Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

Biopsie d'une lutte ouvrière

· Inprecor n° 374, novembre 1993 · p. 29-31 · 2 872 mots

Syndicalisme Écologie

Le mouvement ouvrier nord-américain aborde-t-il une nouvelle période qui verrait des secteurs significatifs de la classe ouvrière, tirant les leçons d'une décennie de lourdes défaites, jeter les bases d'une "reconstruction" du mouvement syndical ? Certes, le taux de syndicalisation continue de baisser avec une force de travail organisée à hauteur de 15,8 % contre 23 % en 1980 et le nombre de jours de grèves enregistrées pour 1992 est le plus bas que l'on ait connu depuis 45 ans. Mais à l'évidence, quelque chose est en train de bouger. Patrick CARRET*

Be renversement de la direction maffieuse du syndicat des camionneurs (1,5 millions de membres) et la victoire de sa tendance démocratique de gauche au terme de 20 années de combat est significative de ces évolutions et redonne confiance à l'ensemble des militants qui ressentent dans le combat quotidien la nécessité de régénérer leurs organisations syndicales affiliées à l'AFL-CIO.

Le rejet des bureaucraties syndicales qui ont accumulé depuis trop longtemps concessions et abandons (1) face à l'offensive du capital, s'il nourrit une aspiration profonde à la démocratie syndicale, plus que jamais nécessaire en cette période où le rapport de forces reste défavorable, s'accompagne également de l'élaboration de réponses alternatives en termes de méthodes de lutte, et de revendications que les directions syndicales traditionnelles ont été jusqu'ici incapables d'apporter.

Le Wall Street Journal, toujours attentif aux mutations dans la classe ouvrière, soulignait récemment avec une pointe d'inquiétude « qu'après plus de dix ans de retraite, le syndicalisme militant réapparaît. Des syndicats attaquent les entreprises au moyen de campagnes publiques, de grèves inventives et de manifestations de solidarité sur les lieux de travail. On

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ADM •STATE FARM peut y voir un nouvel esprit de contre-offensive contre les années 80 qui revigore le camp du Travail » (2). Le bras de fer engagé entre la direction de la multinationale Tate & Lyle et les 750 ouvriers de son usine de Decatur (Illinois) illustre ces changements.

Grand train de vie

Tate & Lyle est une importante multinationale britannique spécialisée dans les produits sucrés et autres dérivés. Ses profits pour l'année 1992 ont permis à son PDG de s'offrir une propriété résidentielle de 8 millions de francs, achetée conjointement avec les fonds de l'entreprise elle-même qui a déboursé 5,6 millions à cette occasion. Cependant, dans ce secteur de consommation de masse, la récession fait sentir ses effets. Selon le rapport financier de cette société, ses filiales américaines posent trop de problèmes et il est prévu dans le cadre de l'ALENA de délocaliser certains sites de production vers le Mexique. Mais dans l'immédiat « les coûts doivent être réduits » martèle Stephen Brown, son PDG, avant d'emménager dans sa nouvelle luxueuse propriété.

Les directives du centre londonien de la multinationale sont alors scrupuleusement appliquées par les directions locales du groupe et très vite les travailleurs de

STALEY / TATE & LYLE CIPSCO "Une" d'une plaquette, appelant à la solidarité, publiée par l'A/W 837 l'une de ses filiales implantée à Decatur (Illinois), la Staley Manufacturing Co, vont faire face à une remise en cause de leurs droits à la retraite et à la sécurité de l'emploi, et la réorganisation des équipes de travail. Autant de mesures qui annulent, selon le syndicat de cette entreprise, 50 années d'acquis sociaux.

Tirant les leçons des dernières grandes grèves qui ont connu de sévères défaites et où les travailleurs ont du reprendre le chemin du travail sans avoir rien obtenu, les 750 employés de Staley, pour obliger la direction de l'entreprise à s'asseoir à la table des négociations, choisissent une nouvelle forme de pression en ralentissant la production par le respect scrupuleux des règles de sécurité.

Cette nouvelle tactique, "in plant campaign" (campagne de l'intérieur) qui permet pour un temps de contourner (ou de préparer) l'affrontement direct avec la direction patronale fait aujourd'hui des émules. Ainsi les syndicalistes de l'Alaska

* Les citations de cet article sont extraites du matériel de la section 837 de l'Allied Industrial Workers que nous remercions pour leur aide à la rédaction de cet articire.

1) Tristement illustrées en octobre dernier par deux concessions majeures sur les salaires à l'embauche et la sécurité sociale que la direction de Ford a arrachées sans difficulté à l'UAW (syndicat de l'automobile) et qui permettra à ce groupe automobile d'économiser 180 millions de dollars sur les remboursements de frais médicaux et plusieurs centaines de millions de dollars sur les salaires.

(2) Wall Street Journal, 8 juillet 1993.

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Airlines ont-ils récemment déclenché la "campagne pour le chaos". « Nous nous rendons sur les lieux de travail tous les jours » explique Gail Biglelow, responsable syndical, « mais à tout moment nous pouvons décider d'un arrêt de travail pour un jour ou une demi-heure et la compagnie n'a aucune idée où cela peut se produire ».

Face à cette nouvelle tactique de lutte, et à l'instar de nombreuses autres entreprises américaines, la direction de Staley a engagé les services du cabinet Seyfarth (3), spécialisé dans la lutte anti-syndicale, pour en finir avec la section 837 de l'Allied Industrials Workers (AIW). La guerre est désormais ouverte. Chacun des deux camps élabore sa stratégie.

Isoler l'adversaire

Le 4 juin dernier, alors que la grève du zèle des Staley dure depuis neuf mois, une chaîne de solidarité, réunissant 4 500 travailleurs relie l'usine de Staley à celle de Carterpillar située 4 km plus loin où les 2.000 ouvriers suivent avec attention le déroulement du conflit qui peut leur offrir une revanche après la grave défaite qu'ils ont subie récemment à l'issue de 5 mois de grève. Mais le lendemain de cette manifestation de solidarité, une nouvelle phase du conflit s'ouvre avec le lock-out brutalement décidé par la direction de l'entreprise qui expulsera sans ménagement les 160 ouvriers de l'équipe de nuit, accusant les travailleurs de sabotage.

Pour Jerry Tucker, animateur de l'opposition syndicale démocratique du syndicat de l'automobile UAW (4), et conseiller pour l'occasion de la section syndicale 837 de Staley, « diriger l'usine sans les connaissances et le savoir-faire des ouvriers va devenir un véritable cauchemar pour la direction ». Dans les jours qui suivent, à l'extérieur de l'usine, les ouvriers observent la couleur des fumées et "goûtent" les odeurs que laissent échapper les hautes cheminées de la Staley.

Leurs connaissances accumulées depuis 20 ou 30 années leur laissent pressentir que rien de bon n'est alors produit. Reprise sous la conduite des cadres et ingénieurs de l'usine, la production n'a atteint, selon des sources internes à l'entreprise, durant les premières 5 semaines du lock-out, que 20 % du niveau normal. La direction de l'entreprise a décidé d'embaucher de nouveaux ouvriers, recrutés hors de l'Etat, pour remplacer les grévistes. De son côté, Ray Roger, membre d'une association-conseil en matière de luttes syndicales et dont la section 837 s'est attachée les services, observe « que lorsqu'on lockoute une entreprise fortement syndiquée, on offre au syndicat une armée de permanents qui ne vont pas rester devant l'entreprise à tenir de piquets de grève mais faire campagne partout dans le pays ».

Audit écologique

Le plan de riposte mis en place par les travailleurs de Staley est simple. Attaquer l'image publique de la société auprès des consommateurs et des citoyens, l'isoler de ses propres alliés (banques et autres entreprises) et développer une large solidarité hors de l'entreprise. Auprès de la population, les menaces que fait peser l'entreprise sur l'environnement, l'économie locale et la santé de ses employés sont mises en évidence : en 1990, un travailleur est mort d'inhalations de fumées toxiques.

Un an plus tard, le ministère du Travail condamne la société à une amende de 1,6 million de dollars pour violation des règles d'hygiène et de sécurité. Une des plus graves condamnations infligée par ce ministère de toute son histoire. « Staley n'est pas un simple producteur de sucreries, mais un énorme complexe chimique aussi dangereux que Du Pont ou U nion Carbide » explique la section 837. Dans une brochure distribuée auprès de la population, intitulée « Des travailleurs osent parler des problèmes de santé, de sécurité et d'environnement à la Staley Manufacturing Compagny », un audit écologique de la société est dressé par le syn-

Descriptions des matières chimiques utilisées, puis pour partie déversées dans les eaux de la région et témoignages de travailleurs à l'appui. La recherche du profit maximum au détriment de la sécurité de ses employés est dénoncée. Les questions de la formation des travailleurs, de l'état de l'outil de production et de l'absence de réel entretien sont également abordées dans la brochure.

A travers le conflit, ce sont aussi toutes les occultes alliances industrielles et bancaires que le syndicat entend aussi mettre à jour. Ainsi la société ADM présentée comme le premier concurrent de Staley s'avère être un actionnaire important de cette dernière. Un pipe-line long de 6 km a même été construit entre les deux sociétés pour permettre le maintien en activité de

Staley en cas de grève. L'appui de différentes banques et leur lien avec la direction de l'entreprise sont également dénoncés. « Pas de compte en banque pour ceux qui cognent la communauté » tel est le slogan qui accompagne les 150 000 tracts qui sont distribués dans la rue ou postés à tout le mouvement associatif de la région pour appeler au boycott des établissements financiers qui soutiennent Staley. Les syndicats de la région clotureront leur compte dans les banques visées.

"Zone de guerre"

La section UAW de Caterpillar à Decatur apportera ainsi son soutien à la campagne en retirant les 100 000 dollars qu'elle avait en dépôt à la Magna Bank, établissement financier où le président de Staley "démissionera" de son poste au conseil d'administration tout en affirmant que le boycott n'a en rien influencé sa décision. Robert Powers, également directeur à Staley, quittera lui aussi précipitamment le conseil d'administration de la First of America Decatur Bank dénoncé aussi par la campagne de la section 837.

Cependant la campagne de solidarité avec les Staley ne s'arrête pas là. Diverses associations (parents d'élèves, syndicats, ou même commerçants) s'engagent (y compris financièrement) à leurs côtés. Les mineurs de l'United Mine Workers, qui mènent depuis quatre mois une grève tournante, remontent le temps d'une journée du sud de l'Etat vers Decatur pour manifester leur solidarité en organisant une longue caravane de voitures.

(3) Le cabinet Seyfarth compte 300 avocats spécialisés dans le droit du travail dont la principale activité est la destruction des sections syndicales. A l'Université d'Harvard, par exemple, des associations d'étudiants ont organisé un boycott de cette société lorsqu'elle est apparue sur le campus pour recruter de nouveaux avocats. Un ancien membre d'un de ces cabinets "cogneurs de syndicats" vient de publier ses "mémoires" où il décrit ses activités au cours de ses 250 "campagnes".

(3) Jerry Tuker, ancien membre du bureau exécutif de TU.A.W. (syndicat des travailleurs de l'automobile), est un des responsables de la tendance démocratique Nouvelles Orientations de TU.A.W. En dépit de succès sur le terrain des luttes syndicales, Nouvelles Orientations et son candidat pour la présidence du syndicat. Tucker, n'ont obtenu lors du demier congrès de ce syndicat, en 1992, que 5% des voix des délégués et 10 % sur une motion demandant le vote direct des syndiqués pour l'élection des dirigeants syndicaux.

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L'Illinois est déclarée "zone de guerre" sur les pancartes que brandissent les manifestants. Et son quartier général est Decatur, pourrait-on ajouter. Des plans d'adoption de familles de grévistes se mettent en place (3 600 F par mois par famille adoptée) car le bras de fer risque de durer. "Zone de guerre", la lettre "d'informations sur les luttes ouvrières en Illinois" éditée depuis peu par les Staley, outre sa distribution sur support papier, est désormais accessible sur l'ensemble du réseau informatique pacifiste Peace Net qui couvre l'ensemble du pays. Par ailleurs, à la suite d'une tournée de popularisation de leur lutte organisée par la section 837, des groupes de soutien naissent à Madison, Milwaukee, St Paul et Chicago.

Dans cette dernière ville, capitale de l'Etat, les salariés de toutes les entreprises lockoutées de la région manifestent ensemble devant le siège du gouvernement de l'Etat pour obtenir le droit à l'indemnité chômage pour tous ceux qui sont victimes de ces brutales pratiques patronales. Très actif, le groupe de soutien de Chicago n'en est pas resté là, continuant à harceler les responsables locaux, et le 11 août dernier, le ministère du Travail de l'Etat devait reconnaitre le droit à cette indemnité aux 750 de Staley. Trente-cinq syndicats implantés dans les entreprises de la multinationale en Belgique (où des débrayages de solidarité ont eu lieu), au Canada, en Australie, et en Grande-Bretagne ont également apporté leur soutien. Une rencontre entre les syndicats du groupe à l'échelle nord-américaine est prévue dans les mois qui viennent.

Un boycott actif

Mais depuis août dernier, la section 837 s'est maintenant attaquée à un autre allié de taille de Staley : la société d'assurances State Farm, autre puissant actionnaire indirect de la société. La State Farm est également dans la ligne de mire de nombreux autres mouvements. « Lorsque les syndicats sont attaqués, la State Farm est là » remarque Dave Watts, président de la section syndicale de Staley. « On la retrouve lors de la grève de Caterpillar et encore dans le lock-out toujours en cours contre les 1 700 travailleurs de la Central Illinois Public Service Company ».

De plus, la State Farm est depuis longtemps accusée de graves discriminations sexuelles et raciales envers ses employé(e)s. Le total des amendes pour discriminations sexuelles payées suite à des procès intentés par ses employées s'élève à 200 millions de dollars. Enfin, elle n'aurait pas remboursé équitablement les victimes de l'ouragan Andrew et du tremblement de terre de San Francisco et surtout les habitants des quartiers pauvres de Los Angeles à la suite de la rebellion de

Le célèbre avocat défenseur des consommateurs, Ralph Nader, combat, lui aussi, depuis longtemps la compagnie d'assurances. Avec le boycott de State Farm, la section 837, tout en respectant la personnalité de chacun de ses alliés, entend bien construire une nouvelle convergence de tous ceux qui veulent unir leurs efforts pour faire plier la compagnie d'assurances. « L'Illinois est devenu un champ de bataille majeur pour le mouvement ouvrier américain et la State Farm

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est le premier allié des patrons » explique la section syndicale 837 dans le dépliant distribué à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires. « Rompez votre contrat d'assurance », car maintenant c'est de "notre solidarité contre la leur" qu'il s'agit.

La lutte des Staley est exemplaire à plus d'un titre. Elle illustre comment sur le terrain de la lutte de classes, dans un rapport de forces que tous savent défavorable, certains secteurs ne renoncent pas pour autant et recherchent de nouvelles stratégies. La lutte de la Staley peut apparaître trop moléculaire pour en tirer toutes les leçons nécessaires. Pourtant des éléments forts riches apparaissent. Le boycott, pour ne prendre que cet exemple, n'est pas appréhendé ici comme simple tactique de pression selon cette vieille méthode de lutte ancrée dans la culture contestatrice

Il constitue un pivot de la construction d'alliances où l'on voit différents acteurs sociaux conjuguer leurs efforts et pratiques sociales pour organiser une mobilisation en vue d'une objection de masse à la consommation de tel ou tel produit contre un adversaire socialement identifié. sans que pour autant les différents partenaires de la campagne renoncent à leur propre identité. Ces nouvelles formes d'alliances que les Staley et bien d'autres dessinent à travers leurs luttes, et que l'on retrouve ailleurs sous le terme de "coalition", participent à l'enrichissement de la conscience sociale, et la construction de nouvelles solidarités de classes.

Stratégie nouvelle

De même, dans la conduite de la lutte, le refus de limiter le conflit à un tête-à-tête entre travailleurs et patronat dans le champ clos de l'entreprise au profit d'une "socialisation" de celui-ci dans l'ensemble de la population a permis aux travailleurs de conduire le conflit sur un terrain qui leur est plus favorable et de construire plus facilement un arc de solidarités, y compris à l'échelle internationale, tant avec les autres travailleurs qu'avec d'autres mouvements ou couches de la STALE population. La critique de l'outil de production et ses nuisances écologiques, dont les travailleurs, les consommateurs et les habitants de la région sont les premières victimes, traduit également cette nouvelle aspiration à "l'environemental justice" Enfin, la mise à jour des liens presque organiques qui unissent banques, compagnie d'assurances et entreprises (apparemment concurrentes sur le marché) et de la solidarité de classe qui les animent, permet une démonstration pratique à une échelle de masse du fonctionnement réel du système capitaliste.

L'accumulation d'expériences qui rassemblent aujourd'hui pêle-mêle grèves ouvrières, luttes écologistes, insurrection des ghettos de Los Angeles avec les plans alternatifs de reconstruction élaborés par les gangs et bien d'autres encore ont atteint un niveau suffisant pour inspirer une sérieuse réflexion. Ils constituent, pour ceux et celles qui, bien au-delà des frontiéres des Etats-Unis, voudront les lire, de nouvelles pistes pour l'élaboration d'une nouvelle stratégie de lutte dans les années 90. Ils donnent aussi aujourd'hui une nouvelle validité à la recherche d'une alternative politique et sociale anti-capitaliste. *

17 octobre 1993 Pour tout soutien ou contact:

AIW 837

2882 NOTH DINEEN

DECATUR ILLINOIS 62526

USA

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