Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER FORUM DE SÃO PAULO

Pour un projet d'alternative radicale

· Inprecor n° 372, septembre 1993 · p. 23-25 · 2 645 mots

Brésil Argentine et Chili États-Unis

Un an après la 3 ème rencontre du Forum de São Paulo, la scène politique latino-américaine a été le théâtre de transformations considérables. Deux présidents de pays importants de l'Amérique latine, le Vénézuela et le Brésil, ont été destitués constitutionnellement, dans la foulée de grandes mobilisations populaires. Ces dernières ont également mis en échec la tentative de coup d'Etat au Guatémala. Ces douze derniers mois ont révélé les problèmes soulevés par les propostions néolibérales sur l'ensemble du sous-continent, alors qu'elles avaient eu le champ libre jusqu'en 1992. Marco Aurelio GARCIA

"hégémonie néo-libérale a aggravé la situation sociale et la pauvreté dans laquelle s'enfoncent de plus en plus les peuples latino-américains n'est plus occultée par les organismes internationaux, que ce soit l'ONU, la banque inter-américaine de développement (BID), la Banque mondiale, et a occupé une place importante des travaux du troisième sommet ibéro-américain qui vient de s'achever à Salvador de Bahia.

La détérioration de la situation sociale représente aujourd'hui le danger principal pour les structures démocratiques assez fragiles qui ont été mises sur pied dans la plupart des pays après la faillite des dictatures militaires des années 70 et du début des années 80. Ce problème est devenu un des principaux défis lancé aux forces démocratiques et socialistes, d'autant plus que ces dernières sont à la veille d'élections qui pourraient modifier de façon radicale la situation du sous-continent. Des définitions programmatiques nationales, des projets alternatifs d'intégration sous-continentale sont des éléments essentiels pour nos partis et nos organisations. De nos erreurs et de nos réussites, dépendra, non seulement la prochaine étape en Amérique latine à la fin du siècle, mais aussi la configuration du nouvel ordre mondial au début du siècle prochain. Je vais maintenant développer les thèmes que je viens d'énumérer, (...) mes analyses seront marquées par une approche "sud-américaine" voire brésilienne. Sortie des héros néo-libéraux

La destitution constitutionnelle de Collor au Brésil, et de Carlos André Perez au Vénézuela, précédées de fortes mobilisations populaires, a porté un coup très dur aux politiques néo-libérales que ces présidents avaient tenté d'appliquer dans leurs pays respectifs. Si leur démission est dûe à l'origine à leur implication dans des affaires de corruption, elle est surtout le fait du refus de la population de la politique économique, y compris de secteurs patronaux représentatifs. Cela explique le caractère large des coalitions formées contre les deux présidents. Dans d'autres pays du sous-continent, des dirigeants sont impliqués dans des affaires de corruption plus graves celles du Vénézuela et du Brésil, mais le fait qu'ils soient parvenus à maintenir un certain équilibre macro-économique, et en particulier à maitriser l'inflation, permet de comprendre pourquoi ces scandales n'ont pas rencontré d'écho au sein des populations, des milieux patronaux ou des cercles politiques. Le cas uruguayen fait toutefois figure d'exception, le refus du néolibéralisme y est beaucoup plus direct et explicite ; la proposition de la gauche uruguayenne qui a remporté le référendum de décembre 92 sur les problèmes de privatisation, traduit l'éveil de la conscience populaire contre le néo-libéralisme (1).

Le résultat des élections aux EtatsUnis, qui ont mis fin à douze années de gouvernement républicain, n'est pas passé inaperçu pour les masses latino-américaines. Sans revenir sur les causes et les implications de l'élection de Clinton, on peut affirmer que beaucoup d'américains se sont prononcés contre les politiques de Bush et Reagan, responsables de la très grande concentration des richesses aux Etats-Unis et de la détérioration du système d'éducation, de santé et de protection

1) Voir Ernesto Herrera, "Le gouvernement KO Debout" dans Inprecorn° 367 de mars 1993

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sociale des plus défavorisés. Cette situation a commencé à se répercuter lentement en Amérique latine. Il nous incombe de fournir une explication à la problèmatique du sous-continent, et de développer une alternative. Il y a d'autres facteurs à prendre en considération : une fois passée l'euphorie intiale pour les résultats des programmes néo-libéraux, la signification véritable de ces derniers commence à se faire jour, élément d'autant plus important si l'on ne veut pas s'en tenir au court terme et qu'on pose les problèmes structurels.

Le déficit commercial important du Mexique et de l'Argentine, deux des exemples-type de la politique néo-libérale, ainsi que les indices de déséquilibre commercial au Chili sont autant de signes négatifs de l'impact de la politique d'ouverture commerciale anarchique sur le secteur industriel de nos pays qui sont entrés dans une phase de désindustrialisation. Il ne serait pas surprenant que les dirigeants latino-américains soient amenés à prendre des mesures protectionnistes — qui ont été jusqu'à maintenant critiquées — pour tirer leur pays de la banqueroute. Ce type de propositions est déjà présent dans les discours de différents secteurs du patronat brésilien, qui craignent les effets de la désindustrialisation causée par la politique d'Itamar Franco.

Par ailleurs, le gouvernement des Etats-Unis a accentué sa pression sur d'autres pays latino-américains et asiatiques, sur des questions comme la propriété intellectuelle, en exerçant des représailles contre des secteurs industriels concurrentiels pour des branches en déclin de l'économie américaine (industrie sidérurgique, textile, confection, chaussures).

Economie saccagée

Mais le plus important à souligner, c'est l'impact social produit par ce type de politique. Dans tous les pays du sous-continent où la politique néo-libérale est appliquée, avec ou sans résistance, on assiste à une stagnation de l'emploi et même à une augmentation des licenciements, comme en Argentine ou au Brésil.

Même quand il y a croissance du PIB, comme aujourd'hui au Brésil, celle-ci ne crée pas de nouveaux emplois ; au contraire, la croissance de la production agricole, industrielle et des services s'accompagne souvent d'une chute de l'emploi. Cette situation n'est pas propre à l'Amérique latine, on peut la rencontrer aussi en Europe et aux Etats-Unis, ce qui montre le caractère fondamentalement perverti du capitalisme, et en particulier de sa "3ème révolution industrielle". Il est donc plus que jamais nécessaire que la gauche développe une perspective anti-capitaliste et formule un projet alternatif au capitalisme. Ce projet devra tenir compte non seulement des faits qui se sont succédés depuis l'effondrement du socialisme bureaucratique, mais aussi des transformations qui affectent l'économie mondiale, l'ordre politique et social international et même les changements au niveau de la culture politique.

Tout cela se traduit par des phénomènes contradictoires, comme la "globalisation", la résurgence du nationalisme, des fondamentalismes ethniques et religieux. Le chômage a énormément progressé dans de vastes franges de population qui sont en marge de la production, de la consommation et même de la citoyenneté.

Il a engendré l'augmentation d'une misère aux aspects multiples : un nombre croissant d'affamés, la prolifération de nouvelles maladies et l'aggravation des maladies en général, des dizaines de millions d'enfants vivant dans la rue, des prostituées de 10 et 11 ans dans les villes latino-américaines. Ces millions d'enfants constituent d'énormes réservoirs et sont même les auteurs directs, d'une criminalité croissante qui frappe indistinctement riches et pauvres. Des milliers d'enfants sont tués par des bandes, groupes policiers et para-militaires.

Vers la fin des années 70 et au long de la décennie 80, la démocratie politique a fait des progrès considérables : des dictatures militaires ont été destituées et remplacées par des gouvernements civils, issus d'élections libres, malgré la survivance de l'autoritarisme, le poids du capitalisme, la manipulation des médias ou les fraudes électorales dans certains cas.

Dans beaucoup de cas, les processus de démocratisation n'ont pas seulement signifié le retour à un Etat de droit mais aussi d'avantage de respect pour les droits de l'homme ; les deux aspects sont pour nous des valeurs fondamentales qui ont été la cause de l'entrée dans le combat intitutionnel et politique de nouveaux "sujets". Ces derniers l'ont chargé de nouvelles problèmatiques et ont élargi et enrichi la démocratie.

Inévitable divorce

Celle-ci n'est plus assimilable désormais à l'idéal libéral même si elle peut emprunter quelques principes au libéralisme. La démocratie est d'avantage comprise comme un espace de luttes, de conflits et surtout de création permanente de nouveaux droits. Il s'agit donc d'un processus ouvert et contraire à toute synthèse totalitaire. Ces nouveaux sujets, ce sont les travailleurs brésiliens qui, il y a encore quelques années, ne participaient pas à la lutte politique ; les femmes, qui ont commencé à lutter de façon assez dynamique sur tout le continent et qui ont conféré une dimension politique à des problèmes qui étaient auparavant perçus comme faisant partie de la sphère quotidienne et domestique ; des groupes ethniques qui ont décidé de mettre fin à une discrimination séculaire et qui revendiquent la reconstitution de leur société à partir de formes d'organisation et de valeurs culturelles nouvelles ; enfin, les minorités, comme les homosexuel(le)s qui ont mis en évidence la nécessité de penser la démocratie aussi par le respect de la différence.

Mais ces années de croissance qualitative et quantitative de la démocratie politique dans le sous-continent ont coïncidé avec la "décennie perdue", en particulier sur le plan économique et social.

La détérioration croissante des conditions de vie de larges secteurs de la population a favorisé une approche selon laquelle la démocratie politique ne servirait à rien, puisqu'elle n'empêche ni la faim, ni les maladies, ni la pénurie de logements et des transports, ni la violence quotidienne. S'y ajoute la dénonciation de la corruption, d'appropriation croissante de l'Etat par de véritables cliques privées comme ça a été le cas de Collor au Brésil.

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La crise sociale et la crise morale, ainsi que la brutalité à laquelle est soumise une grande partie de la population, ont offert des arguments aux candidats "providentiels", (le cas de l'autogolpe de Fujimori au Pérou, la débacle de Serrano au Guatemala, ou les tensions politiques au Vénézuela, Colombie ou Brésil). L'absence de démocratie économique et sociale menace la démocratie politique.

Incapacité tragique

Mais la cause de l'échec ne réside pas dans la démocratie politique, acquise au prix d'intenses luttes populaires. Elle est imputable aux classes dominantes, incapables d'assumer pleinement et de façon permanente la démocratie. Incapables aussi de faire fonctionner les économies de marché qu'elles défendent de façon rhétorique, les classes dominantes se sont appropriées l'Etat national qu'elles ont mis au service de leurs intérêts particuliers ; à travers un processus de privatisation, elles tentent de se réapproprier, par la fraude et la corruption, la richesse créée par le sacrifice de millions de travailleurs pendant des décennies (...).

C'est à la gauche latino-américaine que l'on doit la reconnaissance du besoin d'éthique, dimension revendiquée massivement. L'alternative est claire : ou les forces de gauche intégrent cette dimension dans leur projet politique, ou bien les liberticides l'utilisent contre la démocratie politique au nom de prétendus avantages sociaux qu'ils promettent d'accorder à travers des procédures autoritaires et paternalistes. D'autres Fujimori surgiront si la conscience de la citoyenneté se dissout, si nous ne combattons pas la corruption, et surtout, si nous ne proposons pas de réformes radicales éradiquant la pauvreté et la misère, et ranimant la croissance avec une distribution de richesses. Ce projet passe par l'élargissement et l'affirmation des libertés politiques.

Pour affronter la misère du sous-continent, les pays d'Amérique latine doivent formuler un projet national de développement et une proposition alternative d'intégration continentale. Le premier devra rompre radicalement avec les propositions nationales connues et éculées, parce que le "développement-national", en promouvant la croissance, a été incapable de réaliser des réformes sociales favorisant une concentration de la croissance créée.

Un projet national de développement doit refuser la formule conservatrice du "croître d'abord, distribuer ensuite". Il faut faire de la distribution de la richesse un facteur qui étaye la croissance. Ensuite, le "développement-national" étatiste, a vu le jour dans le cadre autoritaire d'une démocratie restreinte, ôtant toute autonomie aux classes laborieuses. Un projet national de développement suppose non seulement la démocratie politique, mais aussi son élargissement et sa radicalisation, par la combinaison de mécanismes représentatifs et de démocratie directe et par le contrôle croissant de l'Etat par la société.

Enfin, le "développement-national" laissait croire que la configuration de l'économie mondiale favorisait l'autarcie, alors qu'elle évoluait sous le signe de la globalisation. Un projet national de développement doit aborder positivement la place de nos pays dans le nouvel ordre international. Ce dernier chemin est parsemé d'obstacles. D'abord, parce que la décennie perdue d'abord et les ajustements néo-libéraux ensuite, ont relégué nos pays à la marge du système, en leur faisant perdre leur compétitivité. Preuve en est la perte de dynamisme de nos industries ; il y a eu désindustrialisation et retour à des stades économiques de type primaire exportateur. Ensuite, parce que nous avons perdu les avantages comparatifs que nous détenions dans le passé. Les matières premières perdent en importance dans les processus productifs modernes, et partant, en valeur sur le marché mondial. Et à quoi sert de posséder une force de travail abondante si celle-ci est déqualifiée par l'absence de politiques de formation ?

Formuler en positif

Nous ne possédions pas les atouts pour détenir de grands marchés, et aujourd'hui nos populations ne peuvent plus consommer à cause de leur misère.

C'est pour cette raison que la question de l'articulation d'un projet national de développement avec un projet d'intégration continentale revêt une importance particulière. Il ne s'agit pas de deux étapes distinctes, subordonnant l'intégration continentale à un développement national préalable. L'intégration est un vecteur du projet national, permet de renforcer les économies et de les articuler, en donnant davantage de poids dans la négociation aux grands centres économiques. C'est pourquoi nous refusons des projets comme l'"Initiative pour les Amériques" de l'administration Bush, qui réduit l'intégration à la création d'une zone de libre-échange, et que nous saluons les camarades du PRD et de la gauche mexicaine qui se sont opposés au traité de libre échange (NAFTA).

La logique qui est derrière l'"Initiative" a déjà été responsable du déficit commercial dont souffre aujourd'hui l'Amérique latine par rapport aux Etats-Unis, et qui nous fera régresser au stade d'économies importatrices, dont l'impact social serait terrible.

(..) Mais les politiques néo-libérales et l'offensive idéologique qu'elles ont déchainée, quoique atteintes, ont encore une certaine vigueur. Dans les mois à venir, qui seront marqués par de durs affrontements politiques, nous devons nous faire les porte-paroles du mécontentement populaire. Il est nécessaire de développer cette résistance, mais cela ne suffit pas. Il faut passer de la dénonciation à l'affirmation d'un projet. Dans beaucoup de pays, il y aura des élections dans les 18 mois à venir. Ce sera une occasion privilégiée de construire une alternative qui dépasse la propagande ou le dogmatisme doctrinaire, et de présenter un projet radical de réformes au contenu mobilisateur.

Cette lutte sera difficile, car nos adversaires utiliseront toutes leurs armes pour obstruer la route qui mène au pouvoir. Nous devrons faire preuve d'intelligence politique pour combiner les luttes au plan institutionnel avec le combat social. Selon les résultats au Vénézuela, au Chili, en Colombie, au Mexique, au Brésil, au Salvador, dans d'autres pays, qui seront le théâtre d'élections en 1993 et 1994, une nouvelle Amérique latine, active et souveraine, émergera et occupera un rang nouveau dans le monde.

Le nouvel ordre mondial issu de l'effondrement du socialisme bureaucratique en Union Soviétique et en Europe de l'Est, sur lequel la guerre du Golfe a confirmé l'hégémonie des Etats-Unis, ne pourra durer éternellement. Il n'est pas un fait accompli auquel nous devrions nous résigner ; nous devons organiser la résistance contre le grand capital à partir d'alliances larges, complexes et souples, passées dans l'optique des travailleurs et autour de programmes radicaux de réformes économiques, sociales et politiques. Je conclurai en disant avec emphase que la possibilité de changements en Amérique latine est entre nos mains.

Leur impact sur la situation mondiale sera considérable, et ouvrira une nouvelle période d'espoir dans cette phase difficile pour les travailleurs du monde. La victoire de nos pays sera, finalement, le meilleur soutien que nous puissions offrir à Cuba qui n'a aujourd'hui pour seul allié que les peuples du continent ; et qui pourrait avoir demain le soutien de gouvernements démocratiques et populaires dans toute l'Amérique latine. *

La Havane, juillet 1993.

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