New York comme prétexte pour intervenir militairement dans le pays.
Il considère juste et nécessaire de rappeler que la violation systématique des droits de l'homme, la dépendance, l'injustice sociale et les dictatures épouvantables, sont autant d'antécédents des conflits susmentionnés et qu'ils ont jalonné, avec plus ou moins d'intensité, l'histoire du sous-continent, c'est pourquoi toutes les forces patriotiques démocratiques et progressistes d'Amérique Latine doivent lutter sans relâche pour les éradiquer définitivement.
Pour un nouvel ordre mondial
Le Forum affirme la nécessité de lutter pour l'instauration d'un nouvel ordre mondial, dont la teneur a été définie lors de la 3ème rencontre de Managua.
Les organismes supranationaux, qui ont vu le jour dans un contexte mondial différent, s'avèrent aujourd'hui totalement inadaptés et iniques. La façon dont on invoque et utilise le droit international, ainsi que les Nations Unies et leur Conseil de sécurité, conditionne et bafoue la souveraineté et l'indépendance des Etats.
Arguant de prétextes légitimes, on dénature l'interprétation des normes, soumises aux intérêts des grandes puissances, soumises à leur tour à l'hégémonie militaire des Etats-Unis. A preuve, l'agression militaire contre l'Irak, l'occupation militaire, sous prétexte humanitaire, de la Somalie, les menaces nucléaires proférées par l'impérialisme contre la République démocratique et populaire de Corée, les sanctions imposées à la Libye, tandis que les résolutions contraignantes relatives à Israël restent lettre morte, ce qui revient à être complice de ses agressions et du drame que vit le peuple palestinien dans sa lutte pour un Etat indépendant.
Contrairement au climat de désillusion, de frustration et de vide qui prévalait ces dernières années, la quatrième rencontre s'est déroulée dans un contexte d'essor des luttes populaires et des avancées de la gauche latino-américaine et caraibéenne pour renouveler sa pensée.
Nous sommes décidés à avancer sur de nouvelles voies créatrices de lutte et de victoire! *
La Havane, 24 juillet 1993
A l'issue de la tenue de la troisième rencontre du Forum de São Paulo en juillet 1992 à Managua, des doutes avaient été émis quant aux possibilités que celui-ci se maintienne et se développe. Le niveau des divergences accumulées, ainsi que le flou qui l'entourait, mettaient en péril l'avenir de cette instance de convergence. Pourtant la 4 ème rencontre a été un succès. Priscila PACHECO CASTILLO
Eu niveau des participants
A
(114 organisations d'Amérique Latine et de la Caraibe et plus de 30 venant d'autres parties du monde), il faut relever l'effort de la Caraïbe anglophone et francophone. Quant à la représentativité des délégations, les partis ont décidé d'envoyer leurs principaux dirigeants, dont certains candidats "présidentiables" : Cuauhtémoc Cardenas, Navarro "Wolf", Lula (1). Cette rencontre a donc traduit deux processus fondamentaux de l'évolution de la gauche : sa pluralité et ses progrès contradictoires. Le choix de La Havane, au moment le plus critique pour la révolution, avait une grande portée.
La quantité et la qualité des participants a montré que la gauche latino-américaine et de la Caraibe comprenait que ce qui se jouait à La Havane la concernait directement. La prise de position catégorique contre le blocus impérialiste était aussi une façon de défendre l'avenir de nos peuples, mais pas seulement. Il était important d'affirmer face à la direction du PC cubain quelques traits essentiels du type de société pour laquelle nous luttons et l'importance que nous donnons aux questions démocratiques.
Cette rencontre a donc eu lieu dans un contexte particulier, dû à la réalité cubaine d'une part, et à la phase traversée par la gauche de l'autre. C'est une période spéciale, parce que l'ancien n'en finit pas de mourir et que la réflexion nouvelle se heurte encore à beaucoup d'obstacles.
Période spéciale, "orpheline" au plan stratégique (l'époque des organisations
Rencontre dans une "période spéciale"
politico-militaires est bien révolue et a fait place à une fièvre démocratique et constitutionnelle, sans qu'il y ait de clarté sur l'après-élections).
Période spéciale marquée par le besoin, l'élaboration et la réussite d'un projet alternatif à la globalisation capitaliste dans le cadre d'un rapport de forces défavorable. Période spéciale de bilan de l'expérience de la construction du socialisme cubain, etc.
Les thèmes discutés ont reflété les préoccupations de nos organisations : l'analyse de la situation politique et économique de la région (qui a été présentée par Marco Aurelio Garcia du PT du Brésil, Eduardo Pozo du MAS du Vénézuela, Shafick Handal au nom du FMLN du Salvador, José Balaguer du PC cubain) constituait le premier point (2). Deux groupes de travail ont été mis en place, un sur le thème de l'éducation politique, présentée par les camarades du Mouvement Bolivie libre, et le second sur Etat, démocratie, partis et mouvements sociaux, que Sergio Rodriguez, du PRT, a été chargé d'introduire au nom des quatre partis mexicains membres du Forum (3). Le troisième point concernait le fonctionnement du Forum et le quatrième, la déclaration finale.
1) Cuauhtémoc Cardenas, du PRDmexicain.
Navarro Wolf, du M-19 colombien.
2) Le Movimiento al socialismo (MAS), au Vénézuela est un courant issu du Parti communiste du Vénézuela (PCV) sous la pression de courants droitiers de ce dernier.
3) Le Parti de la révolution démocratique (PRD), le parti révolutionnaire des travailleurs (PRT), le parti populaire socialiste (PPS) et le parti des travailleurs (PT) avaient organisé à Mexico, un séminaire préparatoire à la rencontre de La Havane.
Il serait trop long de synthétiser ici le débat riche et intense qui a eu lieu sur les quatre sujets. Néanmoins, nous essaierons de pointer les aspects les plus importants :
L'intervention du camarade Marco Aurelio a centré le débat du premier point. Il y a un consensus entre les différentes forces sur les signes de déclin du projet néo-libéral (que nous appellerons processus de restructuration capitaliste). Nous dirions aussi qu'à la différence d'autres sessions du Forum, il n'y avait aucune illusion sur une possibilité éventuelle d'humaniser le projet néo-libéral. Il est donc urgent de formuler un projet alternatif attentif aux problèmes sociaux causés par ce processus dévastateur, en sachant qu'aujourd'hui, la construction du socialisme n'est pas à l'ordre du jour.
Ce projet doit avoir pour levier l'intégration latino-américaine, sans pour autant développer une vision autarcique, mais en définissant le meilleur mécanisme pour participer à cette globalisation. Mener à bien ce projet suppose des réformes structurelles qui modifient le rapport de forces à l'intérieur et à l'extérieur.
Evidemment, ce projet politique repose sur les forces qui envisagent à court terme de remporter une victoire aux élections présidentielles. Il serait bien sûr exagéré d'établir une communauté d'intérêts entre toutes ces forces, ou de penser qu'elles ont les mêmes chances face aux élections. Pourtant, cette éventualité a polarisé l'intérêt de la IV ème rencontre, car une victoire dans deux ou trois de ces pays modifieraient substantiellement les rapports de forces. Mais il faut constater d'entrée de jeu, qu'à la différence des années 70, l'éventualité d'une victoire électorale de la gauche ne naît pas d'une polarisation sociale exacerbée, mais de la pire crise des projets politiques bourgeois, issue du processus de restructuration capitaliste lui-même.
Victoire probable ?
Cela ne signifie pas que pour de larges secteurs de la population, une victoire de la gauche, même modérée, ne représente pas un espoir de changement, et partant, qu'une possibilité de polarisation sociale soit écartée. Pour que la gauche puisse mener à bien des réformes structurelles, elle n'aura pas besoin seulement d'un appui populaire majoritaire, mais elle devra organiser ce soutien et donc rompre avec le cadre institutionnel qu'elle représente (ce qui ne veut pas dire limiter la démocratie, au contraire)
Beaucoup de camarades se sont interrogés lors du Forum sur l'avenir de cette gauche au gouvernement. Hugo Corres a correctement posé le problème de l'armée, peu abordé par la gauche latino-américaine. Il y a quelques mois, le camarade s'était rendu au Paraguay pour consulter "les archives de la terreur", où sont décrits les innombrables crimes perpétrés par les armées du Cône Sud et qui établissent clairement les connexions entre elles (4). Une interrogation en découlait : quelle serait l'attitude des institutions militaires face à une victoire éventuelle de la gauche ? Il est utile de se poser la question, le silence ne pouvant rien exorciser.
Le camarade Fidel Castro a mis le doigt sur la plaie. Il a signalé que tandis que la gauche plânait et rêvait, la droite agissait, et il a demandé : vont-ils nous laisser réaliser tranquillement nos rêves ? Il a insisté sur la difficulté de vivre dans un monde unipolaire.
La question de l'Etat
Tout au long des débats, une réponse s'est faite jour. La question de l'Etat a eu droit à une attention particulière. D'un côté, certains, comme Fidel Castro, défendaient une position somme toute assez classique de la nécessité des nationalisations, et conditionnaient l'essentiel du projet de pouvoir à l'Etat, comme transformateur des conditions économiques, sociales, politiques et culturelles.
En face, ceux qui, au vu de l'échec des expériences d'Europe de l'Est et de celui de l'Etat-providence, ont opté pour une réduction maximum du rôle de l'Etat dans les dites transformations. Une position médiane émanait du PT brésilien. Ce dernier, s'il ne mettait pas l'Etat au centre, ne le reléguait pas non plus au rang de simple appareil administratif : il fallait utiliser l'Etat comme instrument empêchant que la richesse nationale ne se concentre dans quelques mains, limitant la logique aveugle des mécanismes de marché, sans que cela signifie pour autant que l'Etat devienne propriétaire de la majorité des entreprises.
Sur le terrain de la démocratie et du rôle des partis, Pablo Medina de Causa Radical (Vénézuela), Adolfo Gilly du PRD et Lula, lors de son intervention initiale, se sont chargés de proposer quelques éléments d'une réflexion future, surtout dans le cas des camarades de Causa Radical, qui après avoir critiqué fortement les partis traditionnels de la gauche latinoaméricaine, ont clairement affirmé que l'impuissance de cette dernière était liée à son incompréhension de la démocratie et ont formulé une critique très fondée des forces qui s'étaient manifestées en faveur de Carlos Andres Perez, tel Daniel Ortega du FSLN (5).
Une nouvelle vision politique affleurait en filigrane et avec elle une éthique de la pratique politique. Il s'agit de promouvoir (non de mettre à l'avant-garde) les actions radicales du peuple, sans prioriser les intérêts partisans et sans pactiser avec ceux que la population considère comme ses ennemis fondamentaux. Pour beaucoup, apporter une réponse à ces questions impliquait de développer l'activité sociale et politique des peuples, en y favorisant la discussion sur les instruments adéquats pour résoudre les grands problèmes nationaux, et de rompre avec la politique politicienne qui réduit la démocratie à des élections où le peuple délègue son pouvoir à un représentant.
Cette gauche a commencé à revenir aussi sur ses erreurs et ses échecs face aux mouvements sociaux. Il y a peu de pays au monde où se soient développés des mouvements comparables à ceux de notre continent, et pourtant, ces derniers ont été considérés comme de simples courroies de transmission pour asseoir une hégémonie, pas toujours uniquement politique. Cette attitude a engendré une démoralisation et une déperdition de forces au niveau des masses et partant, un certain scepticisme quant à l'éthique de la pensée socialiste.
"Géante et minuscule"
Les différentes rencontres du Forum ont laissé une question en suspens : l'absence totale de discussion sur les problèmes causés par l'oppression des femmes et plus concrètement, ceux vécus à l'intérieur de la gauche latino-américaine. La composition même de la rencontre a rendu nécessaire une réunion des femmes qui a débouché sur une déclaration : « Depuis l'île de Cuba, à la fois géante et minuscule, symbole et exemple de la résistance anti-impérialiste, pays de Mariana Grajales et Ana Betancourt, nous, femmes participant à cette rencontre, voulons relever une évidence : ce Forum est masculin. On y a discuté de la situation économique sociale et politique de notre Amérique, des rapports entre les mouvements sociaux et les partis politiques et l'éducation politique en partant d'une perspective partiale... Sur 217 participants, il y a seulement 25 femmes. Si nous n'avons pu enrichir les analyses par notre présence, c'est parce que la discrimination sexiste subsiste encore ». Quelques points d'accord ont été trouvés
4) Hugo Corres est membre du Partido por la victoria del pueblo (PVP) d'Uruguay.
5) Causa radical, organisation issue du Parti communiste du Vénézuela, à l'initiative de ceux qui avaient participé à la lutte armée. Causa radical a gagné les municipales à Caracas.
et nous espérons qu'ils seront des pas en avant réalisés pour répondre à une autre partie de la résolution : « Il est indispensable que notre présence au Forum contribue à dessiner une vision du monde qui fasse du féminin et du masculin l'universel ».
Enfin, il faut rendre compte des discussions sur Cuba. La présence attentive de quelques ministres et membres du
Bureau politique du PC cubain, et de Fidel
Castro, pendant tous les travaux du Forum, traduisent l'intérêt porté par les cubains à cette instance latino-américaine et caribéenne. Il ne s'agissait pas d'une simple exhibition.
Fidel Castro avait intérêt à être écouté par cette gauche en mutation, et il tenait à l'entendre, à connaître ses arguments.
Le résultat n'est pas linéaire. Les uns et les autres ne se sont pas tous convaincus. L'important reste un échange inédit, révélateur de cette étape particulière que nous traversons. Exit le temps du
"parti-guide", du "grandfrère"!
Les informations fournies lors de la séance sur la situation économique et politique de l'île mériteraient un article à part ; la situation à Cuba doit être traitée attentivement, pas seulement à cause de ce qui s'y joue objectivement, mais aussi à cause de sa signification subjective. C'est un débat incontournable, dont la portée est historique et non conjoncturelle. On ne peut analyser une mesure comme la dépénalisation de la possession de devises indépendamment de la crise de tout un modèle économique.
Un défi historique
Vouloir à tout prix mettre les dirigeants de la révolution au banc des accusés ne sert à rien. Il leur appartient de répondre à une question difficile : comment construire une nouvelle société dans un monde dominé par le capital financier, c'est-à-dire l'impérialisme ? Les réponses sont complexes : Etait-il possible de penser que le fait de ne recevoir que l'aide de l'ex-URSS n'engendrerait pas de coût à tous les niveaux ?
Cette question s'adresse évidemment à tous. Comment construire une nouvelle société, sans compter sur le soutien d'aucun Etat, et en étant confronté à la l'Europe de l'Est au Nicaragua a été microscopique). des causes de la désintégration de l'Union soviétique reflète une incompréhension profonde de ce qui s'y est passé. Selon lui, la faute en reviendrait aux "accoucheuses" consciemment ou non, ont permis par leur action que l'impérialisme parvienne à son objectif : réintégrer cet Etat dans la logique du capital. se résume à une poignée d'êtres humains qui réalisent des actions d'en haut. En d'autres termes, l'histoire est perçue comme un complot. dans ces Etats est l'absence totale de base sociale de la bureaucratie, qui n'a pas pu résister à la pénétration du capitalisme et à la croissance des mécanismes de productivité du travail. tion de Fidel, réside la différence entre Cuba et ces pays. A Cuba, le régime politique peut compter sur l'aval et le consensus de la majorité de la population. Cet aval est marqué par l'existence d'une conscience nationale anti-impérialiste et socialiste, enfin, par une dignité nationale qui est la carte d'identité de tout un peuple, sans laquelles le peuple cubain n'aurait jamais résisté comme il l'a fait. Réduire cela à une dictature est une insulte à l'intelligence. La dépénalisation de la possession de devises agit en faveur des secteurs les domination impérialiste ? (L'aide de
L'explication que donne Fidel Castro politique.
, c'est-à-dire à ceux qui,
Pour Castro, un évènement historique
30E1
14
Un aspect essentiel qui s'est confirmé
C'est là que, en dépit de l'interpréta-
La situation est pourtant compliquée.
moins favorables à la révolution, et crée une inégalité sociale qui peut être mortelle pour cet appui majoritaire. Il faudrait des mesures qui compensent cette situation, qui ne prennent pas seulement en compte l'aspect économique, mais aussi l'aspect
Résister plutôt qu'attendre
Il est plus que jamais nécessaire que le pouvoir populaire puisse se manifester, que soit développée l'initiative des producteurs, que s'atténue le contrôle exercé sur toutes les activités, etc. Une telle dégradation ne peut durer indéfiniment. Nous n'allons pas jouer les oiseaux de mauvais augure.
La capacité du peuple cubain à résister est déterminée, d'abord par cette dignité nationale, par le développement de la solidarité internationale, qui doit agir pour lever, même partiellement, le blocus, et par le combat visant à modifier les rapports de forces entre le capital et le travail dans nos pays.
Fidel a dit dans une intervention : « Nous défendons des idées et non des intérêts ». C'est vrai. Ces idées ne sont pas toujours les notres ; partois nous sommes totalement en désaccord, mais on doit comprendre que ce sont des idées qui sont du même côté que les notres face à l'impérialisme, le capital et l'injustice sociale.
C'est pourquoi quand Fidel Castro se rend en Bolivie, au Brésil ou au Mexique, nos peuples sortent dans la rue pour lui manifester leur soutien. Ils sont convaincus que ce peuple et cette direction ne se soumettent pas à l'empire du nord, à la différence de ce qui se passe dans nos pays.
Au-delà de nos divergences, ce signe d'identité mérite d'être défendu. Cela sera plus clair après la 4ème rencontre du
Forum de São Paulo.
*
Mexico, 25 août 1993