Une anecdote était en vogue cet été en Russie : un capitaliste russe et un capitaliste américain échangent leur places, le Russe augmente les cadences, ses travailleurs américains se mettent en grève ; l'américain, lui, introduit dix heures supplémentaires obligatoires et licencie 25 % des effectifs. Les travailleurs russes acceptent ; un mois plus tard, ils doivent travailler 20 heures supplémentaires et 20 % du personnel est à nouveau licencié, les travailleurs acquiescent mais lui demandent: « La corde, devons-nous l'acheter ou bien c'est le syndicat qui la fournit ? ». David MANDEL
Quand cet été, je disais que j'effectuais une étude sur les syndicats dans la Communauté des Etats indépendants (CEI), les syndicalistes me répondaient : « Des syndicats ? Crois-tu que ça existe vraiment ici? ».
En fait des changements s'opèrent dans le mouvement syndical mais la mutation est inégale et chaotique. Il est à craindre qu'elle ne soit trop lente pour permettre aux seules forces organisées de la société de faire contrepoids aux forces néo-libérales et à la classe néo-capitaliste. Ces dernières, tout particulièrement en Russie, ont le vent en poupe, agissent hors de tout contrôle populaire et sont soutenues par le capital international.
Des forces militantes réformatrices et démocratiques existent pratiquement à chaque niveau des vieilles organisations syndicales, qui organisent encore de nos jours près de 90 % des travailleurs. Mais il s'agit d'une petite minorité parmi les dirigeants syndicaux. Pendant des décennies, les syndicats étaient en partie subordonnés aux appareils de direction économique et politique. Leur principale activité était d'encadrer les travailleurs, de leur fournir diverses marchandises (d'où la corde de la blague) et des prestations sociales (les travailleurs réalisent aujourd'hui combien ces dernières étaient significatives).
La plupart des "anciens" syndicats restent encore de nos jours inféodés à l'administration des entreprises. Et il ne s'agit pas seulement d'un phénomène de corruption. Ce type de relations amicales s'explique par le fait que les mécanismes capitalistes ne sont que très partiellement restaurés dans les entreprises.
Restauration très partielle
Par exemple, les licenciements de masse n'ont pas eu lieu alors que, du fait de la politique économique de l'Etat, la plupart des usines travaillent bien en-deçà de leur potentiel. De plus, les dirigeants des entreprises sont objectivement incapables de satisfaire les revendications des travailleurs depuis que le gouvernement, par sa politique fiscale, contrôle strictement les salaires, les rentrées fiscales restant la seule source disponible de fonds d'investissement. Face à une économie qui s'effondre, beaucoup de syndicats — et de travailleurs — sont tentés par une alliance avec leur direction pour faire pression sur le gouvernement et de ce fait sauver leur entreprise et leurs emplois.
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Les anciens "directeurs rouges" devenant rapidement "blancs", le danger est grand que les travailleurs se trouvent cruellement désarmés lorsque leur direction se retournera brusquement contre eux et essayera de détruire leurs organisations, à l'instar de ce qui s'est déjà produit dans le secteur privé. Faute d'une réforme rapide, les syndicats seront bientôt confrontés à un manque de militants expérimentés, capables de lutter efficacement contre les patrons. Et si de tels cadres existent, ils auront beaucoup de mal à mobiliser des syndiqués qui n'ont pas l'expérience de luttes indépendantes, voire de confiance en leur propre syndicat.
Par ailleurs, les "vieux" syndicats sont maintenant dans l'opposition au gouvernement - en Russie, il semble que cela ait changé après l'écrasement récent du Parlement par Eltsine. Ceci n'est guère surprenant compte tenu de la politique violemment anti-ouvrière de ce dernier. Mais en pratique, cette opposition est molle, pour deux raisons qui sont liées :
• Les dirigeants syndicaux ont perdu tout objectif de réformes socio-économiques alternatives, en acceptant la "nécessité" du capitalisme, tout en prônant un "marché socialement orienté" ;
• Dans leurs majorité, les syndicalistes
de base sont démoralisés et ne croient plus en la possibilité de peser collectivement sur le cours des réformes.
Les syndicats "nouveaux" les plus importants restent petits et localisés dans des secteurs "stratégiques" des transports : dockers, contrôleurs aériens, pilotes de ligne ou cheminots. L'exception à la règle est constituée par le Syndicat indépendant des mineurs. Mais malgré sa grande influence chez les mineurs, il n'en organise que le quart et il est relativement isolé du reste du mouvement ouvrier. Les autres "nouveaux" syndicats sont des organisations locales, regroupant la plupart du temps une petite portion de la force de travail d'une entreprise. Ils passent le plus clair de leur temps à combattre les "vieux" syndicats, ce qui peut parfois avoir l'effet positif de contraindre les "vieux" syndicats à adopter des positions plus combatives, voire à changer.
Les mineurs du Donbass
En Russie, les "nouveaux" syndicats, à la différence des "vieux", sont strictement indépendants des directeurs, mais par ailleurs, sont en général très inféodés au gouvernement — là encore, le syndicatdes mineurs d'Ukraine orientale constitue une exception notable → et tout particulièrement à Eltsine. La politique du gouvernement consistant à neutraliser les syndicats en faisant des concessions économiques, pour séparer les secteurs les plus combatifs du reste du mouvement ouvrier, y est pour beaucoup.
En dépit de ce tableau globalement morose, il subsiste quelques lueurs d'espoir, principalement en Ukraine et en Biélorussie. Cet été, les gouvernement de chacune de ces républiques ont violé les accords généraux qu'ils avaient passés avec les syndicats en augmentant les prix sans consultation préalable. En Biélorussie, les syndicats des travailleurs de l'automobile et de l'industrie radio-électronique, deux "vieux" syndicats atypiques où les réformes internes sont allées très loin, ont contraint la fédération syndicale de la république à mener une campagne de protestation, y compris par des manifestations et des grèves, pour forcer le gouvernement à changer de politique ou à démissionner. Le taux de mobilisation a été significatif et marque un progrès réel.
Dans le Donbass, une région industrielle clef de l'Ukraine de l'Est, les travailleurs du charbon sont pour la première fois parvenus à entraîner dans un mouvement de grève les travailleurs des autres secteurs de l'industrie. En dépit des augmentations de salaires immédiatement concédées par le gouvernement aux mineurs, ces derniers ont refusé d'être marginalisés une fois de plus et se sont prononcés pour des revendications politiques unifiantes : l'autonomie régionale et un référendum posant la question de confiance envers le gouvernement et le Parlement. Cette dernière demande traduit bien le rejet par les travailleurs de politiques économiques qui ont drastiquement réduit le niveau de vie et ont mené l'économie à la banqueroute.
Ces deux tentatives d'exercer un contrôle sur le gouvernement représentent un pas en avant, élevant le mouvement ouvrier à un niveau supérieur d'organisation, de solidarité et de mobilisation. rares sont les travailleurs de la CEI qui conservent leurs illusions sur les bienfaits des réformes libérales. Les revendications concrètes de chacun de ces deux mouvement allaient à l'encontre de la restauration du tout-marché. Pourtant, leur faiblesse majeure demeure l'incapacité à avancer une alternative ouvrière viable.
Des trois grandes républiques industrialisées — la Russie, l'Ukraine et la Biélorussie — c'est dans la première que le mouvement ouvrier est de loin le plus faible. C'était déjà vrai avant le coup d'Etat d' Eltsine, le 21 septembre 1993, qui a radicalement réduit l'espace politique pour quelque opposition que ce soit. Dans les deux autres républiques, de telles mesures de la part de l'exécutif sont pour l'instant impensables, d'autant plus que le mouvement ouvrier y est relativement fort.
A la différence de la Russie, l'opposition dans ces deux républiques n'est pas concentrée dans les Parlements nationaux, qui sont plus fidèles à l'exécutif que dans le cas russe. Des secteurs-clé du mouvement ouvrier y ont joué un rôle plus indépendant et plus actif dans l'opposition au gouvernement que dans le cas de la Russie d'avant le coup d'Etat. En Russie, la partie la plus active du mouvement ouvrier, constituée des mineurs, a été achetée — du moins jusqu'à maintenant. A part cela, les sommets de l'exécutif dans ces républiques manquent de la légitimité minimale que possède Eltsine et ne peuvent pas compter sur le soutien des forces armées.
L'écrasement de l'opposition parlementaire en Russie était censé ouvrir la voie à une application plus musclée de la politique de restructuration du Fond monétaire international (FMI) : cela comprenait la fin de ce qui restait de contrôle des prix, une privatisation accélérée, l'arrêt des sub• ventions à l'industrie, l'organisation de faillites en grand nombre et un chômage massif. Ceci impliquait de domestiquer les "vieux" syndicats, si modérée soit leur opposition.
La fédération des "vieux" syndicats, la FNPR, a condamné le coup de force d'Eltsine et a appelé les travailleurs à résister activement à cette violation de la constitution, — appel qui n'a selon toute vraisemblance reçu aucune réponse. Le lendemain du jour du décret de dissolution du Parlement, Eltsine a confisqué la gestion de la sécurité sociale aux syndicats, une mesure qui va favoriser le désaffection des syndicats par les travailleurs. Il a interdit le journal national qui était soutenu conjointement par la fédération syndicale et l'association des industriels (des directeurs).
C'était le seul journal qui donnait des informations sur le monde du travail. Une version plus timide a reparu depuis. Des insinuations persistantes en provenance des cercles gouvernementaux indiquent que les syndicats perdraient leur possibilité de prélèvement automatique des cotisations — une mesure que certains administrateurs régionaux ont déjà tenté de prendre, sans succès jusqu'à présent — s'ils faisaient de la politique. Cette mesure, avec la perte de la gestion de la sécurité sociale, entraînerait une hémorragie de syndiqués. Les syndicats sont aussı menacés de se voir confisquer leurs propriétés les plus importantes.
Dans le même ordre d'idée, après la victoire d'Eltsine contre le Parlement, le président de la FNPR a été contraint de démissionner de la direction de la fédération. Il s'agissait d'un geste d'apaisement vis-à-vis de Eltsine. Les syndicats de la FNPR ont également décidé d'abandonner la politique, reste à savoir si c'est la seule méthode de lutte efficace dans une économie qui s'effondre. A court terme, l'avenir du mouvement ouvrier russe est sombre, et les "nouveaux" syndicats, qui ont soutenu le coup d'Etat d'Eltsine (ce qui est sans doute une manifestation de la tradition russe du "syndrome des bonnes larmes") ne seront pas non plus épargnés. Comme nous disait, pendant l'été 1993, le président du "nouveau" syndicat des mécaniciens pour locomotives dans un dépôt de train de Saint Petersbourg : « Si les "vieux" syndicats sont écrasés, nous n'y survivrons pas non plus »
Etant donné les terribles souffrances infligées à la grande majorité de la population par la politique d'Eltsine, une remontée de l'activité militante ouvrière est inévitable. Et cette résurgence, lorsqu'elle se produira, sera d'autant plus radicale que la dictature sera dure. Mais pour l'instant, il est impossible de prédire ce qui va arriver et quel rôle y joueront les syndicats
18 octobre 1993