La signature récente à Washington du projet de règlement israélo-palestinien, sous l’égide de la Maison Blanche, a eu un impact médiatique tout à fait compréhensible. Toutefois, à y regarder de plus près sans se laisser impressionner par les mises en scène hollywoodiennes, l’accord est moins original qu’il n’y paraît à première vue.
Il faut rappeler d’abord que le type de règlement adopté est conforme à des projets anciens tels que le « plan » Reagan de 1982, ou encore, le plan formulé il y a vingt ans par un secteur de l’establishment israélien, dont des hommes comme Allon et Pérès, et soutenu depuis l’Intifada par des secteurs importants de l’armée (ceux-ci voulant éviter que leurs soldats s’enlisent dans la bande de Gaza dans une situation sans issue avec des conséquences politiques et morales dangereuses)1.
Ce qui ne s’était pas concrétisé à l’époque constitue l’essentiel des accords signés à Washington sous le patronage du chef de la Maison Blanche. Cela a été le résultat, en premier lieu, d’une évolution du rapport de forces à l’échelle régionale et internationale, surtout depuis la guerre du Golfe, défavorable à la lutte de libération des Palestiniens.
En deuxième lieu, les dirigeants israéliens avaient désormais une préoccupation supplémentaire majeure : l’influence croissante de l’intégrisme islamique, soutenu par des pays comme l’Iran et l’Irak, qui pouvait s’avérer un adversaire plus redoutable que ne le fut l’OLP. Mieux valait traiter avec cette dernière, fortement affaiblie, et avec un Arafat prêt à accepter de lourds compromis. Avec quelques dirigeants de l’OLP craignant une évolution du rapport de forces encore plus défavorable, Arafat a été poussé à accélérer les choses d’autant plus que le contrôle du mouvement populaire lui échappait.
L’accord en tant que tel a des limites évidentes et indéniables. Israël reconnaît l’OLP, mais ne prend aucun engagement pour le futur en ce qui concerne les problèmes fondamentaux — le retrait total des territoires occupés en 1967, le démantèlement des implantations sionistes, la souveraineté d’un éventuel État palestinien, le sort de Jérusalem, le retour des réfugiés, etc. Il n’accepte que l’établissement de zones d’auto-gouvernement sur un territoire qui, du point de vue économique, ne l’intéresse que comme un réservoir de main-d’œuvre, qu’il pourra continuer à utiliser (de même qu’il pourra utiliser ces territoires comme zone de transit des produits israéliens vers des pays arabes).
L’armée israélienne contrôlera toujours la situation sur les points stratégiques de Cisjordanie et pourra même intervenir plus directement dans les zones d’habitation palestiniennes dans le cas où, plus généralement, les intérêts israéliens seraient menacés. L’avantage majeur pour Israël sera de ne plus s’embourber dans le marais de Gaza et les villes et les villages de Cisjordanie. Sur la base des accords, la responsabilité du maintien de l’« ordre » appartiendra désormais à l’OLP qui devra mettre sur pied une « puissante police », qui devra intervenir en cas de mobilisations non souhaitées ou d’actions dirigées contre l’occupation maintenue et « redéployée » selon les termes de l’accord.
Sur le terrain économique, la situation des territoires qui deviennent « autonomes » est littéralement dramatique. La perspective d’un changement un tant soit peu appréciable est liée à un afflux éventuel de capitaux internationaux d’une grande envergure. Dans l’euphorie de la mise en scène de Washington, on a entendu des promesses mirobolantes : dans quelle mesure cela se concrétisera effectivement, c’est une toute autre question, surtout si l’on tient compte de la situation économique mondiale, de l’endettement des principaux pays impérialistes, des risques auxquels s’exposeraient, dans le contexte donné, les investisseurs privés.
La seule chance sérieuse consisterait en une intervention financière massive de la part des monarchies pétrolières arabes, intéressées à arrêter l’avancée des intégristes, donc à consolider dans les territoires en question des couches bourgeoises palestiniennes et à créer des conditions permettant d’amadouer les masses. Bref, la perspective qui se dessine pour l’instant est celle d’une entité politique qui serait un mini-État colonial, sinon une espèce de bantoustan ou un néo-protectorat. Par ailleurs, le fonctionnement traditionnel de l’OLP — dont les organismes dirigeants n’ont jamais eu une vraie légitimation démocratique — et les procédés ultra-bureaucratiques (négociations secrètes entre le petit noyau des fidèles d’Arafat et Rabin-Pérès, à l’insu d’autres dirigeants de l’OLP et, pis encore, des représentants des Territoires occupés aux négociations de Washington), par lesquels les accords ont été négociés et imposés, ne permettent pas de supposer que, sous la direction actuelle, des structures authentiquement démocratiques seront mises en place dans les territoires autonomes. Elles ne pourraient surgir que contre la direction Arafat, liée aux régimes réactionnaires arabes, et liée par les nouveaux accords au gouvernement israélien et à l’impérialisme américain.
Une question se pose donc : est-il possible qu’en dépit des accords et des projets du gouvernement israélien et d’Arafat lui-même, se développe une dynamique tout à fait différente de sorte que l’autonomie prévue par les accords soit la première phase d’un processus susceptible de changer radicalement la situation. Il va de soi que tout dépend du développement éventuel de mouvements de masses aussi bien palestinien qu’israélien : seules des mobilisations puissantes, avec des objectifs nationaux, démocratiques et sociaux et pour une paix équitable et durable, entre les deux peuples, sans oppression ni racisme d’aucune sorte, pourraient briser le cadre contraignant des accords et ouvrir des perspectives nouvelles.
On peut déjà constater que la signature des accords a eu un impact sur de larges secteurs populaires israéliens, dont l’attitude à l’égard de l’idéologie sioniste pourrait commencer à changer. Et on peut supposer que, dans la mesure où l’OLP va assumer les fonctions « normales » d’un gouvernement, la lutte palestinienne ne se limitera plus à la dimension anti-sioniste mais assumera aussi un contenu démocratique et social.
Le 15 septembre 1993
1Pour ces antécédents et l’évolution de l’OLP, signalons la série d’articles parus, en 1989, dans les numéros 280 et 281 d’Inprecor.
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