Le 2 août, l'Europe des Douze s'est mise en congé de son système monétaire (SME), c'est-à-dire du principal mécanisme devant mener à l'union politique et monétaire. Les anciennes règles ont été remplacées par une sorte de faux SME: la marge de fluctuation possible de chaque devise par rapport à une autre passant de 2,25 % en-dessous ou au-dessus d'un cours pivot à plus ou moins 15 % autour de ce même cours moyen. En d'autres termes, l'ancienne discipline règlementée à été remplacée par une liberté de flottement des monnaies (dans une fourchette de 30%) avec le simple espoir que les gouvernements s'autodisciplineront. Claude GABRIEL
Yes protagonistes — gouvernements et banques centrales — ont, dans un premier temps, affiché un optimisme de circonstance en prétendant que cette nouvelle bande de fluctuation allait enrayer le désordre monétaire et permettre de revenir très vite aux marges antérieures. Pourtant, les évènements du mois de juillet ne sont pas un accident de parcours. Ils ont amené une réévaluation des taux de change au sein de la Communauté européenne (CE) mais ont surtout provoqué une suspension des règles de solidarité monétaire du SME
L'évènement est considérable. Il marque un coup d'arrêt à la politique de convergence qu'implique le projet d'Union économique et monétaire (UEM). Cela peut accélérer l'abandon des disciplines financières et économiques qui, en principe, devaient permettre une totale intégration.
Certains gouvernements peuvent dès lors, après celui de la Grande-Bretagne et de l'Italie, faire le choix d'une dépréciation compétitive de leur monnaie afin de gagner des parts de marché à l'exportation.
EUROPE
Helmut Kohl a rappelé "les conditions très sévères" que constituaient toujours, selon lui, les critères de convergence. Et le Premier ministre français, Edouard Balladur, lui fit écho en déclarant que "c'est une erreur de vouloir bâtir une union économique et monétaire quand les politiques économiques divergent".
Le choc de la récession
Alors que la marche vers la monnaie commune nécessiterait une rapide homogénéisation des performances économiques, ces derniers mois ont vu se dessiner un mouvement inverse. Chaque Etat est sous l'emprise de problèmes et de contradictions particulières : l'Allemagne paye le coût de l'unification et doit maintenir des taux d'intérêt élevés pour attirer les détenteurs de capitaux et freiner son inflation ; la Belgique n'enraye pas sa dette publique; la France voit croître son déficit budgétaire ; l'Espagne affiche 22,5 % de chômage et un déficit public de 1 700 milliards de pesetas (1).
Même le gouvernement de John Major n'arrive toujours pas à inverser la tendance générale malgré les gains de la dévaluation de la livre de près de 20 % par rapport au mark et au franc français ; aucune reprise significative n'a encore été enregistrée en Grande Bretagne.
Globalement, la Commission de Bruxelles prévoit une baisse générale de la production pour l'ensemble de la CE, soit une moyenne de - 0,5 %.
Il est amusant de voir comment des hérauts du "marché", parmi lesquels des gens qui favorisèrent la dérèglementation des marchés boursiers, s'en prirent soudainement aux méchants spéculateurs... Or, si la spéculation a joué un rôle dans la crise de juillet, elle en était plus une conséquence qu'une cause.
Le SME a en effet craqué sous la pression de la récession et de la crise des finances publiques. S'en prendre aux seuls spéculateurs, ou comme certains l'ont fait, critiquer le "libéralisme du traité de Maastricht" (c'est-à-dire le projet d'union économique et monétaire, UEM) constitue un tour de passe-passe pour ne pas avoir à dénoncer la barbarie et la folie de tout un
1) 78 milliards de francs français.
système. Il s'agit même d'un contre-sens en ce qui concerne Maastricht puisque le projet de monnaie unique vise, notamment, à éliminer le désordre monétaire au sein de la Communauté.
Projet d'harmonisation
Get bataille des taux
En attendant, le SME était un instrument de transition dans la mesure où il ne saurait y avoir de système monétaire stable entre celui d'une monnaie unique et celui du change flottant généralisé. Le SME fonctionnait comme un cadre disciplinaire évitant les dévaluations compétitives et déterminait des "parités fixes ajustables" Il était chargé d'imposer la vertu financière aux Etats. Avec le SME, la Communauté se fixait plusieurs objectifs : limiter les risques de changes trop importants sur le court terme, simplifier ainsi les échanges commerciaux et les investissements en son sein, et réduire progressivement les marges pour aboutir à des taux de change fixes. Dès lors, dans un monde idéal où chaque pays aurait eu le même taux d'endettement, le même déficit public, le même taux d'inflation et les mêmes taux d'intérêts, il aurait été possible de faire "caisse commune" et de se doter d'une seule monnaie (2). Cet idéal a donné naissance aux critères de convergence... sorte de pis-aller indiquant la direction à suivre (voir encadré ci-contre).
Mais, au cours de cette transition, la libre circulation des capitaux permise par l'Acte unique peut déraper sous l'impact d'évènements politiques ou économiques et compromettre tout le SME par des mouvements trop importants sur le marché des changes. C'est exactement ce qui vient de se passer.
La récession s'est combinée à la globalisation internationale des marchés financiers et à l'accroissement de la circulation des capitaux dans le CE elle-même. Puisque les taux de change relatifs étaient encadrés règlementairement au sein du SME, les gouvernements nationaux ont reporté sur le système des taux d'intérêt la liberté d'action qu'ils avaient perdu sur les parités monétaires. La hausse des taux d'intérêt (à partir de la hausse des taux allemands) devint le principal instrument d'intervention de chaque Etat pour tenter de contrôler les "critères fondamentaux" que sont l'inflation, la balance des paiements et la masse monétaire. La dynamique ainsi engagée a aggravé les tendances récessionistes en limitant l'accès aux crédits d'investissement et de consommation.
La bataille des taux d'intérêt peut ainsi valoriser artificiellement une devise si les détenteurs de capitaux se reportent sur son marché. C'est ce qui est arrivé un temps à la peseta espagnole, limitant par contrecoup les progrès à l'exportation de l'économie espagnole puis débouchant sur sa dévaluation en septembre 1992.
A l'inverse, le gouvernement britannique a décidé de tenter une reprise économique "en solitaire" par une relance du crédit. Il lui a donc fallu aussi utiliser la politique des taux, mais dans le sens inverse des autres : les faire baisser fortement en contre-partie d'une sortie du SME et d'une dépréciation de la livre.
On ne peut jouer éternellement sur les taux d'intérêt en faisant semblant de ne rien voir venir sur le front des parités monétaires. Le traité de Maastricht prévoyait qu'il ne devrait plus y avoir de réajustement des parités dans les deux ans précédant la fondation de l'UEM. Selon le calendrier établi par le conseil européen, l'année 1994 devenait ainsi la dernière étape pour une éventuelle modification des parités relatives... Etant donnés les écarts économiques maintenus et les effets inégaux de la crise sur les pays de la Communauté, chacun s'attendait dès 1993 à cette ultime correction, notament pour la lire italienne, l'escudo portugais et sans doute aussi la peseta et la livre sterling.
Nostalgie de la vertu allemande
Le marché a anticipé cette décision et a commencé à spéculer, en septembre 1992, sur la baisse "programmée" de ces monnaies. Ce faisant, il accélérait le mouvement tout en ôtant à la CE la maîtrise du
Les évènements de juillet 1993 enregistrent de nouveaux facteurs de crise. L'Allemagne était supposée jouer le rôle de modèle vertueux ; elle ne l'est plus désormais en termes d'inflation et de déficit public. Ce pays enregistre une inflation à 4,5 % et le gouvernement Kohl prévoit de réduire les dépenses publiques de 25 milliards de marks en 1994 dont 21 milliards pour le seul budget fédéral.
La France, pour sa part, s'est enfoncée dans une profonde récession accompagnée d'un déficit budgétaire considérable. Celui-ci atteindrait 330 milliards de francs soit 4,5 % du PIB. Dans le même temps, l'investissement productif des entreprises continue à décroître ainsi que la demande intérieure. Par ailleurs, les pays les "moins vertueux" qui ont quitté le SME et dévalué leur monnaie — l'Italie et la Grande Bretagne — ont ainsi obtenu une prime de compétitivité à l'exportation qui aggrave la crise française. Cette fois-ci, le franc français n'a pas échappé à la dévaluation
par rapport au mark. Il a même été l'élément principal de cette dernière bataille monétaire et spéculative.
Il y avait donc pour les détenteurs de capitaux une très forte probabilité de crise au sein du SME. Celui-ci, en effet, ne libère pas les Etats, pris séparément, de leurs responsabilités sociales et politiques respectives. A ce niveau de récession, chacun cherche la parade qui évitera l'effritement dangereux de son autorité sociale, économique et idéologique.
Toutefois, aucun des divers instruments d'intervention ne dégage d'indépendance véritable car il n'y a plus de réponse nationale possible. Ce qu'un gouvernement gagne, par exemple, sur le terrain du crédit et de la consommation intérieure, il le perd sur le terrain de sa dette extérieure après avoir affaibli sa monnaie par une baisse trop rapide des taux d'intérêts.
A l'inverse, l'obsession du déficit public et de la dette conduit à maintenir
2) Ceci impliquerait d'autre part un "marché parfait", où régnerait une mobilité identique des capitaux et de la main-d'œuvre. On sait cependant que l'Europe communautaire ne peut reproduire l'histoire américaine. Elle n'a pas les moyens budgétaires indépendants et suffisants pour amortir les chocs locaux. Infiniment moins, par exemple, que la seule Allemagne qui dépense 29% de son PIB pour l'unification. La mobilité du travail en Europe est d'autre part entravée par des problèmes culturels et linguistiques.
des taux d'intérêt élevés qui étouffent la demande intérieure. C'est ainsi que le gouvernement français tourne en rond depuis des semaines et que son Premier ministre adopte des expressions énigmatiques pour évoquer le maintien des taux élevés en défense du "franc fort". Le prix à payer en est l'aggravation de la récession et du chô-
A ce niveau de crise, les moyens d'intervention des banques centrales se réduisent progressivement. La Bundesbank aurait déboursé 90 milliards de marks pour défendre en septembre 1992 la lire et la livre sterling. Elle aurait ensuite, en juillet dernier, utilisé 60 milliards de marks pour "défendre" sur le marché la parité de quatre autres devises dont le franc français et le franc belge. L'Allemagne a donc fini par renoncer à défendre les autres monnaies par l'utilisation de ses réserves et par une création monétaire qui peut très vite revenir au bercail pour alimenter l'inflation (3).
Le nouvel accord monétaire soulage donc la tâche des banques centrales qui dans le SME, ancienne formule, devaient obligatoirement intervenir sur les marchés pour maintenir toutes les devises de la CE dans leur marge respective de fluctuation. Elle devaient acheter ou vendre des devises pour maintenir les cours dans une fourchette de 4,5 %. Dans la nouvelle situation, ces contraintes deviennent formelles puisque chaque devise a maintenant une "liberté" de 30 % autour de son cours pivot.
Qui commande ?
Le "marché" sait tout cela et il anticipe. C'est du moins la présentation idéaliste qui en est faite. Mais en l'occurence le "marché" n'est rien d'autre qu'un ensemble d'institutions financières qui n'ont aucune raison de perdre de l'argent. Elles sont même généralement chargées du contraire : en gagner ! Rien d'étonnant donc à ce que George Soros ait joué avec quelques dix milliards de dollars en trois jours pour faire une plus-value de un milliard ou que Steve Hanke et ses fonds de pension canadiens aient fait, voici quelques mois, 500 % de bénéfice en "cassant" le marka finlandais.
Le système est d'ailleurs assez simple : on "joue" à partir d'un emprunt (dans la monnaie que l'on va affaiblir sur le marché en la mettant en vente) puis l'on rembourse le prêt après avoir racheté la même devise, mais à un taux de change inférieur par rapport aux monnaies "fortes" que l'on s'est procurées en menant la première opération de vente. Au passage on empoche la plus value. Facile certes, mais le ticket d'entrée sur ces marchés spéculatifs est aujourd'hui énorme. Il s'échange en effet chaque jour près de 1 000 milliards de dollars sur les marchés des changes, infiniment plus que ce que les banques centrales peuvent mettre dans
Les dix dernières années ont vu une intense diversification et une forte internationalisation des opérations bancaires. Ce marché tourne 24 heures sur 24. Il est informatisé, délocalisé et incontrôlable (5).
L'air du temps veut même qu'un George Soros puisse parler sur les télévisions du monde entier pour annoncer, à mots couverts, la bonne blague qu'il est en train de faire aux économies européennes.
L'erreur, évidemment, serait de croire que George Soros joue simplement un tour à Helmut Kohl et à quelques autres. Son activité libre et légale aggrave en fait le chaos économique et nourrit les crises sociales actuelles. De ce point de vue, Soros et ses semblables sont d'authentiques assassins. Mais cette mafia financière ne saurait être inquiétée dans un monde où la loi est précisément celle du profit ainsi accumulé. La tourmente monétaire a été également entretenue par des entreprises qui, soucieuses de leurs trésoreries
3) Le franc belge, pourtant arrimé au mark allemand, n'a pas échappé à l'attaque du fait de l'ampleur de la récession dans ce pays. Le 29 juillet, il baissait de 1,35 % sous son cours pivot par rapport au mark alors que d'habitude cela n'excédait pas 0,30 %. La Banque de France aurait déboursé entre 250 et 300 milliards de francs en devises étrangères, essentiellement des marks empruntés, pour défendre le franc. Elle doit aujourd'hui reconstituer ses réserves.
C'est en partie à cause de cet affaiblissement des moyens des banques centrales que la fourchette de plus ou moins 15 % a été choisie : elle limite par son ampleur les risques d'une nouvelle intervention obligatoire de solidarité mutuelle que le SME impose toujours sur le papier. De nouvelles dans l'instabilité monétaire annoncée, ont cherché à modifier la composition de leurs réserves. Ce fut aussi le cas de "non-résidents" détenant sous forme d'emprunts d'Etat, des parts de dette française, belge ou espagnole et qui se sont défaussés avant que les monnaies correspondantes ne se déprécient (6).
Le séisme monétaire souligne l'importance de la crise socio-économique actuelle. Le shéma de départ était grosso modo le suivant : une réduction de l'inflation qui permet la réduction des taux d'intérêt, puis, en cascade, la sortie de la récession par la reprise des investissements et des crédits à la consommation et enfin la réduction de la dette publique... Parallèlement, cette "désinflation compétitive" devait restaurer la compétitivité des entreprises qui se voient obligées de maîtriser leurs coûts, notamment salariaux, et d'augmenter leur capacité d'auto-financement du fait de l'accès coûteux aux crédits bancaires.
Or pour le moment l'ampleur-même de la récession bloque tout ce calcul car elle agit sur les deux bouts de ce raisonnement linéaire : affaiblissement de la demande et risque grandissant pour l'investissement productif. Où en est "Mắastricht" ?
En octobre, va se tenir un conseil européen qui, sans doute, se "félicitera" de la ratification du traité de Maastricht par tous les pays membres ! Il est pourtant maintenant établi qu'aucun gouvernement n'arrive à juguler les fameux critères de convergence établis voilà deux années. Aucun n'arrive, notamment, à stopper la croissance de sa dette publique ni celle de son déficit budgétaire.
Les intérêts de la dette publique représentaient 3,1 % du PIB, en moyenne au sein de la CE, entre 1974 et 1983. Ils étaient de 5,2 % en 1992 dont 10,9 % pour la Belgique et 10,7 % pour l'Italie (7).
Quant aux déficits budgétaires, ils sont partout, sauf au Luxembourg, supérieurs à 3 % du PIB. Entre 1990 et 1992 le déficit public du groupe Allemagne-FranceBenelux-Danemark est passé de 3,1 à 4,7 % du PIB. La moyenne serait, pour attaques contre une ou plusieurs monnaies provoqueraient donc des dévaluations.
4) En temps normal, seuls 7 % de ces sommes concernent les devises du SME. En juillet, par contre, une part plus importante s'est réalisée entre ces monnaies.
5) Les négociateurs de Bruxelles (gouvernements et gouverneurs des banques centrales) devaient aboutir à un accord avant une heure du matin... C'est-à-dire avant l'ouverture de la bourse de Tokyo !
6) Des non-résidents détiennent 500 milliards de francs de la dette française sous forme d'emprunts. Beaucoup n'ont aucun intérêt à conserver une valeur aujourd'hui instable
7) Hors Portugal et Espagne.
toute la CEE, de 6,25 %. Pire, certains pays qui étaient en 1990, sur ce point, dans les marges imposées à Maastricht, n'y étaient plus en 1992. C'est le cas de la Grande-Bretagne, de la France et du Danemark.
Le phénomène de l'endettement important des Etats n'est, certes, pas nouveau. Mais, aujourd'hui, le déficit global des administrations publiques est presque partout supérieur à ce qu'il devrait être pour stabiliser la dette et son service. Il y a donc un effet boule de neige : les gouvernements n'ont guère de marge de manœuvre et ils n'ont plus les moyens d'une relance économique par les dépenses publiques.
Un risque de crises en cascade
Les gouvernements cherchent à s'en sortir par les privatisations. Ils n'habillent d'ailleurs même plus cela d'une idéologie libérale : plus personne ne cache qu'il s'agit de simplement trouver de l'argent !
C'est en principe le ler janvier 1994 que s'ouvre la seconde phase de l'union. Elle prévoit selon le traité un Institut monétaire européen renforçant la coopération entre banques centrales et favorisant la coordination des politiques économiques ! Cela imposerait une stabilisation rapide et définitive des taux de change au début de cette seconde phase. Voilà ce que les évènements de juillet dernier ont quelque peu déprogrammé...
Ainsi, après avoir d'abord prétendu que le calendrier serait tenu, des gens comme Helmut Kohl ont finalement évoqué la probabilité d'un report du calendrier de l'union monétaire.
L'enjeu que représentait l'UEM pour les gouvernements européens est bien connu : course de vitesse contre les dangers de récession et contre l'instabilité monétaire internationale ; urgence d'une stabilité des changes pour répondre à l'ampleur grandissante des échanges commerciaux au sein de la CEE. L'UEM est donc, en partie et du point de vue des intérêts généraux du capitalisme, un correctif au "libéralisme" de l'Acte unique de 1986 et non l'inverse (8).
Or, s'il fallait enterrer le SME et le traité de Maastricht, il faudrait très vite enterrer aussi le "grand marché" et la politique agricole commune (PAC). La bobine se déroulerait jusqu'au bout car le véritable acte fondateur de Maastricht c'est l'Acte unique !
En 1992, la part des exportations vers le reste de la CEE était de 62,7 % pour la France, de 55 % pour l'Allemagne, de 58,4 % pour l'Italie et de 56 % pour la
Grande-Bretagne. Si nous ajoutons les pays de l'Association économique de libre échange ces parts de marché sont évidemment encore bien plus spectaculaires : elles seraient de 68,9 % pour la France et de 70,2 % pour l'Allemagne (9).
Capitaux et marchandises
Il s'agit d'un phénomène mondial d'accroissement des échanges entre les pays les plus industralisés qui se fournissent de plus en plus mutuellement des biens d'équipement, des produits finis ét des technologies. Mais une dimension proprement européenne s'ajoute de toute évidence à cela, a fortiori après l'Acte unique. Ainsi, selon les statistiques communautaires, le commerce entre les Douze est passé de 35 % de leur commerce total en 1958, à 49 % en 1980 et 60 % en 1990.
Voilà donc la principale contradiction. Est-ce que cette dépendance commerciale peut se maintenir dans le cadre de changes flottants ? Est-ce que le patronat industriel pourrait continuer sur cette voie — plutôt profitable — en ayant perdu toute garantie sur les taux de change ? C'est peu probable.
Ceci implique donc l'alternative suivante : soit la nécessité commerciale et la peur de la dislocation de tout le système l'emportent et les gouvernements essaieront de garder les objectifs en s'accordant sur un rythme différent (10), soit l'affaire s'effondre, mais c'est alors l'Acte unique lui-même et la PAC qui explosent.
Il ne saurait y avoir libre circulation des marchandises et des capitaux dans un chaos monétaire (11). Ce serait le retour au protectionnisme national et à une bataille en ordre dispersé sur fond de "globalisation mondiale".
Dans la mesure où le projet d'UEM reste un impératif pour les intérêts généraux du capitalisme, le second scenario — toujours envisageable dans le contexte mondial actuel - déboucherait sur des crises considérables des systèmes politiques et des Etats.
Il y a donc tout lieu de prendre très au sérieux les évènements de juillet. Le prochain conseil européen se tiendra le 29 octobre. Il sera sans doute chargé de redéfinir le schéma antérieur d'UEM. Mais plus sérieusement, les gouvernements européens vont devoir reviser leurs politiques sociales et budgétaires. C'est par cela qu'en définitive la crise du SME de juillet sera payée par les salariés et les chô-
18 août 1993
8) Certains détracteurs réformistes du traité de Maastricht omettent de signaler que la liberté de circulation des capitaux et la disparition des critères de change revient au grand marché de l'Acte unique et non au projet d'union monétaire. Le problème est que certains d'entre eux (au Danemark, en France ou en Italie par exemple) avaient voté en faveur de l'Acte unique et ne sont jamais revenus sur cette erreur
9) Ce qui n'empêche pas certains journalistes de parler de tentations allemandes de faire cavalier seul en se tournant vers l'Europe centrale !
10) On reparle d'une UEM plus petite avec certains pays (lesquels ?), et Londres relance son idée d'écu commun circulant parallèlement aux monnaies nationales. Cette dernière solution ajoute en réalité une étape supplémentaire mais ne règle rien au caractère transitoire et donc instable du SME, tant que n'existe pas une seule et unique monnaie, à moins de rétablir le contrôle des changes.
11) Il était erroné de présenter la CEE de l'Acte Unique et du grand marché comme une simple zone de libre échange. La discipline du SME en faisait jusqu'à présent un ensemble beaucoup plus structuré et réglementé