Dix ans après le début de la crise de la dette qui a secoué le système financier international -crise qui a permis en Amérique latine la plus importante restructuration capitaliste de l'après-guerre —, les institutions financières internationales et les gouvernements du continent ne perdent aucune occasion d'affirmer que cette fin de siècle verra un redressement économique, résultant de la consolidation des "changements structurels" dans la région. Alfonso MORO
C ette assertion repose sur le
postulat que le fondamentalisme néo-libéral aurait vaincu l'Etat populiste, interventionniste et gaspilleur, et que ce dernier n'offrirait plus d'espace pour un projet alternatif autre que le capitalisme sauvage ; moins encore pour une alternative tentant de satisfaire les besoins élémentaires de nos peuples. Mais cette victoire annoncée, non seulement tarde à se confirmer, mais on ne parler de victoire qu'en occultant les coûts sociaux, économiques, politiques et écologiques payés par notre région, ou en faisant abstraction du bilan de douze années de politique monétariste dans la quasi-totalité du globe. Sur ce terrain, la gauche latino-américaine a beaucoup à dire et à faire, à condition de rompre avec une sorte de tare originelle, l'étatisme.
Le capitalisme international traverse depuis le début des années 70 une phase de croissance réduite du taux de bénéfice. caractérisée par des éléments constants : des taux d'inflation supérieurs, des crises généralisées (1973-1975 et 1980-1982), une hypertrophie de la sphère financièrespéculative par rapport à celle de la production et un développement inédit de la corruption (l'apanage du vieil Etat-providence...) et l'existence de "nouvelles branches" de production comme le trafic de drogue. La croissance économique dans l'ensemble des pays impérialistes entre
1982 et 1990 était dûe au processus de restructuration du travail (qui continue encore), qui visait à augmenter le taux de plus-value, à déréguler le poids et le pouvoir des travailleurs dans les usines, en affaiblissant ainsi les structures syndicales et leur capacité à intervenir, fût-ce tangentiellement, dans le processus de production, afin de redresser le taux de bénéfice.
La croissance du pillage
Cette croissance est dûe aussi à l'augmentation des déficits publics génératrice d'endettement des Etats, et au pillage continu de l'excédent social du dit "tiersmonde" qui, en ce qui nous concerne, s'est traduit tout au long de la décennie 80 par un transfert vers les pays impérialistes de plus de 400 000 millions de dollars, au titre du paiement du service de la dette), de transferts de royalties et à cause de la détérioration des termes de l'échange des produits exportés sur le marché mondial.
Appâtés par un gain facile, les pays riches ont détruit des pans entiers des vieilles enclaves industrielles, en les délocalisant vers des pays sous-développés dotés d'un certain niveau d'industrialisation et d'infrastructures, en misant sur de bas salaires et l'abscence de structure syndicale autonome. L'objectif était précisément de redresser leur marché et de rivaliser pour baisser les coûts de production.
Tout redressement plus ou moins stable du capitalisme signifiera d'avantage de marginalisation et d'exclusion de larges secteurs de la population, y compris dans les pays impérialistes, car la fin de l'onde longue dépressive n'est pas pour demain.
L'augmentation constante de la misère dans le "tiers-monde" , à laquelle s'ajoutent dorénavant la détérioration qualitative des conditions de vie des peuples d'Europe de l'Est et le recul du pouvoir d'achat des salariés des pays impérialistes, entravent l'expansion du marché mondial et freinent le développement massif des investissements productifs, phénomène aggravé par la croissance géométrique du secteur spéculatif de l'économie.
A partir de la concentration polarisée de la richesse ces dernières années entre les mains d'un vingtième de la population mondiale, le "Sud" a pénétré les pores des économies capitalistes les plus développées, et plus de mille millions d'êtres humains (un cinquième de la population mondiale) sont relégués à une pauvreté extrême, et privés de l'accès à la satisfaction de leurs besoins les plus élémentaires.
En plus de l'aggravation quotidienne du conflit "Nord-Sud", nous assistons à la globalisation de l'économie capitaliste, dont les effets les plus destructeurs s'étendent à toute la planète. Les succès dont se flattent le FMI et la Banque mondiale ont été obtenus là où l'économie traditionnelle a été détruite en échange d'une augmentation vertigineuse de la misère et de la faim.
D'autre part, douze années de mesures monétaristes et d'idéologie néoconservatrice, ont été incapables de sortir le capitalisme de sa crise, ce qui explique que le fondamentalisme néolibéral soit maintenant au banc des accusés, et que la majorité des gouvernements européens, ceux du Japon et des Etats-Unis tentent de relancer la croissance par l'application de mesures de type néo-keynésien, en donnant un nouveau souffle à l'intervention de l'Etat régulateur et au protectionnisme. Mais le problème central demeure : tout redressement véritable, durable implique une augmentation du taux de bénéfice, donc des mesures d'austérité imposées aux salariés avec encore plus de rigueur.
La résurgence de l'interventionnisme étatique et du protectionnisme, au-delà des résultats escomptés, est grotesque. Dans nos pays, les institutions et banques impérialistes n'ont de cesse d'exiger que l'Etat se retire complètement de l'activité économique, que les entreprises nationales soient privatisées, que les déficits fiscaux ne dépassent pas un certain seuil, que les "forces du marché" aient le champ libre et que soient supprimées les mesures douanières ; à l'heure où le gouvernement japonais décide de s'auto-injecter 150 000 millions de dollars pour relancer son activité économique, où la dette publique intérieure du gouvernement allemand atteint des niveaux inimaginables, dûs à l'absorption des länders de l'ex-RDA. C'est la politique des deux poids-deux mesures, ou double morale du capitalisme. Deux poids, deux mesures
La marche triomphaliste qui a annoncé l'avènement d'un "nouvel ordre mondial", dans la foulée de la guerre du Golfe, ressemble à une longue marche dont personne ne peut prédire la fin. L'émergence et la reproduction rapides de nouveaux blocs économiques sous la domination des puissances impérialistes, représentent pour ces dernières une tentative de redistribution de leurs zones d'influence, mais tendent aussi à donner de l'impact aux guerres commerciales et à reléguer des régions entières ne pouvant garantir un développement minimum à leurs populations à la marge du marché mondial.
Mais ces guerres (qui n'ont jamais existé auparavant) ouvrent une série de contradictions, symbolisées par l'échec retentissant du dernier sommet des sept pays les plus riches, sur lesquelles nos pays pourraient agir, à condition de rompre avec cette politique de restructuration, en revendiquant en même temps la souveraineté nationale et un nouveau type d'intégration économique internationale.
Les effets de la décennie dite "perdue" sont bien connus : chute du PNB, régression du produit par tête d'habitant, détérioration des infrastructures sociales, inflation débridée, transfert net de capital vers les pays impérialistes, dégradation qualitative de la culture et de l'éducation, reproduction algébrique de poches de misère, résurgence de maladies de l'époque médiévale, et bien sûr en aval l'augmentation de la population vivant en-dessous du seuil de pauvreté. Par rapport à 1970, le pourcentage de la population pauvre a augmenté de
Les "termes de l'échange" ont connu une détérioration de l'ordre de 21 % (1990-1980), et la participation du commerce extérieur latino-américain au marché mondial est passée de 8 % en 1960 à 4 % en 1990, alors qu'une des bases des plans d'ajustement est précisément la réinsertion dans le marché mondial ! Il y a eu réinsertion mais elle a eu pour corollaire la marginalisation de l'Amérique latine dans Productivisme destructeur
Nous ne pouvons occulter ses effets destructeurs : la déstructuration sociale, ce sont les milliers de travailleurs et de travailleuses licenciés au nom d'une efficacité productiviste, tournée vers le marché extérieur pour éponger le service de la dette ; c'est l'affaiblissement politique des organisations sociales, étouffées par la façon autoritaire dont l'Etat affronte leurs revendications ; c'est depuis des années, une offensive idéologique globale où tout rapport solidaire, fraternel, classiste, est assimilé à "l'ancien", et partant, doit être détruit.
Cette déstructuration politico-sociale a une contre-partie dans la "restructuration" ou "changements structurels" des discours officiels, c'est-à-dire, dans les mesures qui consolident une société polarisée : c'est ainsi que le gouvernement mexicain licencie d'un jour à l'autre des milliers de travailleurs de Volkswagen, en profitant d'un conflit syndical interne, et donne à la direction de la transnationale la garantie que ses intérêts dans le pays ne seront affectés par aucun conflit du travail ; que le Brésil, qui recevait en 1991 près de 11 millions de dollars d'entrées nettes de capitaux, comptait une population en dessous du seuil de pauvreté dépassant les 80 millions et, pire encore, comme l'a dénoncé Lula, beaucoup travaillent dans des conditions relevant de l'esclavage.
C'est aussi le constat que dans les affaires, les gains comptent plus que l'idéologie, comme le révèle l'attitude des milieux financiers internationaux face au gouvernement de Endara, ou, dans un autre sens, l'attitude des Etats-Unis face au Nicaragua après la défaite électorale des Sandinistes.
Restructuration sous l'égide du FMI
Dans de nombreux cas, les politiques dites d'ajustement structurel appliquées en Amérique latine sont antérieures à la crise de la dette extérieure qui date de 1982, même si c'est à partir de cette date qu'elles se sont approfondies et étendues à tout le continent. Il y a encore quelques années, une erreur fréquente dans les secteurs de la gauche latino-américaine consistait à faire porter au FMI et à la Banque mondiale la responsabilité de ces politiques, et à omettre le rôle central joué par les capitaux et les gouvernements latino-américains, que ces derniers soient démocrates-chrétiens, sociaux-démocrates, ou populistes.
Cette erreur a eu des conséquences pratiques. En effet, ce type d'appréciation occulte un aspect central du problème, à savoir que la majorité absolue de la bourgeoisie latino-américaine, et avec elle les gouvernements, se prononce en faveur de cette politique — l'unique divergence porte sur le rythme de son application → étant donné que les bases sociales et économiques sur lesquelles reposait le vieux système de domination politique et d'accumulation de capital sont dépassées. C'est là que réside la force et la faiblesse de leur projet.
La force du projet vient du fait que cette offensive a été combinée avec l'attaque lancée contre les travailleurs des pays impérialistes a partir de 1982, sans que ni ceux-ci ni leurs directions ne soient en mesure d'opposer la résistance nécessaire. Des luttes et révoltes sociales de grande envergure ont bien éclaté au début de la décennie passée, mais elles se sont soldées par des défaites (2).
Fortes de cet appui nodal, les politiques d'ajustement appliquées dans notre continent avaient tout loisir de s'imposer, sous la tutelle du FMI et de la Banque mondiale. En arguant du fait que la crise
1) Lors de la 3ème Conférence régionale sur la pauvreté en Amérique Latine et les Caraibes, en novembre demier, la Commission économique pour l'Amérique Latine des Nations Unies (CEPAL) a indiqué que la misère touchait « près de 46 % des latino-américains (196 millions) » et que, entre 1980 et 1990, ce chiffre a augmenté à un taux annuel de 4%, surtout « dans les pays au plus grand poids économique et démographique, comme l'Argentine, le Mexique, le Brésil et le Vénézuéla ».
2) Les contrôleurs aériens aux Etats-Unis en 1981, sous le premier gouvernement Reagan, ou la grève des mineurs britanniques en 1984-85, sous Thatcher, ou la lutte en défense de l'échelle mobile des salaires des travailleurs de la Fiat en Italie.
était dûe aux excès de demande, au manque d'épargne intérieure, aux mesures et aux lois protectionnistes qui découragent les investissements privés internes et extérieurs, et à une hypertrophie du secteur public, ces dernières ont imposé des dispositions tendant à abolir toute forme de contrôle économique (subsides, droits de douanes), la privatisation de secteurs stratégiques (chemins de fer, télécommunications, industrie électrique, etc) la création d'un climat de "sécurité" pour les investissements étrangers, l'ouverture commerciale sans discrimination, la chute verticale des salaires réels, et la dévaluation des monnaies nationales en pourcentage plus que proportionnel aux taux d'inflation des pays avec lesquels passe le commerce extérieur pour assurer le paiement de la dette.
L'éternel triangle
Dans cette optique, les coûts sociaux ne sont qu'une variable aléatoire de plus et non la constante ; le trio composé par les bourgeoisies latino-américaines, leurs gouvernements et le capital financier international à travers le FMI et la Banque mondiale, a maintenu l'essentiel de son orientation en dépit des mauvais résultats obtenus : entre 1981 et 1992, 13 des 17 principaux produits d'exportation du continent latino-américain ont connu une chute réelle de leurs prix (mesurés en dollars courants), qui oscille entre un minimum de -2,4 % (farine de poisson), à des maxima supérieurs à -60 % (sucre, café, pétrole brut, étain). Cette détérioration des mécanismes de l'échange va de pair avec une augmentation des mesures protectionnistes imposées par les pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) au reste du monde, si bien qu'en 1986, plus de 20 % des importations en provenance des "pays en développement" ont été affectées par ces mesures (3).
Par ailleurs, la détérioration même des termes de l'échange, et la croissance réelle des taux d'intérêt sur les marchés financiers internationaux ont absorbé en moyenne 10 % du PIB de la région pendant la décennie passée, alors que le sous-continent a été exportateur de capitaux.
Si le sous-continent bénéficie d'un nouveau transfert net de ressources, cela n'est dû qu'aux taux élevés d'intérêts réels de la région, supérieurs à ceux des marchés financiers internationaux (car beaucoup de ces capitaux sont situés dans les secteurs spéculatifs de l'économie) et aux processus de privatisation-dénationalisation auxquels a été soumis le patrimoine de nos peuples. En ce qui concerne ce dernier élément, l'hémorragie ou la perte nette d'emplois dûe aux politiques de "rationalisation des ressources" proposées par la Banque mondiale, a entraîné une augmentation du marché informel, la précarisation généralisée du travail, et l'affaiblissement qualitatif des organisations sociales des travailleurs, en premier lieu les syndicats.
La faiblesse du projet tient, quant à elle, à la désintégration des vieux pactes sociaux des années 40, ceux-là mêmes qui ont contribué à consolider les régimes de domination politique aujourd'hui en crise : Mexique, Colombie, Pérou, Argentine, Bolivie, entre autres, où la bourgeoisie n'est pas parvenue à formuler de nouveau projet à long terme. En conséquence, contrairement à ce qu'on voudrait faire croire, l'instabilité économique, politique et sociale dans la région est une constante et personne ne peut affirmer que cela changera à court terme.
Dans la mesure où les Etats ont joué un rôle central dans l'instrumentation de ces pactes, la "Réforme de l'Etat" imposée par les promoteurs du libéralisme suppose un double changement qualitatif : d'un côté, dans les rapports entre l'Etat et l'économie, d'autre part, entre l'Etat et le mouvement de masse, sans que ces changements résolvent les faiblesses chroniques du sous-continent : le développement de la misère, sa dépendance à l'impérialisme et l'absence de démocratie. Or la domination des Etats latino-américains remonte à un moment privilégié de la situation économique mondiale, qui a permis aux liens entre l'Etat et l'économie et entre l'Etat et le mouvement de masse d'être conditionnés par le développement du marché intérieur, l'emploi et certains mécanismes de distribution de la rente. Une intégration pervertie, conflictuelle et inégale.
En juillet 1990, la première déclaration du Forum de São Paulo a souligné à juste titre les risques de l'"Initiative pour les Amériques" de Bush, son caractère hégémonique, profondément anti-démocratique et contraire « aux véritables intérêts du développement économique et social de notre région ». Si cette proposition est restée lettre morte, tant ses objectifs étaient ridicules, l'arrivée de Clinton complique les choses. D'une part, la classe dirigeante nord-américaine est divisée sur le Traité de libre commerce avec le Mexique et le Canada, et d'autre part, la priorité numéro un de l'administration actuelle est de travailler à la restructuration interne du pays.
Certains pensent que l'utilisation de la main-d'œuvre à bon marché et de l'infrastructure mexicaine seraient essentielles pour sauver leur propre marché, et pour concurrencer dans un deuxième temps le Japon et l'Allemagne sur le marché mondial, d'autres estiment que ce processus ne servira qu'à désindustrialiser d'avantage le pays et ne bénéficiera qu'à quelques multinationales, dans un processus d'association avec le capital japonais, sans parler du danger de voir une série d'entreprises-clé japonaises ou allemandes fermer pour s'installer au Mexique (4) et de là torpiller comme jamais le marché nord-américain.
Il y a du vrai des deux côtés et c'est une des preuves de la faiblesse de l'économie nord-américaine. Tandis que, en 1960, le PNB représentait 40% du total mondial, il a chuté à moins de 25 % en 1990. D'autre part, l'hégémonie internationale du capital financier nord-américain, qui a vu vers 1982 figurer la Citycop et la Bank of America en tête des dix banques les plus importantes du monde, a décru en 1990, année où les capitaux des six premières banques étaient japonais et où aucune banque US ne figurait. Les exportations agricoles des USA sont passées de 27 % du total mondial en 1975 à moins de 10 % en 1989, bien que les subsides aient augmenté de 80 %.
Mais le plus important reste la détérioration croissante des niveaux de productivité, qui leur interdit de concurrencer dans les conditions optima les capitaux européen et japonais. Pour sortir de cette situation, il leur faudrait augmenter le niveau d'exploitation de la classe ouvrière nord-américaine, ce qui entraînerait un redressement du taux de plus-value. Comme la croissance de la productivité dans beaucoup de branches industrielles continue d'être morose, le gouvernement a choisi de baisser les salaires réels (5).
Il y a donc un lien direct entre la crise aux Etats-Unis, les propositions d'accords régionaux et les politiques d'ouverture commerciale et de dérégulation du travail appliquées dans notre continent. Nous devons analyser ce processus d'intégration, ses limites, ses effets et les possibilités qui s'offrent à la gauche.
Il s'agit d'une intégration inégale, pervertie et conflictuelle. En effet, la logique qui domine le marché mondial capitaliste,
3) Les conclusions de la Banque mondiale ne sont donc guère surprenantes : « Aujourd'hui (1991), plus de 4 000 millions de personnes, c'est-à-dire près de 80 % de la population mondiale, vivent dans les pays en développement. La part de ces pays dans la production mondiale est inférieure à 20 %, et leur part dans les échanges mondiaux ne dépasse pas 17% ».
4) Volkswagen a fermé aux USA face à l'imminence de la conclusion du TLC et a décidé de mener à bien un investissement de plusieurs millions dans son usine au Mexique.
5) Comme l'attestent les comparaisons entre 1988 et 1982, lorsque les salaires moyens ont été réduits de 10 dollars par semaine.
qui marginalise des pays et des régions entières, concerne aussi notre continent, en vertu de la loi du bénéfice maximum. En d'autres termes, nous sommes face à un cas typique de "sélection naturelle" propre au capitalisme tardif. On ne peut songer à l'intérêt fondamental du gouvernement des Etats-Unis à la signature du TLC avec le Mexique et s'imaginer que cela pourrait s'appliquer à d'autres régions.
L'intérêt porté au Mexique est dû à sa situation géographique et combine des aspects économiques politiques et sociaux. En échange, l'impérialisme nord-américain est prêt à appuyer des initiatives comme celles des pays andins ou le Mercosur, mais il n'a aucunement l'intention de passer des accords similaires au TLC et qui divisent l'opinion publique nord-amé-
Ainsi, grosso modo, l'impérialisme a fixé trois priorités économiques, dépendant des possibilités de nos pays pour sortir de sa crise. Bien sûr, l'ensemble de la région est toujours son arrière-cour, et cette dernière revêt son importance géostratégique rendue tristement célèbre par la présidence de Monroe.
Un premier groupe est constitué des pays amenés à jouer un rôle important dans la nouvelle distribution du marché mondial, qui disposent d'une infrastructure et sont situés dans des zones stratégiques du sous-continent (Mexique, Brésil, Chili). A un second niveau, on peut rassembler des pays comme la Colombie le Vénézuela, le Pérou, l'Uruguay ou l'Argentine, dont le degré d'industrialisation est inférieur à celui du premier groupe, mais dont les marchés intérieurs, peuvent attirer les capitaux nord-américains (à cause de la récession en Amérique Latine, les exportations des Etats-Unis entre 1982 et 1988 y sont tombées à 182 000 millions de dollars). Et enfin, un groupe de pays dépendants sont exclus, ceux dont on ne tire que les matières premières, et occasionnellement, une main-d'œuvre à bon marché (ceux d'Amérique centrale, le Paraguay, la Bolivie et une bonne partie des Caraibes).
Ce classement n'est pas statique étant donné le jeu permanent des intérêts politiques dans et hors des Etats-Unis. Il suffit pour s'en convaincre de voir l'importance donnée à la région andine productrice de feuille de coca, ou les milliers de millions de dollars destinés à l'Amérique centrale pour tenter de faire échouer le mouvement révolutionnaire et populaire. Dans ces cas comme dans d'autres la violation de la souveraineté nationale, avec la complicité des gouvernements locaux, a été notre lot quotidien. Mais ces accords régionaux ou bilatéraux posent un triple problème : un espoir peu fondé de parvenir à un traité commercial avec les Etats-Unis ; des mécanismes qui favorisent les pays les plus développés des différentes régions ; et enfin, des accords qui sont le complément d'une politique néolibérale qui affecte principalement les classes populaires.
Une autre intégration économique est pourtant possible, une intégration qui cherche d'abord à résoudre les problèmes clés que sont l'alimentation, la santé, etc., qui cherche une complémentarité réelle et qui puisse négocier une intégration d'ensemble différente.
Cela implique que la gauche puisse répondre à un défi toujours difficile : savoir combiner justice sociale et efficacité productive. Il est vain de promettre que si la gauche gouverne, les salaires vont augmenter immédiatement où que le plein emploi sera rétabli, si on ne répond pas à la question de comment procéder sans enfoncer nos économies dans la misère totale, pour ensuite recourir aux pires éléments des plans d'ajustement et devenir des gouvernements de gauche qui appliquent les mesures les plus sauvages contre la population. Une première réponse consisterait à développer dans des proportions inédites la démocratie.
Jusqu'à présent, toutes les expériences de modernisation ont eu pour corollaire la coercition pour accroître la productivité du travail, tant dans les pays capitalistes que dans ceux appelés socialistes. Par contre, on n'a jamais tenté de moderniser le procès de production par une démocratisation générale, irréductible au suffrage universel. Utilisere la flexibilité et la nouvelle organisation du travail pour les démocratiser véritablement. Efficacité productive et démocratie intégrale sont la précondition d'une véritable justice sociale.
L'hégémonie du fondamentalisme monétariste de la décennie passée est en déclin. Les difficultés pour consolider un nouvel ordre mondial sont évidentes pour tous. L'effondrement du vieil ordre issu de la guerre froide, entraîne une contradiction insurmontable à court terme : d'une part, l'impérialisme (nord-américain, surtout, à cause de ses possibilités militaires) est plus libre que jamais ; d'autre part, ses difficultés l'empêchent de consolider son hégémonie et cela alimente le chaos international.
Les responsabilités de la gauche
La crise a joué un rôle néfaste pour la majorité de la population latino-américaine. Une série de luttes sociales ont été défaites : les mineurs boliviens, les pétroliers mexicains, les métallos argentins, les syndicats classistes péruviens, les enseignants colombiens, etc. Cela a ôté du poids au prolétariat dans la société, et a entraîné un affaiblissement de la centralisation des luttes.
sion des éléments les plus destructifs du capitalisme. L'extinction des communautés indigènes de la forêt amazonienne, la contamination, jour après jour des eaux du rio Bravo, du Suchiate ou de l'Amazone ; la déforestation de millions d'hectares sur tout le continent pour semer des variétés de produits agricoles ou leur transformations en régions d'élevage destinées, dans leur majorité, aux marchés étranger ; la tentative systèmatique de détruire la culture, les traditions et l'histoire de nos peuples par le monopole des principaux médias, qui cherchent quotidiennement à nous convaincre qu'il n'y a d'autre alternative que celle du capitalisme sauvage.
Dans les années 80, le mécontentement social et les mobilisations populaires ont préparé la fin des dictatures qui asservissaient le continent. Des gouvernements leur ont emboîté le pas, qui ont promis la justice et des temps meilleurs. On en connaît le résultat : en Uruguay et en Argentine, au Chili et au Brésil, en Bolivie et au Guatémala, les responsables du cauchemar ont été absous au nom de la réconciliation nationale.
Au début des années 90, la crise irréversible des projets développementistes bourgeois, l'absence quasi-totale de mouvement ouvrier indépendant et l'échec relatif des courants de gauche comme alternative viable et crédible ont permis à des personnages de se présenter comme les porte-parole de leurs peuples dans une lutte sans trève ni merci contre l'immorali-
té des "gouvernements et partis traditionnels". Nous savons comment Collor de Mello ou Fujimori ont utilisé les aspirations à la démocratie. En fin de compte, deux éléments ont survécu : l'instabilité sociale et les aspirations encore insatisfaites à la démocratie.
La "réforme de l'Etat" suppose un double changement qualitatif, que nous devons prendre en compte quand nous parlons d'instabilité sociale : la crise du PRI au Mexique, celle du péronisme argentin, celle de l'APRA au Pérou, ou dans son genre, celle du bipartisme traditionnel au Vénézuela, Colombie ou Uruguay sont inexplicables si on ne tient pas compte les mutations qualitatives sur ce terrain.
Ce que nous voulions souligner, c'est qu'à partir de 1989, la crise politique des projets bourgeois traditionnels s'est accentuée et a empêché la consolidation de la restructuration capitaliste. Le problème n'est pas économique, mais politico-économique. Le Paraguay, le Panama, le Brésil, l'Uruguay, le Chili, le Mexique, le Pérou, la Colombie, le Vénézuela, sans oublier la situation explosive qui perdure en Amérique centrale, en témoignent. Une illusion impressionante
Les difficultés tant économiques que politiques auxquelles s'est affronté le projet néo-libéral, ouvrent des possibilités de succès électoral pour la gauche. C'est vrai qu'aujourd'hui, à la différence du Chili de 1970, il n'y a pas de grande polarisation sociale (comprise dans le sens de grandes mobilisations et développement de l'auto-organisation du peuple), mais à travers un vote pour des candidats de gauche, se cache une illusion impressionnante et l'espérance d'un changement. C'est une aubaine si on sait l'orienter correctement.
C'est dans ce contexte que les possibilités d'une victoire électorale de Cuauhtémoc Cardenas au Mexique, du PT au Brésil, du Frente Amplio en Uruguay et voire de Causa Radical au Vénézuela, deviennent une variable objective dont les forces et partis réunis au Forum de São Paulo doivent tenir compte. Nous disposons d'une accumulation d'expériences, qui nous a appris que seule la mobilisation sociale, la lutte intransigeante en défense des intérêts de nos peuples, la défense radicale de la démocratie, peuvent donner des fruits. A l'inverse, quand l'heure est à la démobilisation, à la conciliation sur l'autel de la préservation des acquis, les résultats sont catastrophiques. Si on peut faire ce constat à partir des gouvernorats, municipalités et villes gouvernées par la gauche latino-américaine, raison de plus pour qu'il soit valide quand il s'agit de gagner les élections à la présidence.
Un éventuel triomphe de Cardenas au Mexique, ou de Lula au Brésil, ou du FA en Uruguay, signifierait immédiatement un changement dans les rapports de forces. Les problèmes à affronter seraient gigantesques, mais il serait possible de consolider les changements. Pour en finir avec l'hégémonie impérialiste, il faut des changements dans toute une série de pays.
La victoire de forces progressistes n'entraînera pas immédiatement de modification globale du pouvoir du capital, mais fournira des conditions meilleures pour les pauvres de notre continent, et, sans doute, une situation incomparablement meilleure pour combattre la politique du gouvernement des Etats-Unis contre la révolution cubaine. Le Forum de São Paulo doit donc être attentif aux élections qui se dérouleront à la fin de 1993-94, parce que c'est probablement là que se forgera un processus de réorganisation de la gauche latino-américaine.
Le Forum de São Paulo, convoqué par le Parti des Travailleurs (PT) du Brésil pour la première fois en 1990, a conquis un espace au-delà des frontières de l'Amérique latine en démontrant que les divers courants de la gauche du sous-continent étaient capables de s'asseoir et de discuter et de tenter de comprendre les changements au plan international avec la disparition de ce qu'on appelé le camp socialiste. Il constitue, même avec ses faiblesses, constitue un cadre de discussion et d'échange d'expérience unitaire, pluraliste et démocratique qu'il faut préserver. Celui qui a été exclu l'a été de son propre fait.
Respecter les rythmes
Vouloir forcer les étapes ou les décisions ne servirait qu'à affaiblir le forum. La pluralité peut être interprêtée comme une faiblesse, mais aussi comme une force. A plus d'un titre, le Forum est en train de forger une nouvelle culture politique sans hégémonies, ni partis-guide, en reconnaissant les accords et les différences, en sachant que celles-ci non seulement sont inévitables, mais de surcroît, sont salutaires.
Nous pensons, néammoins, que cela ne doit pas empêcher le compromis nécessaire de l'ensemble du Forum avec la défense de la révolution cubaine, ce qui suppose d'être ouvertement contre le biocus criminel que l'impérialisme yankee a imposé au peuple cubain depuis plus de trente ans, indépendamment du jugement qu'inspire aux uns et aux autres la politique suivie par le gouvernement révolutionnaire. Cette défense passera par la dénonciation de l'hypocrisie de nos gouvernements, et par des campagnes de solidarité les plus larges et unitaires possibles dans chaque pays. *
Août 1993