Le projet d'unification capitaliste de l'Europe était gelé à mi-chemin entre une simple zone de libre-échange et un réel Etat fédéral. L'Acte unique et le traité de Maastricht étaient une tentative de débloquer cette situation en créant une monnaie commune. La création d'une autorité politique et militaire commune était remise à plus tard. On peut d'ailleurs se demander si ce choix ne manquait pas de réalisme dès le départ. Une monnaie commune présuppose une politique monétaire et financière commune. Celle-ci n'implique-t-elle pas une politique économique commune, c'est-àdire une autorité fédérale commune? Ernest MANDEL
L e Système monétaire européen
(SME) et le traité de Maastricht ont échoué sur les rochers des réalités économiques et sociales ; tel est le sens de la bourrasque monétaire de juillet et de ses lendemains.
Ces réalités sont avant tout les suivantes:
I) Le déséquilibre extraordinaire entre l'ampleur des capitaux-argent flottants, d'une part, et les réserves de change des banques centrales européennes, de l'autre. Rien que sur les marchés de change, chaque jour ouvrable, les transactions égalent le volume annuel du commerce mondial. Les transactions quotidiennes sur les marchés de change s'élèvent à 900 milliards de dollars, trois fois plus que les réserves de change des sept principales puissances industrielles et des membres mineurs de la CE. Les capitaux sur les marchés à terme s'élèvent à 10 000 milliards de dollars.
Lorsqu'il y a spéculation à la baisse contre une monnaie, les banques centrales ne peuvent défendre le cours donné d'une devise qu'en la rachetant avec leurs réserves de change. En quelques jours, la
EUROPE
Banque de France a perdu 90 % de ses réserves de change pour essayer de défendre le franc. La Bundesbank lui a avancé une somme équivalente en marks en tant que réserve. La cause était perdue.
De la monnaie de singe
2) Aucune autorité politique, même la plus tyrannique, ne peut obliger des propriétaires de marchandises ou de sommes d'argent importantes d'accepter de la monnaie de singe en échange de ces avoirs. Les cours forcés (ou les fluctuations légèrement limitées) de monnaies qui se dévalorisent finissent par céder. Voilà la cause objective de la spéculation car toutes les monnaies européennes sont des monnaies de singe, fût-ce à des degrés divers. L'inflation a été réduite, elle n'a pas été vaincue. Pour la Communauté européenne (CE), elle est actuellement en moyenne de 4 à 5 % par an et elle est en train d'augmenter. Cela donne une perte de substance cumulative de 50% tous les sept ans.
D'où la tendance des capitalistes à rechercher des "valeurs refuges" : biens immobiliers, actions, or et autres métaux précieux. Les obligations doivent offrir une prime d'assurance contre la dévalorisation (un taux d'intérêt supérieur à la "normale"). Voilà pourquoi les taux d'intérêts réels sont si élevés malgré l'abondance des capitaux argent.
Selon l'hebdomadaire "The Economist", les taux d'intérêt réels (après défalcation du taux d'inflation) seraient de 2,6% en RFA, 4,5% aux Pays-Bas, 5,5% en Belgique, 6,7 % en Espagne, 7,1 % en France et 11,8 % au Danemark - très supérieurs aux moyennes historiques (2). Et encore ces chiffres sont-ils sous-évalués.
3) Une dépression économique dure depuis près de 20 ans. Le "cycle industriel" normal s'y insère. A présent, tous les pays européens sont en récession. Maastricht présupposait une harmonisation progressive des conditions économiques et financières des pays membres, et le SME la mise en commun d'une fraction des réserves de change — surtout aux dépens de l'Allemagne. Quand les affaires marchent bien, ces sacrifices pénibles sont malgré tout supportables. Tout le monde espère finalement profiter. Mais quand les affaires vont mal, "l'égoïsme est sacré", le "chacun pour soi", le "sauve-qui-peut" prévalent, les gains des uns signifient presque à coup sûr les pertes des autres, d'où la difficulté de faire accepter des règles comme celle de Maastricht.
4) Contrairement aux apparences, ce qui a coulé le SME, c'est bien l'affaiblissement de l'économie allemande et non pas sa "force" ou encore l'arrogance des banquiers d'outre-Rhin. En l'espace de six mois, les exportations allemandes ont diminué de 10 %. La production industrielle a baissé de 6 % en l'espace d'un an.
On pourrait riposter qu'en défendant la stabilité du mark, la Bundesbank défavorise les exportations allemandes, mais elle
1) Le Soir, 17 août 1993.
2) The Economist, 31 juillet 1993.
est confrontée à un choix déchirant aggravé par l'énorme endettement public qui découle de l'unification capitaliste précipitée de l'Allemagne : toute politique de "relance" aggrave l'inflation et toute politique de défense de la stabilité du mark aggrave la récession.
La tentative infructueuse de relance de la conjoncture par une baisse des taux d'intérêt a entraîné une dévalorisation en chaîne, d'abord de la livre sterling, puis de la lire, de la peseta, de la couronne suédoise, et finalement du franc français.
5) Les autres pays membres de la CE sont confrontés au même dilemne, aggravé par une faiblesse économique supérieure à celle de la RFA. De ce fait sans doute, la RFA sort de l'effondrement de Maastricht moins affaiblie que ses partenaires/concurrents. Mais elle en sort tout de même affaiblie. Toute aggravation de l'instabilité financière dans le reste de l'Europe, toute aggravation de la récession, aura des effets négatifs sur l'économie allemande. Une Europe à trois vitesses
D'où un effort quasi-désespéré de "sauver les meubles" à moyen terme, de remettre sur le métier quelque chose de plus modeste que Maastricht, mais quelque chose qui va quand même dans la même direction.
6) Est-ce l'Europe à deux vitesses ? Pour le moment, cela ressemble plutôt à une Europe à trois vitesses : une zone mark ; une zone intermédiaire (France, Grande-Bretagne, Italie) ; une zone des monnaies plus faibles. Si les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, (peut-être le Danemark) s'intègrent dans la zone mark, ils ne le font pas pour obtempérer à un quelconque diktat allemand, mais parce que cela correspond aux intérêts de leurs bourgeoisies. Il suffit de regarder la destination de leurs exportations dans leur production totale, pour en comprendre la raison.
Mais pour la bourgeoisie de ces pays — et sans aucun doute aussi pour l'Autriche, qui frappe à la porte de la CE —, ce n'est pas seulement le lien privilégié avec la RFA qui importe. C'est la consolidation de la CE qui est pratiquement une question de vie ou de mort pour leurs économies. Leurs exportations vers les pays membres de la CE autres que ceux de la zone mark, sont presque aussi importantes que les exportations vers les pays de la zone mark. Les gouvernements de ces pays vont exercer une forte pression sur l'Allemagne pour arriver à des accomodements avant tout avec la France et la Grande-Bretagne. Sauver la CE, tel est le but poursuivi. La Belgique accédant à la présidence du conseil des ministres de la CE, s'y emploiera. Le Premier ministre belge, Dehaene, a annoncé la couleur dans l'interview qu'il a accordée à la presse belge (3).
7) Le désir d'un tel arrangement correspond aussi à une préférence politique d'échapper au risque d'une hégémonie allemande dans tous les domaines qui découleraient du poids économique prédominant de la RFA.
8) La voiture de la CE est en panne, mais sa remise en marche correspond à des intérêts trop puissants, en premier lieu ceux des multinationales d'origine européenne. Pour s'en apercevoir, il suffit de constater que le commerce intercommunautaire représentait 60 % du commerce des Douze dès 1990, contre 49% en 1980.
Mais ces forces "pro-européennes" ne sont pas les seules présentes dans les douze pays membres de la CE. A côté d'elles, il y a des trusts orientés prioritairement vers le marché intérieur de leur propre pays, les multinationales d'origine extra-européenne, les petites et moyennes entreprises menacées par des détournements de trafic. Il y a le secteur public et semi-public jusqu'ici "protégé" dans les pays membres, et aussi les forces politiques au sein de la bourgeoisie qui sont conscientes de l'absence de légitimité des institutions européennes aux yeux des masses. Ces institutions sont des instruments inadéquats pour répondre à des crises politiques et des explosions sociales.
Cette absence de légitimité est sans doute renforcée par l'arrogance technocratique et le déficit de sensibilité politique dont la Commission a fait preuve. Elle n'a pas su "vendre" sa camelote, comme les débats autour de Maastricht l'ont ampleUne "nation" européenne ?
Mais ce n'est là qu'un aspect mineur du problème. L'essentiel, c'est l'absence de toute conscience européenne dans une large majorité des masses populaires. Celles-ci n'ont pas conscience d'appartenir à une nouvelle nation "européenne" en gestation. Si elles sont moins sous influence nationaliste qu'avant 1948, aucune nouvelle identité internationale ne s'est encore substituée à l'ancienne identité nationale en déclin.
C'est pourquoi une rechute nationaliste reste possible à moyen terme. Et la nouvelle identité ne pourra surgir petit-à-petit que de besoins et d'expériences nouvelles, de combats communs par-dessus les frontières.
La "construction européenne" ne peut avancer qu'en arbîtrant entre toutes ces
Cours des actions en devise locale, y compris réinvestissement des dividendes, par rapport aux cours de 1987: Hong-Kong +379 % France +164 % Pays-Bas +155% Grande Bretagne +159 % Danemark +147% Suède +157 % Australie +138 % Etats-Unis +130 % Allemagne +106 % Belgique + 91 % Source : Sunday Times 15 août 1993 forces disparates. C'est le marchandage et le chantage institutionnalisés. On n'avancera donc que lentement. On reculera
9) Les problèmes et crises de l'unification capitaliste de l'Europe s'insèrent dans un contexte mondial. C'est avant tout celui de la guerre commerciale triangulaire (USA, Japon, Europe) sans hégémonie d'un des trois qui le rendrait capable de dicter sa loi aux autres. Ceci ressort clairement du déclin dramatique de la production américaine par rapport à celle de ses principaux concurrents.
10) Les multinationales d'origine européenne et d'autres forces économiques et politiques en Europe voient dans une CE consolidée le moyen de mieux défendre leurs intérêts face à leurs concurrents américains et japonais. Si Washington et Tokyo défendent fort bien les intérêts de Boeing, d'IBM et d'Ixxon, Paris, Rome, La Haye, Madrid et Bruxelles n'ont pas le poids suffisant pour défendre ceux de la Fiat-Seat, de Rhône-Poulenc, de Philips ou de Solvay.
11) L'aggravation de la récession en Europe, la misère accentuée des peuples du tiers-monde, ont un effet analogue. La Schadenfreude (se réjouir du malheur d'autrui) sera de courte durée.
12) La stabilité relative des taux de change au cours des années 80 était fondée sur la longue reprise économique après la récession de 1980-81. Elle a privilégié la spéculation immobilière et boursière, mais celles-ci se sont inévitablement emballées : qu'on se rappelle le krach boursier d'octobre 1987 ! De ce fait, les capitaux-argent flottants se sont progressivement déversés sur les marchés de change. Les décisions monétaires du 31 juillet 1993 augmentent sans doute les risques des spéculateurs. Les menaces de dévaluation en chaîne en font autant. Ces messieurs-
3) Quotidien de Bruxelles, Le Soir, 18 août 1993.
dames (peu de dames) retournent donc à la Bourse. A New York, à Londres, à Paris, à Francfort, les cours des actions dépassent largement les maxima de 1987 (Voir tableau p. 5).
Ces chiffres ne tiennent pas compte des effets de l'inflation. Il faudrait donc les réduire de 35 à 50 % pour obtenir le gain réel en valeur des actions. Mais vu que cet accroissement ne correspond nullement à un accroissement de la production dans les mêmes proportions, un nouvel octobre 1987 pointe à l'horizon.
13) Mitterrand et Balladur incriminent maintenant un sombre complot des spéculateurs internationaux contre la France, après avoir dénoncé "les Allemands" comme responsables de l'attaque contre le franc. En suivant Jean-Paul II ou l'Ayatollah Khomeiny, ils auraient pu incriminer avec le même degré de crédibilité le Diable ou le Grand Satan. Reconnaître la source de la spéculation dans les mécanismes intrinsèques de l'économie capitaliste et les "valeurs" fondamentales de la société bourgeoise, ce n'est décidément pas dans "l'air du temps". Mais les faits sont plus têtus que les mythes.
Qui sont donc ces fameux spéculateurs, en dehors de quelques personnages comme Georges Soros dont la presse (4) souligne les exploits ? Bien malin celui qui en découvrirait la nationalité. Même ceux qui opèrent à New York et à Tokyo sont en partie des Européens, y compris des
Surdoués, les banquiers ?
Quand il s'agit de gagner vite beaucoup d'argent, à peu de risques, le patriotisme et autres nobles sentiments n'ont guère de poids. Mais dans notre société, il est plus facile de vérifier l'identité des travailleur(euses) immigré(es) que celle des exportateurs de capitaux !
Faut-il vraiment être subversif pour poser la question : combien de banquiers français se sont trouvés parmi les spéculateurs contre le franc ?
Ajoutons un détail croustillant : selon le correspondant à Washington du Sunday Times, le chef du Federal Reserve Board (Banque centrale des Etats-Unis) prête couramment de l'argent aux banques privées à un taux d'intérêt de 3.5 à 4 % inférieur aux taux d'intérêt qu'elles obtiennent en achetant des obligations d'Etat pratiquement sans risques (5). Il ne faut vraiment pas être surdoué pour s'enrichir dans ces conditions-là. Les bénéfices des banques américaines sont donc en forte hausse, sur quoi elles recommencent à spéculer sur les marchés de change, l'appât de gains supplémentaires étant irrésistible. Il n'y a décidément pas de petits profits. Nos-pas-si-surdoués sont partis pour de nouvelles aventures.
14) Nous ne pleurerons pas Maastricht. L'Acte Unique est une entreprise non-démocratique de régression sociale, d'atteinte aux libertés démocratiques, de répression renforcée à l'égard des plus faibles, d'accentuation de la "société duale" qui débouche sur une recrudescence de racisme et de néo-fascisme, d'agression contre les peuples du tiers-monde.
Mais nous ne nous réjouissons pas non plus de ses lendemains, car Maastricht n'est pas tombé sous les coups de boutoir des masses populaires. Son effondrement s'est produit sous le poids des contradictions internes du système capitaliste. L'initiative reste plus que jamais dans les mains de la bourgeoisie. La classe des salariés est plus que jamais exposée à de mauvais coups. Pour elle, la situation économique et sociale reste dominée par le chômage.
Robots et prêt-à-porter
En RFA, en France, en Italie, en Espagne, le nombre de chômeurs est déjà supérieur en chiffres absolus, voire relatifs à celui des années 30. Chômage et peur du chômage dominent les réflexions du mouvement ouvrier organisé, l'état d'esprit des masses laborieuses. Dans ce climat, le chancelier Kohl n'hésite pas à prêcher une prolongation de la semaine de travail. Il feint d'ignorer que si les salaires représentent certes des coûts pour chaque firme prise séparément, ils sont aussi le principal pouvoir d'achat pour les marchandises d'une bonne partie des firmes qui doivent vendre une montagne croissante de biens et de services. Sans cette réalisation de la plus-value, point de relance de l'accumulation du capital. Les robots n'achèteront pas de prêt-à-porter.
Avec une franchise qui frise le cynisme, des experts en investissements internationaux (parmi lesquels un représentant de la Banque Indosuez) proclament que ce dont la RFA a besoin au lendemain de l'échec de Maastricht, c'est d'une réduction massive des dépenses sociales (6).
Le chancelier Kohl obéit aux ordres. Il annonce dès le 11 août la première réduction des allocations sociales, y compris des allocations de chômage, depuis 45 ans. Les gouvernements italien, espagnol, portugais s'enfoncent allègrement dans la brèche. Au Portugal, il est même question de rétablir le droit de faire travailler des enfants de 14 ans.
15) Pour faire face à cette offensive capitaliste, le mouvement ouvrier doit se défaire du mythe de sa prétendue culpabilité concernant le chômage. Ce ne sont pas les "hauts salaires" qui sont responsables du chômage, comme les statistiques le montrent clairement. Ce sont plutôt les pays et les régions aux salaires les plus élevés qui ont durablement les taux de chômage les plus bas. La responsabilité en incombe à ceux qui décident des investissements, de leur ampleur, de leur orientation. Les investissements de rationalisation suppriment des emplois au lieu d'en créer.
Vers l'unité d'action
Mais ils doivent surtout se défaire de tout consensus autour de la défense de la "compétitivité nationale" sur l'autel de laquelle on les convie à sacrifier leurs propres intérêts. On ne peut résister aux menaces de relocalisation des centres de production si on accepte ce prétendu impératif. Les multinationales trouveront toujours un pays où les salaires et les allocations sociales sont plus bas, pour imposer aux salarié(e)s une spirale de régression sociale sans fin. Contre Maastricht et contre l'après-Maastricht, le repli national est mortel. La seule réponse efficace, c'est l'unité d'action des salarié(e)s et des opprimé(e)s de tous les pays, à la place d'une collaboration de classe avec la bourgeoisie, nationale, européenne, mondiale.
Tissons des liens durables entre syndicalistes de combat, à commencer par ceux et celles qui travaillent pour la même multinationale. Unissons nos forces pour la réduction radicale de la semaine de travail sans réduction de salaire, seul moyen de combattre efficacement le chômage. N'hésitons pas à confronter les institutions européennes avec des revendications sociales et démocratiques précises, appuyées par des forces réelles du mouvement ouvrier organisé à l'échelle européenne. Mais la priorité doit aller à l'agitation et à l'action directes contre le chômage, pour la défense des immigrés, contre le racisme et le fascisme, pour la consolidation de la solidarité avec les peuples du tiers-monde.
Il faut surtout commencer par gagner quelques batailles partielles. On ne renversera le cours des choses que par des succès pratiques. La réussite de l'Assemblée du 12 juin 1993 pour une autre Europe — celle du travail et de la solidarité sans rivage, l'Europe de la raison et du cœur — est un premier pas dans cette voie. D'autres devront suivre, d'autres suivront. *
18 août 1993
4) Voir le Business Week du 23 août 1993
5) Sunday Times, 8 août 1993.
6) "Massive cut in german welfare expenditure", International Herald Tribune, 14/15 aoüt 1993.