"L'union des Républiques de Bosnie-Herzégovine" proposée à Genève est une victoire imparfaite pour les nationalistes serbes et croates. Il s'agit d'une défaite majeure pour ceux qui se sentaient "'Bosniaques" et
La Présidence bosniaque s'est
L exprimée au nom d'un Parle-
ment divisé et ayant perdu 78 députés serbes et 45 croates rejoignant leurs "camps" respectifs. En position de faiblesse, elle a dit un "oui, mais" au plan, réclamant l'arrêt des combats et du siège des villes, un accès à la mer et des "garanties" de l'ONU, de l'OTAN et des Etats-Unis pour qu'ils "assurent l'existence" de cet Etat confédéral qui maintient la fiction d'une Bosnie-Herzégovine.
Les habitants de Sarajevo s'estiment malgré tout soulagés du statut de ville ouverte sous protection de l'ONU qu'on leur offre. Mostar, soumise à purification par le HVO croate, est placée sous contrôle de la CEE. La présidence demande que Banja Luka en territoire serbe soit protégée. Le "Parlement" de la "république serbe de BiH" a décidé de refuser par avance toute renégociation mais d'accepter le plan.
Côté croate, avant le vote du "Parlement", Mate Boban avait réaffirmé l'existence de sa république d'Herceg-Bosna et son parti a décidé de retirer tout représentant croate des institutions de BiH. Le plan lui-même est accepté — "si les autres l'acceptent".
L'hypothèse qu'un accord serbo-croate sur le dos des Bosniaques (notamment des Musulmans) pourrait au moins assurer la paix, est une dramatique erreur de la realpolitik de la communauté internationale. Cette "union confédérale" n'est pas un projet stable, ni un plan de paix. Si elle enterre la réalité du mélange bosniaque, celui-ci survit encore et ressurgira partout par la généralisation des enclaves minoritaires mises plus que jamais en situation d'otages.
L'aboutissement logique du "projet" est l'éclatement de la confédération. Mais la Grande Serbie et la Grande Croatie n'apporteront pas la paix aux Serbes et aux Croates. Ils ne peuvent rassembler tous leurs co-nationaux à moins de nouvelles guerres d'expansion. Les Serbes et les Croates qui se retrouvent à l'extérieur des
EDITORIAL voulaient préserver une identité mélangée.
Catherine SAMARY frontières de "leur" Etat respectif, se retrouvent piégés comme minorités d'Etats ennemis. En outre, la construction de ces Etats ethniques se poursuivra sur le dos d'autres communautés nationales : les populations non-serbes de Serbie, comme les Albanais du Kosovo ; les populations non croates de Croatie, avant tout les Serbes ; les Musulmans bosniaques contraints de s'expatrier quand le droit d'asile se restreint, ou de vivre dans une nouvelle Palestine au cœur de l'Europe Leur Etat-croupion sera menacé par ses voisins au nom d'une lutte contre un intégrisme qui finira par être réalité.
Le dépeçage de la Bosnie-Herzégovine de Milosevic et Tudjman a pris appui sur des courants extrémistes dont ils risquent fort d'être les prisonniers : la ligne de la Grande Serbie s'est appuyée sur les basses besognes réalisées par les milices de Seselj, leader du Parti radical, désormais doté de 30 % de voix au Parlement. Celui-ci s'appuie en outre sur les courants radicaux parmi les Serbes de la diaspora, en Croatie, en BiH et, d'une façon plus marginale, en Macédoine. Les provocations des milices de Seselj se sont aussi multipliées en Vojvodine et au Kosovo.
Dans cette province à majorité albanaise soumise à un véritable apartheid et à l'objectif d'une "serbisation", toutes les explosions sont possibles. Tel serait alors le scénario d'un embrasement de la Macédoine où plus de 30 % de la population est albanaise et dans une situation de minorité aux droits incertains. Les purges récentes dans l'armée serbo-yougoslave semblent avoir écarté les ailes les plus favorables à une reconnaissance réciproque des républiques et de dialogue avec les Albanais.
Côté croate, la guerre menace également de rebondir dans les zones contrôlées par l'ONU au statut non définitif : toute la politique de citoyenneté en Croatie (qui a fait fuir plusieurs centaines de milliers de Serbes) a renforcé la détermination des villageois de Krajina de se détacher de cet Etat. La reconnaissance internationale de la république serbe de Bosnie les encouragera davantage à le faire.et le HDZ (parti de Tudjman) en BiH a été purgé au profit d'une extrême-droite militarisée avec le soutien du ministre de la Défense croate, Gojko Susak, qui fait partie de cette émigration, en partie de retour au pays, et qui a soutenu la politique de Tudjman.
Dans l'Etat "musulman" de BiH, les polarisations risquent aussi de s'aggraver. La nature de cet Etat reste incertaine, comme le souligne l'éditorialiste d'Oslobodenje, Zlatko Dizdarevic, le 30 août : si « cette république à majorité musulmane » réussit « à rester une Bosnie-Herzégovine en miniature (...), un Etat de citoyens respectant les droits de l'homme et de toutes les minorités (...) elle sera un pôle d'attraction (...). Si en revanche elle se transforme comme ses consœurs serbe ou croate en un micro Etat nationaliste paratotalitaire, tout est fini pour des décennies ». Ce représentant de l'opposition non nationaliste de Sarajevo qui a soutenu de façon critique la politique d'Izetbegovic faute de pouvoir offrir une alternative en tire aujourd'hui un bilan de faillite : cette politique a tout misé « sur l'illusion d'une intervention étrangère pour sauver l'Etat bosniaque ».
Mais n'a-t-elle pas été sur ce plan prisonnière des "alliés" croates assez fourbes pour garder les armes destinées aux Bosniaques, et laisser sciemment assiéger Sarajevo dans l'espoir d'une intervention contre "le seul agresseur" serbe ? Et surtout ne fut-elle pas surtout une politique "de sommet" tournée vers les Etats occidentaux parce qu'incapable de faire appel aux seules forces porteuses d'une issue progressiste : les populations mélangées des zones industrielles et des villes en Bosnie-Herzégovine mais aussi, simultanément en Serbie et Croatie ? C'est là que notre solidarité doit se porter pour aider au développement de mouvements indépendants syndicaux, de femmes, de jeunes, de citoyens résistant au nettoyage ethnique Et l'aide aux réfugiés pour leur droit d'asile et leur droit au retour sera un axe de longue durée d'une lutte contre les politiques racistes et fascisantes. *
30 août 1993 Inprecor n° 369 - mai 1993