 du 25 septembre 1992.

Page 17

plus en plus massives, témoignant du rejet croissant de la politique gouvernementale.

Ce rejet s'accompagne de désarroi. Si les options monétaristes et néo-libérales sont critiquées par certaines forces parlementaires - pour l'essentiel celles issues de l'ancien régime, (la SLD et le parti paysan PSL) ou de Solidarité regroupées au sein de l'Union du travail (UP) — tel n'est pas le cas du « système de l'économie marchande fondée sur la concurrence », autrement dit du capitalisme.

Désarroi

L'ensemble des forces parlementaires déclarent soutenir cette option et rejettent l'idée de l'économie planifiée assimilée à l'économie de l'ancien régime. Ainsi le choix imposé par les dirigeants de Solidarité lors de la passation du pouvoir en 1989 continue à ne pas avoir d'alternative. Il n'est dès lors pas surprenant que l'idée — mythique au demeurant — du développement d'un capital national polonais continue de jouir d'une grande popularité.

L'enjeu des élections parlementaires du 19 septembre ne sera donc pas un choix de société. Tout au plus les équipes dirigeantes actuelles, qui jouissent du soutien du FMI, risquent-elles de voir leur monopole contesté par des forces considérées comme moins dignes de confiance : celles issues de l'ancien régime.

Les instituts de sondages (18), tout en prédisant une importante abstention, envisagent un progrès des partis qualifiés de gauche (SLD, PSL et dans une moindre mesure UP), un tassement de l'Union démocratique (UD - le partie du premier ministre) et un effondrement des autres partis gouvernementaux. De plus, la nouvelle loi électorale, qui instaure un seuil d'éligibilité de 5 % des voix pour les partis et de 8 % pour les coalitions, risque d'éliminer du parlement bon nombre de petites formations qui avaient permis lors de la précédente législature de former un gouvernement.

La recherche de recettes permettant, ne serait-ce que pour un temps, de légitimer le maintien au pouvoir des élites issues de Solidarité, est au centre des préoccupations tant du gouvernement que de la présidence. Lech Walesa, qui n'avait pas hésité lors de la campagne présidentielle de promettre 100 millions de zlotys à chaque citoyen, a présenté en juin un nouveau projet : le Bloc des sans-parti en faveur des réformes (BBWR). Le sigle de la nouvelle formation rappelle celle du maréchal Pilsudski et sa composition est censée garantir la représentation de toutes les couches sociales (19). Walesa s'est assuré du soutien des dirigeants du Réseau des grandes entreprises de Solidarité, une tendance minoritaire du syndicat, formée des commissions syndicales de ses principaux bastions historiques. Il compte sur celui des nouveaux capitalistes (qui pourtant ont opté pour le pluralisme, certains d'entre eux figurant y compris sur les listes de la SLD), sur celui des élites politiques locales et sur celui des paysans. Le programme du BBWR est à l'image de sa composition. Si la Charte des principes économiques de Walesa en constitue l'ossature, il contient des promesses pour chaque groupe social.

Lors d'une allocution télévisée le 13 juillet, Walesa a présenté son initiative : « En proposant la formation du BBWR, j'avais à l'esprit le besoin de protéger les réformes. (...) Nombreux sont ceux chez qui les réformes engendrent le désarroi. Mais la majorité n'a pas conscience qu'il n'y a pas d'autres voie. Ce ne sont pas les réformes qui sont responsables de nos difficultés, mais les erreurs et les retards dans leur réalisation. (...) Il faut aujourd'hui une entente de tous les milieux liés à l'économie. Des travailleurs, des businessmans, des agriculteurs et des élus locaux. (...) J'ai proposé la constitution du BBWR, non pour que ce bloc domine le système politique, non pour qu'il repousse les autres partis. Je voulais qu'il les pousse à l'action, qu'il les persuade de chercher l'entente. (...) Le bloc est une proposition pour ceux qui ne sont pas convaincus par les slogans des partis, qui sont lassés par les divergences idéologiques et les bavardages...» (20)

Walesa contre-attaque

Le lendemain, lors d'une conférence de presse, le président n'a pas caché qu'il craignait le résultat des élections : « Kwasniewski et Miller [deux dirigeants de la SLD] en premier, Pawlak [dirigeant du PSL] avec son groupe, UD et KPN (21) », ce qui ne permettra pas selon lui de constituer une coalition, mais « seulement un bloc de la gauche ». Il a laissé entendre qu'il n'a pas l'intention de respecter un tel résultat et que la mise en place du BBWR a pour but de ne pas l'obliger à recourir à une telle extrémité : «Je serais obligé de m'y opposer [à un tel résultat]. Je veux servir la nation et la protéger du cataclysme qui le menace. Je suis dans une situation qui me force à introduire un nouveau cheval, qui débloquera la Pologne » (22).

Bogdan Borusewicz, ancien député de Solidarité, qui a quitté le syndicat en juin après que le congrès ait sanctionné son comportement, contraire aux décisions des instances, avait été invité à faire partie du BBWR. Il a fini par rejoindre l'Union démocratique, tout en expliquant que

Walesa envisageait de dissoudre le nouveau Parlement au plus tard en mars prochain et de fonder un parti présidentiel. « Les élections ne sont pas toujours organisées pour garantir la démocratie, elles le sont parfois pour légitimer un pouvoir non démocratique » a-t-il déclaré après sa rencontre privée avec Lech Walesa (23).

La démocratie malade

L'apparition du BBWR divise les élites politiques issues de Solidarité et ravive la guerre au sommet. Elle a déjà permis à Lech Walesa de neutraliser les commissions syndicales des bastions de Solidarité. Elle lui permettra, si le résultat des élections n'est pas trop défavorable à l'option libérale, d'épauler la coalition gouvernementale sortante, tout en lui dietant ses propres conditions, et en cas contraire, de se doter d'un instrument politique capable de légitimer un coup de force.

Quelque soit le résultat des élections du 19 septembre, la pré-campagne électorale montre déjà que la jeune démocratie est bien malade. Malade d'avoir été fondée par une entente non démocratique entre des dirigeants de Solidarité qui n'avaient pas jugé bon de consulter leur base, et des héritiers de Staline. Malade d'avoir négligé les intérêts de ceux qui lui ont permis de voir le jour. Malade de luttes intestines qui divisent ses élites coupées de toute réalité sociale. Walesa comme ceux qui dénoncent aujourd'hui ses projets non démocratiques en sont les principaux responsables. *

24 juillet 1993

18) Qui sous-estiment les voix des partis issus de l'ancien régime.

19) Jozef Pilsudski, dirigeant du Parti socialiste polonais (indépendantiste) au début du siècle, fondateur des légions polonaises durant la première guerre mondiale, chef suprême de la première République polonaise en 1918, est revenu au pouvoir en 1926 grâce à un coup d'état militaire soutenu par la gauche. Il a instauré un Etat fort, dont le Bloc des sans-parti de collaboration avec le gouvernement (BBWR) constituait l'ossature parlementaire.

20) Gazeta Wyborcza n° 162, du 14 juillet 1993.

21) Confédération de la Pologne indépendente, dirigé par Leszek Moczulski, est un parti nationaliste fondé en 1979 dans l'opposition. Il anime le petit syndicat "Kontra" issu de Solidarité et est crédité de 10 % de voix dans les sondages.

22) Gazeta Wyborcza n° 163, du 15 juillet 1993.

23) Gazeta Wyborcza n° 168, du 21 juillet 1993.

Une erreur sur cette page ?