Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SOMALIE

Au nom des bons sentiments

· Inprecor n° 374, novembre 1993 · p. 26-28 · 3 062 mots

France États-Unis Belgique

Le banc d'essai de la mise en œuvre, à grande échelle, du droit d'ingérence humanitaire par une force armée des Nations-Unies s'est révélé un sanglant fiasco. En quelques semaines de conflit avec le chef d'une des factions somaliennes, le général Farah Aïdeed, les forces américaines ont tué ou blessé à Mogadiscio environ 1 500 civils somaliens. Elles ont perdu au combat le quart des 400 Rangers (une douzaine de tués, un prisonnier et 75 blessés dont plusieurs grièvement), dépêchés pour mettre la main sur le chef de guerre somalien. C'est sans doute la première fois, dans un contexte évidemment différent, que l'armée des EtatsUnis est ainsi bafouée depuis la guerre du Vietnam. Francis CAZALS our tenter de sortir de ce

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bourbier, le président Bill Clinton vient d'annoncer un renforcement de la présence militaire des Etats-Unis en Somalie (3 500 hommes supplémentaires ainsi que des avions de guerre et des blindés) en même temps qu'un calendrier de retrait des troupes avant le 31 mars 1994.

Les contingents français et belges de l'ONUSOM 2 doivent également se retirer vers la fin de l'année. D'ici là, les responsables américains voudront arracher un accord politique aux factions somaliennes, de manière à retirer leur épingle du jeu et à réaliser un baroud d'honneur militaire. Un an après le débarquement des marines US dans le cadre de l'opération Restore Hope, en décembre 1992, on est loin des préceptes affichés pour justifier cette intervention.

Parée de motivations humanitaires, elle devait passer, aux yeux de l'opinion publique internationale, pour une bonne œuvre, de nature à faire oublier la sanglante démonstration de force "chirurgicale" des Etats-Unis et de leurs alliés contre

SOMALIE l'Irak. Cette opération fut précédée d'une intense mise en condition idéologique. Pour mieux justifier son option militaire, le secrétaire général de l'ONU, Boutros Boutros-Ghali affirmait alors que 80 % de l'aide humanitaire acheminée en Somalie était pillée, chiffre considéré comme très exagéré par les Organisations non gouvernementales (ONG) intervenant sur place.

L'opération Restore Hope s'est faite, la main sur le cœur, au point de faire oublier à certaines ONG qui l'ont soutenue qu'une intervention militaire a sa propre logique guerrière et sécuritaire, aux antipodes des objectifs humanitaires. Aujourd'hui, certains responsables d'ONG font cet amer constat. Ainsi, le président de Médecins sans frontières-France (MSF-France), Rony Brauman, vient de dénoncer dans un opuscule cette logique militaire (1).

L'ONU intervient tardivement

Après avoir longtemps soutenu la dictature du président Siad Barre (notamment à partir de la guerre contre l'Ethiopie en 1977) et lui avoir fourni d'importants subsides et de grosses quantités d'armes, les Etats-Unis et les autres pays occidentaux se sont peu à peu désintéressés de son sort. La Somalie a perdu son intérêt stratégique pour les Etats-Unis après la chute du mur de Berlin. Les unes après les autres, les ambassades étrangères ont fermé leurs portes à Mogadiscio, pendant que le pays s'enfonçait dans la guerre civile. L'Italie (le régime de Siad Barre a servi au montage de détournements de l'aide au développement destinés à financer les partis politiques italiens, Parti socialiste en tête) et l'Egypte ont jusqu'à la dernière minute tenté de sauver le régime de Siad Barre.

Ils ont ensuite cherché, en vain, à assurer une transition pacifique du pouvoir à des opposants de la dernière heure : le groupe du Manifesto, composé en majorité de commerçants Hawiye, aujourd'hui proches du "président" somalien par interim, Mohammed Ali Mehdi qui "gouverne" la partie nord de la capitale. Rome et Le Caire voulaient éviter ainsi le renversement violent du régime somalien "ami" par la coalition des trois groupes de guérilla qui le combattaient : le Somali National Movement (SMM) des Issak du nord-ouest (qui ont aujourd'hui auto-proclamé l'indépendance du Somaliland), l'United Somali Congress (USC) des Hawiye-Habr Gedir du général Aïdeed et le Somali Patriotic Movement (SPM) d'Omar Jess (des Ogadenis du sud).

En agissant ainsi, Rome et Le Caire ont fait durer le régime de Siad Barre et frustré les groupes de guérilla de leur victoire. Finalement, c'est un soulèvement populaire semi-spontané qui jeta à bas le

1) Rony Brauman, Le crime humanitaire, Somalie, Editions Arlea, septembre 1993.

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pouvoir de Siad Barre. Au plus fort de la guerre civile et de la famine qui s'ensuivit, en 1991 et pendant une bonne partie de 1992, la communauté internationale s'est désintéressée de la Somalie. Un journaliste du quotidien français Libération, Stephen Smith, vient de rappeler dans un livre (2) que le régime de Siad Barre avait été renversé dans l'indifférence générale, en janvier 1991, au moment de la guerre du

Stephen Smith était alors le seul journaliste présent à Mogadiscio et sans doute l'un des rares Occidentaux. La lutte pour le pouvoir que se sont ensuite livrée les deux factions de l'USC (celle du général Aïdeed et celle d'Ali Mahdi) et les combats menés par les partisans du général Aïdeed contre les tentatives des fidèles de Siad Barre pour revenir au pouvoir ont précipité le pays dans la famine. Selon l'avis de beaucoup d'ONG, le moment le plus dramatique s'est situé du milieu 1992 jusqu'à l'automne. Une fois les groupes humains les plus vulnérables décimés, le taux de mortalité (tout en restant important) a diminué. Lorsque l'ONU a engagé une intervention humanitaire, il était déjà trop tard. Le plus gros de la famine était passé.

Un engrenage guerrier

Mais les reportages de CNN et des médias internationaux sur la famine ont fini par faire leur effet. Et à la veille de céder le pouvoir à son successeur, l'ex-président américain George Bush, a décidé l'envoi de GI en Somalie dans le cadre de l'opération Restore Hope, avec pour mandat d'assurer la sécurité des convois de l'aide humanitaire. Beaucoup se sont interrogés sur les motivations réelles des EtatsUnis. Pour expliquer cette intervention militaire humanitaire, on a parfois mis en avant leur intérêt pour la recherche pétrolière ou pour leur ancienne base aérienne de Berbera.

Il n'y a pourtant aucun élément décisif qui justifierait la défense d'un intérêt stratégique particulier des Etats-Unis en Somalie. Sans doute faut-il se résoudre à expliquer cette intervention par un mélange de motivations étrangères à la Somalie : pressions médiatiques (le syndrome CNN), "coup" de politique intérieure (George Bush voulant partir en beauté), volonté d'inaugurer une nouvelle version de la pratique gendarmesque des EtatsUnis, défausse par rapport aux pressions pour une intervention en Bosnie. Négocié à l'avance avec les deux factions somaliennes en lutte à Mogadiscio, le débarquement des Marines US à l'heure du journal télévisé (décalage horaire compris) et en présence de dizaines de journalistes était sans risque militaire. Ponctuée ensuite de la réconciliation factice entre le général Aïdeed et son rival Ali Mehdi, dans les locaux de la société pétrolière américaine CONOCO à Mogadiscio, l'opération Restore Hope devait être une promenade de santé. Elle fut au contraire le prélude à un engrenage militaire sanglant.

L'échéancier américain initial a été perturbé par l'échec de la réconciliation entre Aïdeed et Ali Mehdi, pourtant prévu par tous les observateurs attentifs du puzzle politico-militaire somalien. Dès lors, l'intervention étrangère s'est inscrite dans la durée. Pour gérer cette situation, le flambeau fut transmis aux Nations-Unies avec la seconde opération de l'ONU en Somalie, dite ONUSOM 2 : un contingent international sous commandement américain doté d'un mandat offensif "d'imposition de la paix".

Plusieurs mois de ce régime ont, au début, un peu amélioré la distribution décisive pour la reconstruction du pays. Mais les conférences nationales organisées par l'ONU se sont révélées être de grandes messes sans lendemain. L'un des chefs de guerre locaux, le général Aïdeed, a toujours rusé pour conserver son autonomie par rapport aux initiatives politiques de T'ONUSOM 2. Très vite, les dirigeants des Etats-Unis se sont convaincus que ce chef de guerre, imprévisible et autoritaire, roulait d'abord pour son propre compte.

L'impasse politique de l'ONUSOM 2 a encore radicalisé la dynamique militaire mise en branle par les Etats-Unis. Allié d'hier, le général Aïdeed est devenu l'ennemi numéro un des Etats-Unis et de l'ONU. Aurait-il accepté de jouer le jeu d'une réconciliation somalienne permettant aux GI de rentrer chez eux, qu'il aurait été sacré grand ami des Etats-Unis.

Mais sa logique de chef de guerre et de candidat hégémonique au pouvoir en Somalie l'a amené, entre autres, à s'opposer à toute réconciliation avec les anciens partisans de Siad Barre, regroupés autour du Somali National Front (SNF), dirigé par Mohamed Said Hersi "Morgan", le gendre du dictateur déchu, connu également comme le boucher d'Hargeisa (ville du nord-ouest qu'il a fait raser par l'aviation en 1989). Ce clivage a contribué à faire monter la tension, au printemps 1993, entre les partisans d'Aïdeed et l'ONU.

Les responsables politiques de l'ONUSOM 2 voulaient promouvoir une réconciliation des leaders claniques du centre et du sud du pays en y associant le SNF de "Morgan". Mais le général Aïdeed s'y est opposé. Or, au lieu de se trouver isolé sur cette position, il a été rejoint par une partie du Somali Salvation Democratic Front

(SSDF), regroupant des Mejertein, qui jusque là s'opposaient à lui et qui acceptèrent le dialogue. Mais ces pourparlers évinçaient le général "Morgan" et marginalisaient l'ONU.

Les bureaucrates de l'ONUSOM 2 ont saboté cette initiative. C'est dans ce contexte qu'a eu lieu, le 5 juin 1993, l'embuscade meurtrière des partisans d'Aïdeed contre les casques bleus pakistanais à Mogadiscio, qui allait servir de prétexte à Washington pour donner la chasse au général et à ses partisans (3).

Progressivement, ce bras de fer s'est transformé en guerre indiscriminée contre tout son clan, les Habr Gedir, ce qui a contribué à ressouder les rangs autour de lui. Le général Aïdeed a également reçu l'appui de groupes islamistes. Il est devenu un symbole de cristallisation des sentiments de rejet de la présence des troupes étrangères. Un tel sentiment s'est répandu au sein de la population, alimenté par les nombreuses exactions dont se sont rendues coupables les troupes onusiennes.

Les méfaits des troupes de l'ONU

Décrivant les comportement de "soudards" des contingents américain et belge à Kisimayo, au sud de Mogadiscio, Rony Brauman affirme : « Ce-sont au bas mot plusieurs dizaines de personnes qui ont été tuées lors de "vérifications", de barrages routiers, sans que l'administration des Nations-Unies semblât s'en émouvoir. Agressions sexuelles, violences ouvertement racistes étaient devenues le lot quotidien de Kisimayo sous la "protection" de ces "casques bleus". Rien d'étonnant, donc, à ce qu'au cours des premiers mois de l'année, plus du tiers des lits de chirurgie de l'hôpital ait été occupé par des victimes des "casques bleus"». Le président de MSF-France termine son pamphlet en s'interrogeant : « Qui nous protègera de pareils protecteurs ? »

Quelle que soit leur mission, les contingents de l'ONU se sont toujours comportés, sous toutes les latitudes, comme en pays conquis. Mais, la différence en Somalie réside dans le mandat qui leur reconnaît le droit de faire usage de

2) Stephen Smith, Somalie, la guerre perdue de l'humanitaire, Calmann-Levy, 1993.

3) L'ONUSOM 2 n'a jamais entrepris de réellement désarmer toutes les factions somaliennes et le fondement "juridique" de sa guerre contre Aideed (présenté comme un criminel contre l'humanité) a été critiqué y compris par les services juridiques de l'ONU. En effet, comment suivre Boutros-Ghali lorsqu'il accuse Aïdeed de la mort de 350 000 Somaliens. D'une part, personne ne sait si ce chiffre correspond effectivement au nombre des victimes de la famine somalienne, et d'autre part, Aideed ne peut en être tenu pour l'unique responsable. Que dire du général "Morgan", qui tenait Baidoa, la ville mouroir de la Somalie ?

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leurs armes pour "imposer la paix". Aussi, dès le début, les morts suspectes de Somaliens se sont multipliées. Qu'on se rappelle les légionnaires français éliminant, dès leur arrivée à Mogadiscio, une demi-douzaine de Somaliens parce que leur camion ne s'était pas arrêté à temps à un contrôle.

Au total, ces "bavures" ont été monnaie courante et ont sans doute fait des centaines de victimes, peut-être plus, à rajouter aux civils pris pour cibles par les Américains et les troupes de l'ONU à Mogadiscio, ces trois derniers mois. Les Belges sont accusés d'avoir causé des centaines de victimes à Kisimayo et une enquête interne de l'armée belge est en cours. Les Canadiens ont reconnu un meurtre. Des soldats canadiens sont passés en cours martiale et une famille somalienne a été dédommagée. Les 400 Rangers américains ont été responsables à eux seuls de 1 500 morts et blessés somaliens en quelques semaines. A Mogadiscio, les hôpitaux sont encombrés par les blessés dûs à la force "pacificatrice" de l'ONU.

Mogadiscio est ainsi passée d'un état d'urgence alimentaire à une situation d'urgence médicale et des ONG viennent d'y envoyer des équipes chirurgicales. Ironie de l'histoire, le racisme des troupes de l'ONU ne s'est pas exercé qu'aux dépens des seuls Somaliens. Comme en témoigne l'ordonnancement des troupes onusiennes lors de nombreuses opérations : les Américains dans leurs voitures blindées et les Pakistanais, à pied, au plus près du danger. Autre anecdote édifiante : lors d'un accrochage avec les partisans d'Aïdeed, les

, comme les nomment avec condescendance les officiers américains, ont réclamé du renfort, mais le contingent le plus proche, des Saoudiens, n'a pas levé le petit doigt. Au pays des princes du pétrole, les Pakistanais ne sont, il est vrai, que des travailleurs immigrés.

Enjeux claniques

Le coût humain de l'ONUSOM 2 est difficile à établir avec précision. L'état-major américain a toujours refusé tout décompte des pertes "ennemies" ou civiles. Avec la chasse à l'homme qu'ils mènent depuis juin, les troupes de l'ONU et les Rangers ont accumulé les opérations contre des cibles civiles. Cela a trop fait système pour être ramené au rang de bavures. Il s'agit plutôt d'une politique de la canonnière. Au passage, les locaux du Comité international de la croix-rouge (CICR) ont été pris d'assaut, un hôpital a été bombardé, un marché a été attaqué. Plus comique, un tortionnaire de l'ancien régime, ex-chef de la police de Siad Barre, a été arrêté après une opération commando parce que les Rangers l'avaient confondu avec le général Aïdeed. En fait, si elles occupent les airs, les troupes de l'ONU ne contrôlent pas la partie terrestre du sud de Mogadiscio aux mains des partisans d'Aïdeed. Cette zone est en situation quasi insurrectionnelle. Plus d'une fois, les casques bleus ont été la cible des miliciens locaux refusant simplement qu'ils pénètrent dans leur quartier.

Ayant pris pour cible les Habr Gedir, un sous-clan des Mawiya, le militarisme des Etats-Unis implique une logique d'épuration ethnique. Les partisans d'Aïdeed sont d'extraction rurale du centre du pays. Enrôlés par l'USC, souvent jeunes, ils se sont autonomisés de leurs liens familiaux et installés en ville depuis la chute de Siad Barre. Ces catégories clanico-sociales ont tout à perdre d'une marginalisation du général Aïdeed. Par contre, l'autre clan des Mawiya, celui des Abgal, qui soutient le président Ali Mehdi et l'intervention de l'ONU, recrute ses dirigeants dans la bourgeoisie commerçante de la capitale, laquelle n'a jamais cessé ses affaires sous l'ancien régime et a été impliquée dans diverses tentatives de négociations avec Siad Barre. En leur sein, le recyclage des anciens dignitaires de Siad Barre a été plus naturel.

De ce fait, la polarisation clanique, pas seulement dans la capitale, compromet toute tentative de recomposition nationale. Plus aucune force politico-clanique ne place son combat dans un cadre véritablereste, au mieux on assiste à des alliances inter-claniques souvent ponctuelles. Elles sont le fait des chefs de guerre et ne laissent guère d'espace à une activité politique ou sociale autonome et inter-clanique des populations. Les lieux de sociabilité interclanique, comme l'ONG des femmes Idaa, ont connu des problèmes depuis la militarisation de la capitale par l'ONU.

Même s'il s'appuie sur des couches paupérisées, le général Aïdeed ne représente pas une alternative populaire et interclanique. La recomposition même d'un Etat somalien semble une chimère. Les populations somalis ont en commun la langue et la religion, mais leur mode de vie et leurs divisions claniques les poussent plus vers une forme d'administration régionale, recoupant la territorialisation de leurs principaux clans, que vers une centralisation administrative étatique et nationale. L'Etat somalien semble n'avoir fonctionné que pour remplir des fonctions coercitives ou guerrières et pour gérer le partage inégal des aides internationales. Ses fonctions ont disparu au fur et à mesure que le régime s'est ratatiné autour du clan du président Siad Barre. L'aide étrangère s'est faite rare. Dès lors, le rôle centralisateur de l'administration a disparu en même temps que le régime de Siad Barre.

La reconstruction d'un Etat dans les frontières de la Somalie paraît illusoire. D'une part, le Somaliland a déjà fait sécession dans le nord-ouest, tandis que le pays des Mejertein, dans le nord-est, vit en quasi-autonomie. Ailleurs, la Somalie s'est décomposée en féodalités politico-claniques, avec leurs cortège d'épurations ethniques qui chamboulent les anciennes territorialisations des clans. L'implosion somalienne est sans doute inéluctable, sauf à la congeler artificiellement par une présence onusienne militaire durable et faire de la Somalie un protectorat de l'ONU.

Un laboratoire régional

La Somalie n'est qu'un des cas extrêmes de désintégration sociale des pays de la région. A des degrés divers, les équilibres politiques et ethniques des autres Etats de la Corne de l'Afrique sont également remis en cause. La domination d'un clan Issa à Djibouti a provoqué la rébellion armée des Afars. Le pouvoir de Daniel Arap Moi, appuyé sur un regroupement d'ethnies minoritaires, est très fortement contesté au sein des deux plus grosses ethnies du Kenya : Kikuyu et Luo.

En Ethiopie, la régionalisation administrative a été la réponse des autorités pour tenter d'endiguer la montée des revendications d'autonomie, sans que cette stratégie ne soit assurée d'éviter l'écartèlement du pays. Au-delà, la guerre américaine contre Aïdeed est la tranchée avancée de la défense de la république islamique du Soudan pour tous les intégristes. L'agression des Etats-Unis attise en effet les sentiments anti-occidentaux des populations de la région dont, en l'absence d'autres courants radicaux, tireront probablement partie les groupes islamistes.

Et chaque revers américain en Somalie éloigne la perspective d'une intervention militaire américaine au sud Soudan. Afin de sécuriser des "corridors humanitaires" pour laisser transiter au sud-Soudan une aide alimentaire, une telle intervention avait été envisagée par plusieurs responsables américains. Dorénavant, ils y réfléchiront à deux fois avant de s'y précipiter. Au-delà même de la région, c'est l'usage américain de la couverture onusienne et les conditions d'une éventuelle action dans l'ex-Yougoslavie qui seront révisés par les stratégies de Washington à la lumière de l'exemple somalien. *

11 octobre 1993

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