Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER RUSSIE

Le guet-apens d'Ostankino

· Inprecor n° 374, novembre 1993 · p. 24-25, 25 · 1 378 mots

URSS et Russie États-Unis

Les événements tragiques survenus dans la soirée du 3 octobre ont servi de prétexte à des secteurs de l'armée pour abandonner leur neutralité dans le conflit qui opposait deux branches du pouvoir : à partir de ce moment, le conflit, de politique, devenait militaire. Il est donc très important de comprendre ce qui s'est réellement passé au centre de la télévision, quels ont été les ressorts cachés de l'affrontement qui a eu lieu. Alexandre KOLGANOV

La version officielle (ou plus précisément, celle du camp victorieux) est à peu près celle-ci: vers quinze heures quarante/seize heures, Routskoi invite la foule à se frayer un passage vers la Maison blanche, au terme de la manifestation du 3 octobre, et à se rendre au Kremlin et à Ostankino. Aussitôt après, les partisans de Routskoï, dirigés par Makachov, se dirigent vers Ostankino à bord de quelques camions. Quelques dizaines d'entre eux sont-armés. Ils sont soutenus par une foule considérable sans armes. Leur première exigence est de pénétrer dans le bâtiment de la télévision, ils essuient un refus et font usage de leurs armes pour forcer le passage. Le combat s'engage avec les forces de protection à l'intérieur, puis sur la place, en faisant des victimes.

Dans l'ensemble, les faits relatés par les médias confirment cette version, mais fournissent en même temps une série de détails qui, non seulement changent la trame apparente des événements mais aussi l'idée que l'on peut se faire de leur origine et du rôle des diverses parties qui y ont participé.

Premier détail : l'appel de Routskoï à aller à Ostankino ou même d'attaquer Ostankino n'a été, jusqu'à preuve du contraire, qu'un simple appel ou un slogan, mais en aucun cas un ordre de prendre les armes pour s'emparer du centre de télévision. Le dérapage est venu

Terr de la résistance armée aux mesures légales de Routskoï, d'autres formations qui obéissaient aux ordres illégaux d'Eltsine ayant perdu ses pleins pouvoirs constitutionnels. Si vraiment Routskoï avait jugé indispensable d'utiliser les armes, sans reculer devant l'effusion de sang, sa faute morale et politique s'en trouverait grandement aggravée, mais cela ne changerait pas le caractère formellement légal de son action. A l'évidence, il a eu recours à des moyens impropres, ayant entraîné des victimes et ensuite sa propre défaite.

Il a agi de façon incorrecte sur le plan politique, et criminelle d'un point de vue moral mais parfaitement légale.

L'imbroglio du 3 octobre

Deuxième détail : à seize heures, par un décret, Eltsine proclame l'Etat d'urgence et des troupes sont appelées à Moscou. Pourtant rien ne s'est encore passé à Ostankino. Peut-être le président était-il fermement persuadé que ce qui a eu lieu devait effectivement avoir lieu ?

Troisième détail : pendant cette journée, la protection armée de beaucoup de points importants dont le centre d'Ostankino, a été renforcée. Mais cette protection a été disposée loin du bâtiment qui n'a été gardé que par des groupes de miliciens. Pourquoi cela ? Peut-être pour attirer plus sûrement les partisans de Routskoi ?

C'est également rendu crédible par les séquences "sensationnelles" diffuséesà plusieurs reprises à la télévision officielle.

Quatrième détail : le jour même de l'attaque, les reporters de la télévision ont remarqué l'absence de forces importantes des OMON (brigades anti-émeute de la milice) pour empêcher l'action des groupes de Makachov. Lors d'une conférence de presse de Ligatchev, le 6 octobre, il a été précisé que les forces de la milice et du ministère de l'Intérieur, comprenaient avant l'affrontement 500 hommes environ et six transports de troupes, rejoints peu après par quinze autres. Dans le groupe de Makachov, il n'y avait que cent combattants armés à la va-vite (pour d'autres seulement vingt), accompagnés de 4 000 personnes sans armes (1). Personne ne s'est opposé à eux malgré l'énorme supériorité en nombre et en armement des défenseurs qui leur donnait la possibilité de bloquer les formations de Routskoï se dirigeant vers le centre de la télévision. Pourquoi ?

Fallait-il à tout prix que s'engage la bataille à l'intérieur du centre de la télévision ?

Cinquième détail : aux forces qui tentaient d'occuper le centre, ne s'est opposé qu'un groupe de spécialisé des forces de l'intérieur "Vitiaz" (Le preux), d'environ 70 hommes. En outre, il n'était pas envoyé vers le centre avec l'objectif de parvenir à s'opposer à la pénétration de Makachov dans le bâtiment mais de déclencher le

1) d'après l'Etoile rouge du 8 octobre 1993.

Page 25

combat à l'intérieur. A ce moment, l'état d'urgence avait déjà été proclamé de même que le décret enjoignant de tirer à

Sixième détail : le combat à l'intérieur a duré, d'après "Vitiaz", presque deux heures. Les "Preux" n'ont pas compris pourquoi les renforts, qui d'après le plan, devaient arriver vingt minutes après le début des combats, ne sont venus qu'au bout de deux heures. Cette incertitude est facile à dissiper. Il ne fallait pas deux heures aux renforts pour rejoindre le centre. Ils stationnaient à proximité, mais ils ne devaient pas intervenir tant que la bataille n'avait pas atteint une ampleur crédible. Une échauffourée de vingt minutes n'aurait fourni qu'un faible prétexte au mitraillage impitoyable de centaines d'hommes dans la Maison blanche.

Septième détail : les "meurtriers et les bandits" arrivés au centre de télévision, ont trois morts sur la conscience : un des défenseurs du centre tué lors d'un tir de lance-grenades devant l'entrée d'un des bâtiments du complexe, un combattant du "Vitiaz" et un collaborateur technique du centre de télévision (on ne sait pas encore quelle balle l'a atteint). D'après certains témoignages, le tir de lance-grenades aurait été involontaire.

Au même moment pèsent sur la conscience des "défenseurs de la liberté et de la démocratie", la vie de dizaines d'hommes désarmés, mitraillés par des tirs croisés sur la place devant le centre, et des centaines de blessés qui, par miracle, (et par les efforts des volontaires qui, sous le feu, traînèrent les blessés) ne sont pas morts dans cette boucherie. Sur leur conscience aussi, les reporters de télévision blessés et tués et parmi eux des étrangers qui filmaient le massacre. Les tirs provenaient des deux bâtiments du centre de télévision et des mitrailleuses lourdes des blindés : une partie de chasse à l'homme durant deux heures, contre des gens ne disposant d'aucun endroit où se réfugier. De plus, un tir désordonné semble avoir été dirigé sur le bâtiment comme pour augmenter le nombre de victimes du côté des assaillants (témoignage des "Nouvelles" sur les événements de la nuit du 3 octobre). C'est justement au moyen de ce sang que les organes de désinformation de masse se sont efforcés de salir les partisans du Soviet suprême : il fallait pousser l'armée à prendre part à l'assaut contre la Maison blanche. Il peut y avoir des inexactitudes dans les données de la presse, de la télévision et de la radio ainsi que dans les témoignages des "témoins oculaires". Il est possible que ce tableau soit un peu déformé, mais aucune précision ou conviction ne pourra modifier

Page 25

le contraste étonnant entre les moyens et les conséquences pour les deux parties qui s'opposaient.Si, dans l'ensemble, les fait rapportés ici correspondent à ce qui s'est vraiment passé, alors une conclusion s'impose : les partisans d'Eltsine ont organisé et réussi une provocation en tuant impitoyablement des dizaines d'hommes le plus souvent désarmés. Ayant trompé la société et l'armée, ils ont rejeté la responsabilité de leur crime sur les partisans du Soviet. Ils ont ainsi établi le préalable à la liquidation politique de l'opposition et pour l'attaque de la Maison blanche.

Avec une telle hypothèse, la faute de Routskoï et des responsables de la défense de la maison des soviets, consiste, dans leur course au pouvoir, à être tombés dans le piège des provocateurs et à avoir passé la tête dans le nœud coulant qui avait été préparé à leur intention.

Mais peut-être n'avons-nous pas affaire à une provocation, mais plutôt à un concours de circonstances tragique et absurde, aux conséquences du désarroi, de la désinformation, de l'incurie et du chaos ?

Beaucoup de circonstances étaient déjà réunies le 3 octobre et elles convergeaient toutes vers un final parfaitement déterminé, très favorable à un camp et très désavantageux pour l'autre, dont les positions à quinze heures trente de cette journée, s'étaient renforcées comme jamais auparavant. *

Moscou, 25 octobre 1993

Une erreur sur cette page ?