Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRANDE BRETAGNE

Luttes de femmes

· Inprecor n° 372, septembre 1993 · p. 31-32 · 1 974 mots

Femmes Syndicalisme Grande-Bretagne

Les femmes sont aujourd'hui sujettes à des attaques renforcées par la récession économique. Elles ne sont pas éjectées du marché du travail en beaucoup plus grand nombre que les hommes. Elles se renforcent en tant que composante de la population active, mais leurs emplois sont en majorité à temps partiel, mal payés, souvent précaires et avec des emplois du temps atypiques. La sécurité d'emploi des femmes est faible et, lorsqu'elles sont employées à temps partiel, leurs conditions de travail sont en général pires que celles de leurs collègues à temps plein. Marian BRAIN

M oins protégées, les

femmes constituent une source de travail bon marché pour les patrons. Ce développement de l'économie britannique n'est pas fortuit, mais le résultat direct de la politique gouvernementale.

La politique du gouvernement conservateur consiste à faire de la Grande-Bretagne un centre financier pour l'outre-mer et une économie où le travail est bon marché. Cela implique d'attaquer les salaires, de détruire l'Etat-providence et d'encourager la désyndicalisation. La situation des femmes dans le West Yorkshire illustre bien cette tendance : les femmes sont en passe d'y devenir le premier groupe de salariés en nombre, tandis que les hommes ont de plus en plus de mal à trouver un emploi et le chômage masculin ne cesse d'augmenter.

En 1986, le pourcentage de chômeuses a culminé à 9 %, alors que le chiffre était de 13 % pour les hommes. Alors que le pourcentage pour les hommes n'a cessé de grimper, le chômage des femmes est tombé à 5 %. D'après l'Institut national de surveillance des revenus (National Earnings Survey) les femmes du West Yorkshire gagnent presque 100 livres de moins que les hommes par semaine. La récession

GRANDE BRETAGNE du début des années 80 et celle du début des années 90, ont accentué la tendance vers le travail à temps partiel. Dans le Yorkshire, les travailleuses à temps partiel représentent la moitié de la population active féminine et 22 % de la force de travail totale. Dans un rapport récent, l'Agence de conseil des citoyens (1) a montré que de nombreuses entreprises licenciaient des travailleurs à temps plein et embauchaient du personnel moins payé pour le même travail. Les conseils des salaires — qui garantissaient une protection minimale aux bas-revenus — ne passeront pas l'été ; la situation des femmes empirera.

Dans la ligne de mire

En 1990, les femmes représentaient 48 % de la population active et 34 % des affiliés du Trade Union Congress (2). Face à une des offensives patronales les plus pernicieuses, l'implication des femmes dans les syndicats et les luttes associatives a accusé un sursaut sensible. Leur rôle dans les luttes récentes montre la voie au mouvement ouvrier.

Ce n'est pas nouveau : depuis la début du mouvement ouvrier, les femmes y ont toujours pris une place significative. L'analyse des conflits sur lesquels nous allons revenir confirme et renforce cette tendance historique : les femmes jouent un rôle d'avant-garde dans la défense des emplois, de la collectivité et des services

A l'usine de Burnsalls, dans le West Midlands, des femmes ont pris les plus radicales depuis le conflit de Grunwick dans les années 1970 (3). Ce conflit confirme la nécessité d'organiser les millions de non-syndiqués. La grève, en cours depuis plus d'un an aujourd'hui, illustre les difficultés spécifiques d'organisation des femmes, et à Burnsalls, celles d'origine Penjabi, qui travaillent dans les "ateliers de corvée" (4).

Ces travailleuses connaissent la réalité de la Grande-Bretagne de Thatcher et de Major. Leurs revendications tournent

1) L'Agence de conseil des citoyens est une institution indépendante qui dispense gratuitement des conseils juridiques et des informations sur les droits des consommateurs.

2) Le Congrès des syndicats (Trade Union Congress, TUC) est la confédération syndicale qui organise les travailleurs dans tout le territoire britannique - y compris l'Irlande du Nord.

3) Le West Midlands est la région urbaine qui entoure la deuxième ville britannique, Birmingham. Burnsalls fournit des éléments métalliques finis aux entreprises automobiles de la région. Ce conflit ressemblait beaucoup à celui de Grunwick, en particulier par le rôle joué par des femmes d'origine asiatique et par la "négligence" du mouvement syndical a leur egard.

4) Ce terme (sweat-shop) est devenu d'un usage courant en grande Bretagne pour désigner les conditions de travail particulièrement mauvaises.

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essentiellement autour des conditions de travail décentes (la fin des heures supplémentaires obligatoires, un environnement moins nocif et des tenues de protection adéquates) et un salaire égal pour les femmes (qui sont payées de 20 à 30 livres de moins que les hommes à travail égal). Elles sont restées inflexibles sur ces points, mais ont dû reculer sur une de leurs revendications : la réintégration de toutes les grévistes licenciées.

Leur syndicat, une branche du Syndicat général des municipaux et des chaudronniers (GMB), n'était pas reconnu. De plus, alors que les grévistes avaient organisé elles-mêmes une mobilisation de soutien, le GMB a souvent sapé le travail des grévistes et a lamentablement échoué lorsqu'il s'agissait d'apporter un soutien pleinement efficace.

Lors de la conférence des femmes du TUC il y a eu des débats sur les bas salaires, les conditions de travail dans les "ateliers de corvée" et sur l'abolition des Conseils des salaires, mais pas un mot n'a été dit par le GMB sur ce conflit, mené par ses propres affiliées, et qui posait toutes ces questions. Ce point a été mis à l'ordre du jour de la conférence par une femme d'un autre syndicat. Tout au long de la grève, le GMB a refusé de mettre en place des piquets de grève et a consciemment démobilisé tout soutien potentiel.

Manœuvres dilatoires

La direction du syndicat a essayé d'entraver les journées de solidarité coorganisées par les grévistes et des groupes de soutien dans plusieurs endroits du pays. Les grévistes ont montré au cours de leur lutte qu'il était possible d'établir un lien avec les mineurs. Elles ont tissé des liens étroits avec les Femmes contre la fermeture des puits de mines (WAPC), en particulier les femmes de mineurs du North Stafforshire (5). Une dirigeante des grévistes de Burnsalls était une des personnalités en vue de la manifestation de Londres organisée par les WAPC pour défendre le 31 puits menacés (6). Les grévistes de Burnsalls ont également opéré la jonction avec les travailleuses de Timex et ont fait une tournée de meeting dans l'ensemble du pays.

Le 30 juin 1993, la branche régionale du West Midlands du GMB a appelé à arrêter le conflit. Le responsable régional du syndicat s'en est justifié en arguant qu'il n'était pas possible de l'emporter par des moyens légaux, que le syndicat n'était pas prêt à mettre sur pied de piquets de grève de masse, ni à organiser un boycott des produits de l'entreprise. Il ne voulait plus dépenser d'argent pour ce conflit.

Il faudrait rappeler à ces nouveaux réalistes (7) que le mouvement syndical n'existerait pas si nos prédécesseurs n'avaient pas été prêts à enfreindre les lois. Des ouvrières agricoles, comme à Oxford, en 1873, ont été envoyées aux travaux forcés pour avoir organisé un piquet de grève. C'est le tollé qui a suivi, et la campagne de soutien de masse, qui ont conduit l'establishment à légaliser le piquet de grève. La majorité des grévistes de Burnsalls veut, pour sa part, continuer le combat entamé pour la justice.

On veut faire payer la crise à la classe ouvrière par des diminutions de salaires et des services publics. C'est la raison du conflit de l'usine Timex, à Dundee, en Ecosse. La direction voulait imposer une réduction de 10 % des salaires et alourdir la semaine de travail de trois heures, sans parler de diverses modifications défavorables des retraites et autres indemnités. Plus de 343 travailleuses ont été licenciées parce qu'ils s'opposaient à ces projets.

Plus de 80 % des travailleurs sont des femmes qui ont été à l'avant-garde des piquets de grèves massifs, tenus en infraction à la législation. La bureaucratie syndicale avait négocié un accord prévoyant une baisse des salaires de 27 %, trahison rejetée par les travailleuses. L'accord prévoyait aussi une baisse des cotisationsretraite de l'entreprise, de la subvention de la cantine, une réduction des congés de maladie, etc. Pour couronner le tout, les grévistes licenciées se sont vus proposer leur emploi à condition qu'elles passent un "test d'aptitude" ; une façon élégante pour les patrons de s'en prendre aux dirigeantes de la lutte.

Cette grève a été la plus militante en terme de piquets de masse depuis que les mineurs ont montré la voie à tout le mouvement ouvrier (voir dernière page).

Un isolement moindre

Un des bureaucrates les plus endurcis, le président du TUC, Alan Tuffin, a été contraint de soutenir une manifestation à Timex le 19 juin 1993, parce qu'il y avait été amené de force par des postiers en colère présents au congrès du Syndicat des travailleurs des communications, dont il est le secrétaire général. La pression était telle qu'il a dû appeler le TUC et notamment sa branche écossaise à mobiliser pour la manifestation.

Dans beaucoup de syndicats, il était plus facile de construire un soutien actif en faveur des grévistes de Timex que pour celles de Burnsalls. Les travailleuses de Timex étaient déjà organisées et les patrons s'attaquaient à des salaires et des conditions de travail déjà acquis. Les grévistes de Burnsalls sont parties de pratiquement rien. Il y a aussi en Ecosse une grande tradition militante qui a facilité une réponse immédiate du mouvement ouvrier local. Enfin, il y a une certaine réticence, dans beaucoup de couches de la classe ouvrière, à se mobiliser pour soutenir les employés d'"ateliers de corvée", qui sont en majorité des femmes et des Noirs.

Les employées de Timex ont également réussi à donner une dimension internationale à leur lutte et appellent à un boycott des produits Timex. Leur stratégie consiste à prendre Timex en "tenaille" entre un boycott des consommateurs et du mouvement ouvrier organisé (il y a un appel à ce que les travailleurs organisés ne touchent pas aux produits Timex ou au matériel qui pourrait aider la compagnie dans ses opérations "jaunes" à Dundee). Le Syndicat national des travailleurs des transports et le Syndicat des communications ont déjà proposé leur soutien. Toutefois, le boycott, à lui tout seul ne suffira pas. Si l'usine est fermée, il faudra en organiser l'occupation.

Garder l'offensive

Encore une fois, les WAPC ont été au centre de la bataille pour stopper le massacre des puits de mine. Ces femmes, qui ont été la clé de voûte de la grève de 1984. 85, se sont rapidement organisées alors que les mineurs étaient de nouveau dans le collimateur. Leur audace a permis de soutenir la lutte et de développer la conscience nécessaire pour la défense des 31 puits. Elles ont organisé une manifestation très déterminée de 15 000 personnes une semaine après le rapport initial de la commission spéciale sur le commerce et l'industrie (8).

Pendant la période prolongée de révision du projet gouvernemental, les femmes ont remonté et soutenu le moral des mineurs. Le gouvernement est tout de même parvenu à dissiper la colère qui a suivi son annonce, en particulier parce que le TUC continuait de refuser d'appeler à des journée de grève générale. S'il avait appellé à cesser le travail, il aurait eu un écho certain, si l'on en croit le caractère massif des première manifestations de soutien. Le dimanche suivant, les manifestants ont défilé des heures sous la pluie, montrant ce qu'il était possible de faire.

5) Le North Staffordshire est le comté situé immédiatement au nord du West Midlands

6) Sur ce sujet, voir Inprecor n° 367 de mars 1993.

7) "nouveau réaliste" est le terme qui designe la mouve ment ouvrier et la bureaucratie syndicale qui se "droitisent" en particulier depuis la défaite de la grande grève des mineurs en 1984-85

8) Cette "commission spéciale" est une commission du parlement britannique.

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