Rarement la couverture médiatique d'un pays aura été aussi biaisée que la façon dont la presse a rendu compte des événements déclenchés par la dissolution du Parlement par Eltsine le 21 septembre 1993. Le public a été gavé d'une masse d'informations, mais toujours dans le cadre d'un unique message simpliste : la lutte du courageux réformateur-démocrate Eltsine contre les irréductibles du Parlement, « une alliance bizarre de communistes et d'ultranationalistes ». Ce qui fait la force de la propagande grossièrement mensongère, c'est qu'il faut peu de mots pour la dire mais beaucoup pour la réfuter. David MANDEL
P ourtant, les lecteurs en quête
de vérité pourront s'appuyer sur les quelques éléments de lexique suivants. Depuis plusieurs années, avant qu'il n'y ait le moindre signe de conflit entre Eltsine et le Parlement russe, les "démocrates" russes (c'est-à-dire les libéraux) affirmaient ouvertement que les "réformes de marché" (c'est-à-dire la restauration capitaliste) nécessiteraient un régime autoritaire. Et ce, parce que cette transition implique une baisse du niveau de vie telle que la majorité de la population ne supporterait pas longtemps de tels sacrifices pour un illusoire "avenir radieux". La banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) prévoit qu'il faudra 35 ans pour que les revenus en Europe de l'Est atteignent la moitié de ceux de l'Occident (1).
Et encore cela représenterait une chute des revenus réels par rapport à l'époque du régime communiste. Pourtant, nos médias ont dépeint la résistance du parlement à la politique d'Eltsine (alors que le Parlement était opposé au "traitement de choc", et pas à la restauration capitaliste en principe comme "réactionnaire" et "communiste".
• Selon le Financial Times de Londres, l'écrasement du Parlement a ouvert la voie à une privatisation accélérée et à une politique budgétaire très restrictive qui entrainera un chômage massif. Un sondage de l'opinion publique russe, réalisé par des Occidentaux, concluait qu'Eltsine n'avait pas réussi à "vendre" l'idée que la privatisation bénéficierait à la majorité de la population, 72 % des personnes interrogées portant un jugement négatif sur la privatisation des grandes entreprises d'Etat (2).
• Eltsine a le contrôle total des médias électroniques et a interdit 15 journaux d'opposition, d'autres ont reçu le conseil de "s'auto-restreindre". Il semble maintenant disposé à autoriser la parution de certains journaux à condition qu'ils changent de nom, de rédacteurs en chefs et, par conséquent, de politique éditoriale. Il a interdit les deux partis politiques les plus importants, qui s'étaient opposé à sa politique. Les syndicats affiliés à la Fédération indépendante des syndicats de Russie, qui rassemble plus de 90 % des travailleurs organisés et qui a dès le début condamné le coup d'Etat d'Eltsine, ont été sommés de ne pas participer aux élections sous peine de perdre leur possibilité de prélèvement automatique des cotisations voire pire — ils avaient déjà perdu la gestion de la sécurité sociale le lendemain du décret de dissolution du parlement.
Juge et partie à la fois
• Eltsine va décider en vertu de quelle loi sera élu le nouveau Parlement et quels seront ses pouvoirs. De plus, le nouveau Parlement aura bien en tête l'exemple de son prédécesseur, écrasé par les tanks pour avoir manifesté trop d'indépendance.
• Le Parlement est décrit comme un vestige du régime communiste, alors qu'il a été élu en 1990, en vertu des mêmes lois électorale qu'Eltsine un an plus tard et qu'il a initialement soutenu les réformes
• Le presse affirme qu'Eltsine n'avait pas d'autre choix que de mettre un terme par la force à la "rébellion communiste". II est, d'après le président Clinton, « clair que l'opposition avait pris l'initiative de l'affrontement et que le président Eltsine n'avait pas d'autre choix que de rétablir l'ordre. » Nous ne connaîtrons peut-être jamais l'origine réelle des violences qui ont précédé l'attaque militaire contre le Parlement - quelques minutes avant son arrestation, Rouslan Khasboulatov, le président du Parlement a affirmé : « Nous n'avons jamais lancé l'ordre d'attaquer la télévision. Tout ceci est pure provocation... Cela a été organisé pour décourager nos sympathisants » —, mais c'est Eltsine qui a enfreint la Constitution et qui a assiégé le Parlement, émettant ultimatum après ultimatum. On ne mourait pas pour des raisons politiques sous le pouvoir du "communiste" Gorbatchev, même s'il était confronté à une forte opposition politique et que finalement il y a succombé.
Mais au moins 127 personnes ont été tuées et 600 blessées dans la bataille pour le bâtiment du Parlement (4), dans un affrontement déséquilibré entre, d'une part des chars d'assaut et des mitrailleuses lourdes et, de l'autre, des armes légères — il y avait beaucoup de personnes désarmées dans le Parlement, y compris des femmes et des adolescents. L'assaut contre le parlement a eu lieu à un moment où l'opposition armée ne menaçait déjà plus Eltsine. C'était une manifestation de violence brutale destinée à servir d'avertissement aux autres et permettre une restauration partielle et contrôlée d'un ornement de démocratie électorale.
• Depuis plusieurs siècle, la Russie vit sous des régimes absolutistes, d'abord celui du Tsar puis celui des "communistes". Le triste état dans lequel ces régimes "forts" ont conduit le pays fait désormais partie du domaine de la connaissance historique. Pourtant, l'écrasement du Parlement par Eltsine et l'établissement d'un "régime présidentiel fort" a été acclamé par nos médias — et par des politiciens "démocrates" — comme le bon remède aux maux dont souffre la Russie
Durant la guerre civile russe, de 1918 à 1921, les puissances capitalistes sont intervenues du côté des blancs dirigés par des généraux monarchistes et 80 années plus tard, les mêmes puissances interviennent encore pour soutenir des forces antidémocratiques. Le but est le même : étayer le capitalisme en Russie et laisser cette dernière ouverte pour les affaires. *
18 octobre 1993
1) Financial Times, 22 septembre 1993.
2) Ibid., 6 et 7 octobre 1993
3) Manchester Guardian Weekly, 10 octobre 1993.
4) Montreal Gazette, 6 octobre 1993