Être marxiste-révolutionnaire implique une certaine approche des luttes nationales. Quelle est cette approche classique traditionnelle ? C'est celle qui consiste à soutenir les luttes des peuples opprimés, indépendamment de la nature de leur direction. Soutenir une lutte ne veut pas dire forcément soutenir sa direction. Cette approche implique qu'on se batte pour favoriser l'émergence d'une organisation autonome des classes opprimées au sein des luttes nationales, qu'on ne gomme pas, qu'on ne mette pas entre parenthèses la lutte de classes pendant la lutte nationale.
Nous dénonçons la tendance des bourgeoisies nationales, même les plus nationalistes, à se limiter au plafond d’un compromis avec l’impérialisme et nous soutenons les classes opprimées dans la perspective d’une « permanentisation » de la révolution. Tout cela devrait faire partie en principe de nos acquis intangibles. Une deuxième précision conceptuelle s’impose : on a beaucoup dit à propos de ce qui est en train de se passer que c’était une rupture dans le consensus sioniste. C’est une erreur d’analyse, car il n’y a jamais eu de consensus sioniste sur la superficie du territoire d’Israël1.
Il n’y a que ceux qui identifient le sionisme au révisionnisme de Jabotinski, qui peuvent croire qu’il y a un expansionnisme inhérent au sionisme toutes tendances confondues, et qui viserait à créer un Israël du Nil à l’Euphrate. Le consensus sioniste, c’est autour de la « judéité » de l’État qu’il existe, de l’État « ethniquement pur » qui fait de l’État juif un État raciste. De ce point de vue, non seulement il n’y a pas rupture du consensus sioniste, mais Pérès et Rabin se situent parfaitement dans cette logique, dans la plus sioniste des logiques. Il ne faut pas faire d’erreur là-dessus, sous peine de tomber dans les pièges idéologiques, des caricatures de l’anti-sionisme aux relents antisémites.
Nous soutenons la lutte du peuple palestinien parce que nous considérons que l’État sioniste est le produit d’une opération coloniale avec, à la clé, l’expulsion de 80 % de la population de son territoire ; une opération coloniale qui était truquée au départ, avant même la guerre de 1948, parce que le partage de 1947 décidé par l’ONU donnait à « l’État juif », une portion dessinée sur la carte où les juifs n’étaient pas, ou à peine, majoritaires.
Le consensus sioniste
Au cours de la guerre qui a suivi, ils ont largement dépassé les frontières du « partage » et expulsé 80 % de la population palestinienne de ce territoire pour établir l’État ethniquement pur, disons à 90 ou 95 %, avec pour potiches, pour alibis, une petite minorité arabe qui s’est vue octroyer une citoyenneté israélienne, de deuxième ou troisième catégorie.
Nous soutenons la lutte du peuple palestinien contre le sionisme, car nous pensons que c’est une lutte légitime, mais nous approchons cette lutte en internationalistes, c’est-à-dire que nous avons notre vue précise des questions nationales. Nous ne partageons pas le mysticisme de la terre, par exemple. Il ne s’agit pas, pour nous, de réparer une injustice historique en en commettant une nouvelle, parce que nous comprenons, pour reprendre l’image de Deutscher (quelqu’un qui, fuyant un incendie, s’est jeté par la fenêtre et est tombé sur quelqu’un d’autre et lui a cassé les jambes), que l’immigration juive en Palestine est, en grande partie, une réaction à l’oppression raciale dans les pays d’origine, et qu’il y a un fait national israélien qui s’est créé.
Tous ceux qui parlent de « juifs arabes », « juifs palestiniens » me font sourire : il y a une nation israélienne et cette nation est actuellement en situation d’oppression raciste. C’est la situation d’oppression qu’il faut détruire, donc l’État sioniste. Pour nous, marxistes, il faut détruire tout État bourgeois ou oppresseur ; on ne peut pas « désioniser » l’État sioniste, de même qu’on ne peut pas « déracialiser » l’État sud-africain2. Il ne faut pas se faire d’illusions sur un État détaché de la base socio-économique. Il faut le détruire, mais pas comme le veulent Ahmed Jibril ou d’autres, qui rêvent de jeter la plupart des juifs « à la mer »3.
La destruction de cet État sera le fait de la classe ouvrière israélienne qui est le vecteur stratégique d’une telle lutte. Croire qu’on peut détruire l’État sioniste de l’extérieur, c’est prôner l’holocauste au niveau de la région. L’État d’Israël est une des plus grandes puissances nucléaires du monde, après les cinq grands. Il détient au moins cent têtes nucléaires et on peut être sûr que toute menace de destruction de l’extérieur aboutirait à ce genre d’apocalypse.
En tant qu’internationaliste, je ne connais personnellement pas un seul bout de terrain sur la planète qui mérite cela. Il y a assez de place sous le soleil pour toutes les nations, à condition qu’elles coexistent sans aucune forme d’oppression nationale. Quelles sont donc concrètement, dans cette optique, les modalités du droit du peuple palestinien à l’autodétermination ?
C’est d’abord bien sûr, au minimum, le droit à l’auto-détermination de la population des Territoires qui ont été occupés en 1967. Le problème du sionisme, le problème palestinien, il ne faut pas l’oublier, n’a pas commencé en 1967.
Quelle autodétermination ?
Ce que j’appelle « droit à l’autodétermination partielle » parce que cela concerne une partie du peuple palestinien dont la majorité, plus de 60 %, vivent aujourd’hui en dehors des frontières de la Palestine de 1947, c’est-à-dire à la fois les Territoires occupés et de l’État d’Israël avant 1967, c’est le droit à l’autodétermination de la population palestinienne en Jordanie aussi, où elle est majoritaire. Qu’on ne nous agite pas l’épouvantail qui consiste à citer certains sionistes disant que les Palestiniens n’ont qu’à prendre le pouvoir en Jordanie et abandonner la Palestine, pour rejeter cette idée. Nous sommes pour le renversement de la monarchie jordanienne et pour un pouvoir, non pas « palestinien », mais palestino-jordanien, des travailleurs.
C’est aussi le droit à l’autodétermination des Palestiniens partout où ils sont majoritaires, c’est-à-dire y compris à l’intérieur des frontières de 1948, de l’État d’Israël, comme dans le Triangle ou la Galilée, régions d’Israël où une majorité de la population est arabe. Ces régions ont parfaitement le droit de faire sécession de l’État d’Israël et de se rattacher à l’État palestinien, qui d’ailleurs serait évidemment leur option majoritaire si on leur reconnaissait ce droit-là.
Finalement, c’est le droit pour les réfugiés palestiniens qui le désirent de pouvoir aller s’installer sur le territoire de Palestine, sans subir d’oppression, mais sans y aller avec « la clé de l’ancienne maison quittée en 1948 » pour en déloger ceux qui s’y trouvent, si toutefois elle existe encore. Répétons-le, il y a assez de place au soleil pour tout le monde.
Le droit de vivre sans oppression, c’est un droit que nous défendons partout : le droit à l’immigration, encore plus imprescriptible pour ceux dont c’est la terre à l’origine. Une des clés du sionisme, c’est ce qu’on appelle la « loi du retour », qui dit que n’importe quel juif, qu’il soit falacha d’Éthiopie, juif des Indes, juif russe ou juif originaire de Pologne, a automatiquement le droit, non seulement au « retour », mais à une nationalité immédiate en Israël.
Le droit au retour
Par contre, ceux qui étaient là depuis des siècles et qui ont été expulsés en 1948 n’ont pas le droit de revenir. Il faut inverser cette loi du retour, tout simplement, sans pour autant annuler la première loi. Je veux dire par là que je ne suis pas contre le droit des juifs, qui se sentant opprimés là où ils sont, décideraient d’aller s’installer dans un autre État, que ce soit Israël, les États-Unis ou ailleurs4. Cela fait partie d’une vision démocratique internationaliste des problèmes de l’oppression ethnique qui se posent sur la planète.
Quel était le dilemme du sionisme à partir de 1967 ? L’État d’Israël n’a jamais accepté ses frontières de 1948 comme définitives, pas d’un point de vue mystique, mais du point de vue de la « sécurité » d’Israël, en expliquant qu’il y a 14 kilomètres au point le plus étroit entre la mer et la frontière, que c’était dangereux, etc.
À l’occasion de la guerre de juin 1967, l’État d’Israël a occupé un vaste territoire supplémentaire. Mais cette fois-ci, la majorité de la population palestinienne n’a pas fui. Elle avait assimilé les leçons de l’exode de 1948, quand les Palestiniens étaient partis en croyant qu’ils allaient revenir, en emportant leurs clés : « On part, on attend la fin des combats et on revient. » Ils ont compris cette leçon et sont restés sur place en 1967.
Israël s’est donc retrouvé avec un os en travers de la gorge, difficile à avaler, et c’est pour cela qu’il n’y a jamais eu annexion officielle de Gaza et de la Cisjordanie (excepté Jérusalem-Est), tout simplement parce qu’une annexion de ces territoires, avec leur population palestinienne, impliquerait qu’on octroie à celle-ci la citoyenneté israélienne, ce qui changerait radicalement l’équilibre démographique d’Israël, avec dans deux décennies, du moins peut-être, une majorité arabe, vu la différence entre les taux de croissance des populations arabes et israélienne.
Le dilemme du sionisme
Face à ce dilemme du sionisme après 1967, trois positions se sont dessinées en Israël, dont deux sont cohérentes et la troisième, tout à fait incohérente, reste à cheval entre deux chaises.
La première position cohérente, extrémiste ou fascisante dans la tradition de Jabotinski, c’est : « Foutons-les dehors », c’est le « transfert » comme on l’appelle en Israël, position qui était représentée dans le gouvernement Shamir. Pour ces gens-là, « Judée » et « Samarie » sont des terres bibliques. Le problème démographique se règle par l’expulsion.
La deuxième position, incohérente, est celle du Likoud. On garde les territoires parce que c’est la « Judée et la Samarie », mais on ne donne pas la citoyenneté aux populations, on n’annexe pas officiellement, on crée une sorte d’apartheid. Le chef historique du Likoud, Begin, avait reconnu le principe de l’autonomie des Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza. C’est inscrit noir sur blanc dans les accords de Camp David qu’il a signés en 1979, ce n’est pas nouveau.
La troisième position, cohérente, est celle des travaillistes, que je préfère appeler « sionistes éclairés » : on garde le contrôle militaire et stratégique des Territoires, au moyen des colonies stratégiques maintenues et des bases militaires. On filtre tous les points d’accès, on assure donc la « sécurité » d’Israël, mais on se débarrasse des zones peuplées.
À l’origine, c’était le fameux plan Ygal Allon, le ministre des Affaires étrangères de Rabin en 1974. Comme quoi, l’histoire a plus de continuité qu’on ne croit ! Il prévoyait l’évacuation des zones peuplées, le maintien du contrôle militaire sur la Cisjordanie et Gaza et le rattachement des zones évacuées à la Jordanie. À cet égard, il y a aujourd’hui une différence importante.
Troisième lettre aux masses palestiniennes5
J’ai bien précisé dans ma lettre précédente que les défaites successives des Palestiniens ne sont pas dues uniquement aux agresseurs, mais renvoient aussi à notre négligence et notre sous-estimation de nos capacités propres, et au fait que nous comptions sur des soutiens extérieurs (…)
Il y a deux semaines, notre direction nationale a pris connaissance d’un accord de principe passé entre des représentants de l’OLP et des représentants du gouvernement israélien, lors de séances secrètes qui se sont tenues dans la capitale norvégienne. Cet accord avait été approuvé par le gouvernement israélien et des pays arabes et attendait l’approbation de la direction de l’OLP, de son CE et du CC. Cette période cruciale nous fait endosser des responsabilités importantes.
1) Nous devons exprimer sincèrement et loyalement notre avis sur la substance de cet accord et ses éventuels risques.
2) Nos divergences ne doivent pas nous amener à des affrontements ou au recours à la violence, car seuls nos ennemis en tireraient parti. Et cela amènerait à semer le doute sur nos aptitudes à nous libérer et à exercer notre indépendance ; j’insiste à nouveau sur l’importance de notre réorganisation sur des bases démocratiques saines.
(…) Israël prétend ne pas être un occupant et l’accord ne contredit pas cette assertion, ce qui revient à dire que les Territoires ne sont pas occupés mais qu’ils sont l’objet d’un litige, alors qu’il serait important d’exiger qu’Israël renonce à cette prétention, qu’il cesse d’implanter des colonies dans l’ensemble des Territoires, y compris Jérusalem (…). L’accord renferme une reconnaissance implicite de deux entités distinctes dans les Territoires occupés, l’entité Israël-colonies de peuplement, implantées encore aujourd’hui, et l’entité palestinienne constituée par les villes et les villages arabes. L’accord confère une légitimité aux implantations israéliennes illégales dans les Territoires occupés eux-mêmes. Il n’est pas fait mention du retrait total des Territoires occupés dans le cadre de la seconde phase des négociations, et le retrait des territoires de Gaza et Jéricho n’est qu’un redéploiement des forces armées israéliennes dans des zones précises.
(…) On ne peut faire abstraction de ces remarques qui étaient à la base de l’impasse des dix rounds de négociations. On nous répondra sans doute qu’il n’y avait pas d’autre choix, qu’Israël tire les ficelles et continuera d’agir comme il l’entend, étant données ses capacités militaires, que ni nous, ni les Arabes ne pouvons et ne pourrons égaler dans un futur proche, et que le mieux que nous ayons à faire est de nous raccrocher au « possible », quitte à le faire évoluer et le transformer. Cette logique est d’une certaine façon insensée et inacceptable puisque notre acquiescement légitime l’inacceptable et l’illégitime. Et il minimise l’importance et l’urgence de nos droits naturels à l’autodétermination et à une entité indépendante, ainsi qu’à la défense de nos frères réfugiés.
Du plan Allon…
Le plan Allon, encore appelé « option jordanienne », a été formulé après que le roi Hussein ait écrasé les Palestiniens en 1971 sur son territoire. À partir de là, il semblait possible de formuler un tel plan. C’est ce qu’ont fait les travaillistes à l’époque. On retrouvera des traces de ce plan dans les accords de Camp David, on en retrouve l’écho direct dans le plan Reagan, ce grand libérateur des peuples, qui disait, en septembre 1982 : « Il faut dans les Territoires occupés en 1967, une entité palestinienne rattachée à la Jordanie », et bien sûr dans la politique de Bush.
Après beaucoup de tentatives infructueuses, les rapports de forces ont évolué au Moyen-Orient au détriment du roi Hussein, l’empêchant d’aller de l’avant, de progresser dans cette direction-là. Et l’Intifada a complètement bouleversé ces rapports de forces à partir de 1988, en suscitant même une crainte de contagion en Jordanie, la grande inquiétude du roi Hussein. N’oublions pas que la majorité de la population de Jordanie, entité encore plus artificielle que la plupart des autres entités de la région, est palestinienne.
Le royaume de Jordanie s’est donc séparé officiellement, en 1988, de la Cisjordanie qu’il avait annexée, après la guerre de 1948. L’Intifada a donc mis fin à l’option jordanienne, telle que l’entendaient Allon et son successeur, celui qui a toujours été son disciple sur ce plan-là, Shimon Pérès. L’option jordanienne — sans les Palestiniens — étant morte avec l’Intifada, il fallait trouver autre chose, collaborer avec la seule autre direction, la plus « modérée » après le roi Hussein, la direction de l’OLP.
… à l’accord de Washington
La reconnaissance et les négociations d’Israël avec l’OLP ne datent pas d’hier, mais ont commencé très officiellement, à la fin octobre 1991, quand Bush imperator a inauguré officiellement la Conférence de Madrid. Tout le monde savait parfaitement que la délégation palestinienne à ces négociations agissait directement sur les directives de l’OLP. C’était une reconnaissance officieuse, mais indirecte.
Aujourd’hui, elle est officielle. Rabin-Pérès ont compris qu’ils pouvaient obtenir plus d’Arafat dans son exil doré que des délégués de l’intérieur soumis à la pression de l’Intifada. Ils ont choisi de contourner ces derniers, négociant secrètement avec Arafat. D’ailleurs, vous pouvez remarquer qu’on ne parle plus du chef de la délégation, Haïdar Abdel Chafi, de Gaza, qui a critiqué les accords, qui ne s’est pas rendu à Washington, par sens de la dignité personnelle sans doute. On n’en parle plus, les médias l’ont gommé (voir encadré).
Un autre facteur s’est combiné à l’impact de l’Intifada et au changement de majorité en Israël. C’est l’évolution de l’OLP, et de sa composante principale, le Fatah, une organisation fondée par un noyau de militants de la mouvance intégriste des Frères musulmans, dont Yasser Arafat lui-même. Certains travaillaient dans les pays du Golfe et ont fondé cette organisation à l’époque où l’intégrisme était l’arme des Saoudiens contre Nasser. Le Fatah, au départ, était une sorte de vecteur anti-nassérien, pratiquant une surenchère nationaliste sur Nasser, mais avec une idéologie islamique droitière6.
L’OLP « cinq étoiles »
Cette organisation a eu le mérite, ou l’avantage historique, d’avoir la première lancé la lutte armée en 1965, avec tout l’impact psychologique que cela représente pour un peuple opprimé. C’est ainsi qu’après la guerre de 1967, face à la radicalisation de masse des peuples arabes en réaction à la défaite des régimes arabes, l’Arabie Saoudite a choisi de mettre le paquet sur le Fatah, et l’a inondé de dollars, par dizaines puis centaines de millions de dollars annuels : il n’y a pas un seul mouvement de libération dans l’histoire qui ait été aussi riche et aussi corrompu. L’OLP « cinq étoiles », comme disent les militants de l’intérieur, est une réalité.
Le Fatah a connu une bureaucratisation bourgeoise extrêmement rapide qui fait que cette organisation s’est mariée avec l’OLP, fondée en 1964 par la Ligue des États arabes. Le Fatah a épousé en même temps le capitalisme palestinien de la diaspora et la bourgeoisie palestinienne des Territoires occupés en 1967. Il est devenu la fraction hégémonique de l’OLP, qui n’a jamais eu un fonctionnement démocratique parce que la composition de ce qui est son organe le plus large est décidée par le sommet. C’est officiel, ce n’est pas une perversion du centralisme démocratique, c’est la direction qui désigne la base.
Cette organisation avait une marge de manœuvre, délimitée d’une part par la pression des masses palestiniennes, de l’autre par celle de ses bailleurs de fonds arabes, et c’est dans cette marge-là qu’œuvrait la direction du Fatah. C’est ce qui fait que pendant longtemps — parce qu’elle savait que sa force venait du fait qu’elle dirigeait la lutte palestinienne, en tant que dirigeante majoritaire des masses palestiniennes, et qu’elle pouvait représenter cette lutte —, elle a dû la représenter partiellement, jusqu’à un certain degré, pour, en même temps, bénéficier du soutien des régimes qui comptent parmi les plus réactionnaires du monde, dont l’État le plus réactionnaire de la planète, l’Arabie saoudite.
Cette direction a pu rester à la tête de la lutte des masses palestiniennes, parce qu’elle tenait compte de la pression de ces masses. Mais plus elle était coupée de sa base, moins cette pression jouait, et plus elle pouvait aller dans le sens naturel de ses intérêts sociaux, ceux d’une bureaucratie embourgeoisée, d’un appareil d’État sans État, qui réclame un territoire.
Ce territoire devra être inondé de dollars, pour étouffer ce brasier de la politique moyen-orientale, qui a été un des principaux facteurs de radicalisation au Moyen-Orient depuis des décennies.
Il y a eu « septembre noir » en Jordanie, étape décisive dans la dégénérescence bureaucratique de l’institution Fatah/OLP. Cela avait commencé bien avant, mais la coupure entre la bureaucratie et les masses en Jordanie a été essentielle. La deuxième étape décisive, c’est l’évacuation de Beyrouth en 1982. L’appareil se retrouve alors en exil loin des masses palestiniennes, avec ses dollars. Il n’a plus de base exerçant sur lui une pression directe.
Après la guerre du Golfe, nouveau changement du rapport de forces, à cause de la guerre étatsunienne certes, mais aussi par la gaffe monumentale d’Arafat, qui a misé sur Saddam Hussein, pour se retrouver ensuite dans une situation où il doit s’aplatir totalement devant ses bailleurs de fonds saoudiens pour qu’ils reprennent le financement de sa bureaucratie et devant le gouvernement étatsunien bien entendu, qu’il courtise depuis des années, faisant l’éloge public de Reagan en 1982, puis de Bush.
Il semble même, selon la presse étatsunienne, qu’il avait projeté de remettre son pistolet en public à Bill Clinton, qui n’a pas beaucoup apprécié la suggestion. Mais elle est éloquente par rapport à la nature du personnage Arafat.
Redéploiement militaire
Les accords actuels sont un plan Allon modifié. Israël ne traite plus avec la Jordanie en passant par-dessus les Palestiniens. Rabin-Pérès ont négocié avec une direction de l’OLP qui, bien sûr, n’a rien à voir avec ce qu’a pu être cette direction quand elle représentait une direction de lutte, bourgeoise, nationaliste, mais une direction de lutte quand même.
Le plan actuel prévoit non pas le retrait de l’armée israélienne des Territoires occupés en 1967, mais un redéploiement, et les termes ne sont pas choisis au hasard. Il est hors de question que l’armée se retire intégralement de ces territoires. Elle restera sur toute une série de points stratégiques, notamment le long du Jourdain, une ligne stratégique essentielle pour Israël, et elle évacuera les zones peuplées.
Ce redéploiement avait même été demandé par l’ex-chef d’état-major de l’armée israélienne, Dan Shomron, qui disait : « On y fait la police, on est en train de gangréner notre armée, notre "Haganah", notre gloire, qui n’est pas une police. On n’a qu’à sortir des zones peuplées et laisser les Palestiniens se débrouiller entre eux. On les encerclera. On contrôlera tout. Ils ne sont pas une menace pour nous puisqu’ils n’ont ni armes lourdes, ni projectiles »7. Lancer des pierres, c’est bien quand vous avez l’armée qui rentre dans vos rues, mais si l’armée est stationnée à quelques kilomètres, il faut tout autre chose que des pierres pour la combattre.
C’est l’esprit des accords actuels, la différence étant que le rôle qu’on voulait faire jouer par le roi Hussein va être joué par la direction Arafat, dont Israël et Washington ont compris qu’elle représente la meilleure option. Cela fait plusieurs mois, selon Newsweek, que le roi Hussein a détaché des éléments de sa garde rapprochée pour protéger Arafat et que le Mossad israélien et la CIA contribuent à sa protection. Il est devenu la poule aux œufs d’or, maintenant, celui qui va faire ce dont on a besoin.
Une « puissante police »
Les accords prévoient une « puissante police », pas d’armée, rien qui puisse menacer la sécurité de l’État d’Israël, pas de projectiles, ni d’armes lourdes. Pour cette tâche de police, Rabin, Pérès et Arafat ne comptent pas sur la population de l’intérieur. Subitement, Israël, qui a toujours refusé le retour des réfugiés dans les Territoires de 1967, accepte qu’Arafat amène des Palestiniens de l’extérieur.
Il s’agit des troupes de l’Armée de libération de la Palestine (ALP), stationnées en Jordanie et en Égypte, rattachées aux armées jordanienne et égyptienne, qui sont les troupes palestiniennes les plus conservatrices, les plus « bêtes et disciplinées ». On va apporter 17 000 soldats pour contrôler Gaza et 4 000 pour la petite ville de Jéricho.
Arafat n’a pas confiance dans les gens de l’intérieur, Israël non plus, bien sûr. Ils font venir une armée de formation jordanienne et égyptienne pour contrôler les territoires, pour réprimer toute velléité de lutte de la part de ceux qui vont considérer, à juste titre, que la lutte ne peut pas s’achever ainsi, qu’on ne peut admettre qu’il y ait des colonies maintenues, que l’armée reste dans les Territoires occupés en 1967. Ceci sans parler des autres, des réfugiés de 1948 ! Gaza est peuplée dans sa grande majorité de réfugiés de 1948, donc de gens qui, avant 1967, luttaient pour leurs droits alors qu’ils n’étaient pas sous occupation israélienne. Il y a aussi beaucoup de camps de réfugiés de 1948 en Cisjordanie, sans oublier cette fraction majeure du peuple palestinien qui vit dans les camps de Jordanie, du Liban, et de Syrie.
Quant à l’option jordanienne, elle n’est pas totalement enterrée. Arafat et l’OLP se sont prononcés officiellement, depuis des années, pour une « confédération » jordano-palestinienne. Posons-nous une question, d’ailleurs : le choix de Gaza, cauchemar de l’armée, est compréhensible ; mais pourquoi la petite ville de Jéricho ? Ce n’est pas parce qu’Arafat en a fait le tour avec une trompette, mais tout simplement parce que c’est l’agglomération palestinienne la plus proche de la frontière jordanienne.
Pour mettre en place l’option jordanienne amendée, on fait d’abord le test avec les deux territoires. Si l’OLP d’Arafat se montre capable de contrôler la situation, on continue, sinon on arrête le processus. Schlomo Gazit, ex-chef du Mossad, a déclaré à Newsweek qu’il a confiance dans la capacité des Palestiniens d’Arafat de contrôler la situation. Mais Israël se réserve un droit de poursuite sur les Territoires palestiniens ou de poursuite indirecte : la coordination entre les Mossad-Shin Beth et les services de l’OLP a déjà commencé pour indiquer qui sont les trouble-fête et demander à la police de l’OLP de les « neutraliser ».
Nous sommes donc devant un cas pire que le cas classique de la « décolonisation » où une bourgeoisie coloniale arrive au pouvoir et fonde un État bureaucratique bourgeois. Ici, dans une certaine mesure, on aura affaire à un bantoustan. L’OLP devra agir, ne serait-ce qu’en vertu du rapport de force, comme le prolongement de la politique israélienne, de la répression israélienne, par d’autres moyens. On va remplacer un type de répression par un autre (voir encadré).
Sombres augures8
C’est au sujet des forces de police prévues par l’OLP que les Palestiniens des Territoires sont le plus inquiets. Elle sera largement recrutée au sein d’unités militaires stationnées à l’extérieur du pays. « Ces gens n’ont aucune expérience d’une société civile », en dit Fateh Azzam, membre d’El Haqq, un groupe de défense des droits de l’homme. Beaucoup de ces futurs policiers ont été entraînés en Égypte, dont les forces de sécurité sont connues pour leur respect des droits de l’homme ! La blague en vogue à Tunis ces derniers jours est que la première chose que fera Arafat à Gaza sera de détruire la prison centrale israélienne de quatre étages, tant honnie, et de la rebâtir sous terre pour ses propres ennemis. Les Palestiniens des Territoires, eux, n’en rient pas du tout.
Vers un marché commun
Dernier élément de ce plan mentionné par Shimon Pérès à Washington : le marché commun jordano-palestino-israélien. L’État d’Israël pense pouvoir développer des rapports de type impérialiste ou sous-impérialiste, avec le Hinterland arabe, avec entremise palestinienne et jordanienne. Cela existe déjà, marginalement : de la marchandise israélienne est écoulée sous d’autres étiquettes sur les marchés arabes. Bientôt, cela se fera officiellement, au grand jour.
C’est un bon pari pour le capitalisme israélien, pour la bourgeoisie israélienne, ainsi que pour la bourgeoisie compradore palestinienne qui est représentée par Arafat et l’a soutenu (voir l’article d’Adel Samara).
Faut-il par conséquent se lamenter ? Certes non. On peut raisonnablement croire qu’il créera une dynamique meilleure pour la lutte des classes, d’une part au sein de l’État d’Israël en désamorçant « l’esprit de ghetto », et d’autre part, au sein du peuple palestinien, un des peuples de la région qui n’a pas connu d’organisation autonome de classe dans son histoire. Mais estimer que les accords peuvent améliorer les conditions de la radicalisation sociale n’implique pas qu’on les approuve.
Si Carter l’avait emporté sur Reagan en 1980, cela aurait été probablement meilleur pour la lutte des classes aux États-Unis, mais ceux qui en déduisent qu’il fallait soutenir Carter contre Reagan aux élections, font un saut qualitatif extrêmement grave. Une chose est de dire : objectivement, cette solution bourgeoise est préférable à cette autre solution bourgeoise, parce qu’elle est moins répressive, etc. Autre chose est la logique du moindre mal qui fait soutenir, par exemple, un capitaliste modéré contre un fasciste. Il n’y a pas à choisir.
Dans toute question de ce genre, il doit y avoir un dénominateur commun, modulable dans sa forme d’expression en fonction des situations. C’est de l’internationalisme abstrait que de croire qu’on peut avoir la même position avec les mêmes formulations des deux côtés de la barrière d’une guerre de libération nationale, par exemple. C’est abstrait parce qu’on n’a pas les mêmes tâches, parce qu’on n’affronte pas les mêmes problèmes.
Le fond commun, aujourd’hui, devrait être de dire que ces accords sont le produit d’un rapport de forces qui en fait un diktat, parce qu’ils ne reconnaissent pas les droits minimaux du peuple palestinien, le droit à l’autodétermination, le droit des réfugiés de 1948, etc. C’est aussi de dire que c’est au peuple palestinien de décider souverainement et démocratiquement s’il se satisfait de tels accords dans sa totalité, y compris ses 60 % qui ne sont pas sur le territoire actuel de la Palestine historique.
De l’extérieur, il faut affirmer que nous nous engageons à soutenir le droit des Palestiniens à continuer la lutte contre la présence des colonies, et de l’armée israélienne dans les Territoires occupés en 1967. C’est une lutte juste que nous soutiendrons contre toute répression, y compris, bien sûr, contre la répression bourgeoise palestinienne qui se prépare.
Notre attitude
Recourons à une analogie historique, avec toutes les limites du genre. Imaginons que par des « effets spéciaux », Arafat signant à Washington, se transforme en Trotski, et Washington en Brest-Litovsk. Sur Brest-Litovsk, qu’a dit Rosa Luxemburg qui militait dans le pays impérialiste ? Elle a dit : je comprends que les bolcheviques signent ce traité parce qu’ils ont le couteau sous la gorge. Néanmoins, c’est mon devoir, moi révolutionnaire en Allemagne, de dire : c’est un diktat de l’impérialisme allemand, absolument scandaleux, contre lequel il faut nous battre. Voilà une attitude correcte.
Au-delà de ce qu’il faut dire sur les accords eux-mêmes, tout dépend du contexte politique où on se situe dans chaque pays. Évidemment, dans la région arabe, les révolutionnaires auront un langage très dur par rapport à la direction de l’OLP qui fait partie du concert des régimes arabes. Par contre, du côté israélien, il faudra, bien entendu, adopter un ton tout à fait différent. Il faut surtout dénoncer les accords comme diktat sioniste en disant : c’est le droit des Palestiniens de penser, éventuellement en majorité, qu’il faut accepter cela, mais c’est notre devoir de dire que c’est un diktat qui ne reconnaît pas les droits légitimes et imprescriptibles du peuple palestinien.
Tout ce qui va au-delà du dénominateur commun, qui est la dénonciation des accords eux-mêmes, est modulable selon le contexte dans lequel on lutte.
Le 18 septembre 1993
Notre collaborateur Salah Jaber étant empêché depuis plusieurs mois pour des raisons professionnelles de contribuer directement à notre revue, nous publions ici la retranscription d'un rapport oral qu'il a présenté le 19 septembre, lors d'une réunion politique à Paris.
1Au congrès de fondation du mouvement sioniste en 1897, à Bâle, on discutait encore du choix possible d'un territoire en Afrique. Le théoricien du sionisme moderne, Théodore Herzl, s'était prononcé pour un « État juif », en laissant ouverte la question de sa localisation.
2Il faut distinguer entre la « désionisation », acceptable en tant que programme de luttes démocratiques en Israël même, et l'idée d'une « désionisation » de l'État, au sens réformiste, sans démanteler ses structures fondamentales.
3Ahmed Jibril, dirigeant du Front populaire/commandement général (FP/CG), basé en Syrie.
4La majorité des juifs de Russie et d'Ukraine souhaitent s'installer aux USA. Le gouvernement des États-Unis, de concert avec les gouvernements sioniste et russe, leur a fermé cette porte au nez pour les canaliser vers Israël.
5Lettre d’Haïder Abdel Chafi publiée dans la presse.
6Voir Inprecor n° 366 de février 1993.
7La Haganah est la branche militaire du sionisme officiel, fondée en 1936.
8Newsweek, 27 septembre 1993.
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