C
grande légitimité. Les eltsiniens essayent depuis quelque temps déjà de redorer leur passé stalinien en l'ornant des attributs de la Russie prérévolutionnaire — c'est pourquoi la chambre basse du quasi-Parlement d'Eltsine s'appelle la "Douma d'Etat" — mais rien ne pourra dissimuler le fait que Boris Eltsine n'est pas Mikhail Romanov, et que sa "dynastie" fera sans doute long feu à la tête d'un Etat tétanisé par les conflits politiques et le chaos économique (1).
En fait, le garant principal de la survie d'Eltsine est aujourd'hui, comme les dramatiques journées d'octobre l'ont montré, l'appareil répressif. Il en sera ainsi tant que les forces armées, la police et le ministère de la Sécurité d'Etat continueront à s'en tenir à la ligne exprimée ces dernier temps par le ministre de la Défense, Pavel Gratchev : « Boris Eltsine est pour l'heure et pour au moins cinq ans le seul homme en lequel le pays croit et à qui la majorité de ses habitants font confiance pour sortir le pays de la crise ».
Contrairement au mythe créé par les médias libéraux, il n'y avait au départ aucune contradiction de principe entre Eltsine et le Soviet suprême de Russie, élu en mars 1990 et représentant fondamentalement le rapport de force au sein de la nomenklatura à cette époque. Dans une certaine mesure, c'est le Soviet suprême lui-même qui a "fait" d'Eltsine le dirigeant politique incontesté de la Russie, en l'élisant porte-parole et puis en lui accordant des pouvoirs exécutifs extraordinaires.
Les intérêts bureaucratiques extrêmement hétérogènes de la majorité du Soviet suprême n'ont commencé à opposer une résistance sérieuse qu'après l'offensive d'Eltsine, durant l'hiver 1991-1992, — lorsque la Russie a unilatéralement fait main basse sur la plupart des institutions soviétiques et est entrée dans une phase de libéralisation sauvage des prix, ouvrant ainsi la voie à la fin de l'Union soviétique et à l'application d'une "thérapie de choc" inspirée par le Fond monétaire international (FMI).
Achever le Parlement
Cette bataille s'est prolongée jusqu'aux confrontations spectaculaires d'avril 1992 (quand le gouvernement a menacé de démissionner), de décembre 1992 (avec la chute de Gaïdar) et de marsavril 1993 (lorsqu'Eltsine a fait la répétition générale de son coup d'Etat). Mais ette situation risque de ne pas changer qualitativement à l'issue des élections de décembre prochain. Le parlement sera faible et sans goniste du conflit. tives infructueuses de rédaction d'une nouvelle constitution "présidentielle". Ceci a mené à une escalade dramatique du conflit vers le fin de septembre et le début d'octobre 1993. Les limites politiques de la direction du parlement ont été évidentes tout au long du siège : des milliers — et parfois des dizaines de milliers — de personnes étaient rassemblées autour de la Maison blanche, mais ses chefs n'ont fait aucun effort sérieux pour élargir le mobilisation. Aucun travail systématique n'a été effectué pour gagner du soutien dans les usines sur la Russie jusqu'à mars 1917.
Un tsar
Le coup d'Etat d'Eltsine, qui a débuté avec l 1993, a débouché logiquement le 4 octobre blanche et l'interdiction virtuelle de toute o la position d'un souverain aux pouvoirs n'importe quelle question Poul FUND entre chacune de ces "explosions", beaucoup d'accords temporaires ont été passés, des tentatives de compromis global ont été faites et nombreux ont été les recompositions entre les deux camps (Routskoï en étant peut-être le cas le plus célèbre) — ceci pour souligner le caractère non-anta-
Mais, alors que les ruptures au sommet se sont déroulées partiellement selon leur propre scénario, la crise globale de la société russe a précipité la décomposition de l'appareil d'Etat. A son tour la confrontation à la tête de l'appareil d'Etat s'est exacerbée. Le camp d'Eltsine faisait mauvaise figure avec ses performances économiques désastreuses et ses tenta- et par conséquent, personne n'a tenu compte des appels abstraits à la "grève politique". Cet isolement, en partie auto-infligé, est la principale raison pour laquelle des groupes avec une orientation nationaliste extrémiste, voire fascis-
1) Mikhail Romanov (qui a régné de 1613 à 1633) a été le premier tsar de la dynastie du même nom, qui a régné
• est né a dissolution du Parlement le 21 septembre
1993 sur l'assaut militaire contre la Maison oposition politique. De fait, Eltsine est dans absolus, pouvant en principe décider de oncernant l'Etat par décret.
ER LARSEN te, ont pu influencer les défenseurs de la
Maison blanche, avec les terribles conséquences que cela a entraîné. La chronologie exacte et les causes immédiates des événements sanglants des 3 et 4 octobre
1993 sont controversées et ne seront probablement pas tirées au clair avant longtemps (de même que le coup d'Etat avorté d'août 1991 demeure criblé d'interrogations plus de deux ans après son échec).
Mais le résultat politique de la situation ouverte par l'attaque funeste du centre de la télévision d'Ostankino est évident : le gros de l'opposition, qui avait acquis une certaine légitimité populaire durant les deux semaine de siège, a perdu en l'espace de quelques heures désastreuses tout soutien populaire et a laissé la porte ouverte à la contre-offensive brutale des eltsiniens (2).
La loi et l'ordre
Après le massacre de la Maison blanche (dont le nombre de victimes est toujours soigneusement tenu secret), Eltsine a poursuivi la neutralisation du reste de ses adversaires - tandis que le ministre de la Sécurité, Nikolaï Goluchko a "promis" d'intensifier la surveillance de tous les "subversifs". Sous le slogan "la loi et l'ordre", une avalanche de mesures illégales ont été prises, y compris la dissolution de partis d'opposition - dont beaucoup n'étaient pas impliqués dans les incidents des 3 et 4 octobre —, et la campagne de type pogrom, de déportation de milliers de personnes d'origine caucasienne hors de Moscou (alors qu'on signale la fuite de dizaines de milliers d'entre-eux).
Cette dernière campagne a été présenté comme une "attaque contre la mafia"
mais son caractère arbitraire et sa cruauté font penser qu'elle a été mise en œuvre tout simplement pour protéger la mafia russe, étroitement liée à l'administration municipale de Moscou, qui est notoirement corrompue, contre des concurrents "méridionaux" 'potentiels.
Dans un tel climat politique, et compte tenu des dissolutions d'organisations et de la censure, il est évidemment impossible de parler d'élections "justes". Depuis le 21 septembre 1993, la loi sur les élections au Parlement a été modifiée quatre fois, au fil des négociations entre l'administration Eltsine et les partis libéraux. Il est tentant d'établir un certain parallèle entre la situation actuelle et celle qui prévalait en automne 1991 : les eltsiniens ont réussi à rétablir leur hégémonie sur la sphère politique (par la répression cette fois-ci et non pas grâce au soutien populaire) et ils l'utilisent pour mettre en route leurs solutions économiques et géopolitiques — au niveau de l'Union soviétique en 1991 et à celui de la Russie aujourd'hui.
Pourtant, au bout de deux ans de "réformes" économiques et avec un appareil d'Etat en état de déliquescence avancée, l'alliance eltsinienne a perdu son élan initial et sa base sociale est en train de fondre. Malgré les multiples "programmes de stabilisation" l'inflation atteindra 1 300 % en 1993 et le nombre réel des chômeurs pourrait dépasser les 5 millions d'ici à la fin de l'année 1993 (3).
Lorsque le dernier volant de libéralisation, qui comprend l'arrêt de la subvention du prix du pain, frappera la population, dont les deux tiers vivent déjà en dessous du seuil officiel de pauvreté, les eltsiniens vont être confrontés à une résistance, même de la part de secteurs clé pour eux, comme les couches de cadres qui sont progressivement paupérisés.
Des criminels au pouvoir
Le mythe de la réforme libérale devant conduire à la prospérité s'est écroulé au sein de vastes secteurs de la société et même les idéologues du camp Eltsine réajustent leur vocabulaire afin de coller aux réalités — beaucoup moins roses — des "réformes" qui deviennent amères et de la "restructuration démocratique" qui tourne à la dictature. Dans une interview, T'acolyte d'Eltsine, Guennady Bourboulis, a formulé de la sorte les rudiments du règne libéral : « Aujourd'hui les structures de l'exécutif reposent, et sont orientées vers, l'émergence rapide d'une classe d'individus qui sont en train de s'enrichir, même s'ils n'ont pas encore acquis l'esprit de société civile. [...] Vous pouvez appeler ces couches comme vous voulez, vous pouvez même — et non sans raison — parler des éléments criminels qu'elles contiennent [...]. » (4) En fait, au cœur de l'alliance eltsinienne, il y a une convergence entre, d'une part, les couches de nouveaux riches — éléments pour la plupart recrutés parmi l'ancienne nomemklatura, l'intelligentsia et les cercles criminels, et qui ont acquis leur fortune dans des transactions spéculatives — et, de l'autre, l'exécutif, qui a incorporé sur une grande échelle les structures et le personnel de l'ancien régime.
En soi, cela ne procure pas une base suffisante pour un régime autoritaire (même si la "volonté" subjective existe depuis longtemps). Ainsi, pour accomplir son coup d'Etat, Eltsine devait convaincre d'autre forces, notamment l'appareil répressif, de se joindre à lui. Néanmoins, cette alliance demeure précaire, ce qui signifie que si un régime autoritaire va être un temps imposé, sa durée, et le degré de répression, sont loin d'être des données acquises. Les ministères "du pouvoir"
Les grand gagnants de l'affaire sont précisément l'armée et les autres "ministères du pouvoir", dont les relations avec Eltsine sont contradictoires. Eltsine a présidé à des réductions des dépenses militaires, et le niveau de vie du gros des officiers s'est détérioré au cours des dernière années ; pourtant, les sphères supérieures de l'armée ont acquis une influence politique considérable et une plus grande liberté d'action sous le régime Eltsine.
Ce cours nouveau a été illustré dans toute une série de conflits au sein de la Communauté des Etats indépendants (CEI), par exemple dans la région moldave du Trans-Dniestr, en Abkhasie (Géorgie) et au Tadjikistan, où les intérêts militaires russes ont été activement défendus — jusqu'à l'intervention militaire parfois —, en contradiction patente avec la politique étrangère officielle de Kozirev.
En même temps, les "ministères du pouvoir" ne sont pas à l'abri des critiques sur la pénétration commerciale des structures de l'Etat, dont la conséquence est une corruption rampante. Beaucoup de généraux de renom (y compris le ministre de la Défense, Pavel Gratchev) ont été accusés d'implication dans des affaires de fraude et de corruption à grande échelle, ce qui a peu être fourni un autre motif pour appuyer le régime actuel, peu enclin à
2) Même des publications libérales, comme Moskovskie Novosti, le 11 octobre 1993, ont soutenu l'hypothèse d'une provocation par des forces pro-Eltsine
3) D'après Novosti, Ostankino-TV, 15 octobre 1993
4) Izvestia, 15 octobre 1993.
Inprecor n° 370 - juin 1993
enquêter sur de telles allégations. Ainsi, si Pétat-major général (de même que la police et le ministère de la Sécurité, l'ancien, mais jamais complètement restructuré, KGB) a soutenu Eltsine, ce n'est qu'au bout de longues heures d'indécision de la part des "ministères du pouvoir", ce qui témoigne de graves divisions dans leurs directions.
Il est significatif que la première décision prise par Eltsine après l'attaque de la Maison blanche ait été l'adoption d'une nouvelle doctrine militaire, plus offensive, évidemment conçue pour apaiser l'establishment de la Défense. Seul l'avenir dira si ce type de concessions suffiront, ou si les généraux, dans une situation d'instabilité politique continue et de marasme social, se décideront à imposer leur solution à la crise profonde de l'Etat russe. Après le 4 octobre, un tel scénario est devenu nettement plus probable.
Les divisions des libéraux
C'est une des caractéristiques persistantes de l'ère Eltsine — et un indice de la faiblesse des fondations de son pouvoir — qu'aucun "parti dominant" n'ait émergé, en dépit des nombreuses proclamations dans ce sens. A vrai dire, les "démocrates" n'ont pas été moins divisés en fractions que les "communistes". Et même si le coup d'Etat a peut-être encouragé une certaine unité parmi les libéraux, dont le véritable dénominateur commun reste Eltsine, il s'agit peut-être seulement d'une situation passagère.
Les conflits d'intérêts entre les monétaristes et les industriels au sein du gouvernement persistent sur toute une série de questions vitales — comme par exemple la mise en place d'une nouvelle zone rouble (un projet auquel le FMI s'oppose fermement), et les formes et rythmes de la privatisation.
Dans la préparation des élections, les différentes cliques libérales essayent activement de se placer dans la position la plus favorable, en gardant un œil fixé sur l'"'après-Eltsine" — peut-être pas si éloigné que cela. Trois principaux blocs procapitalistes sont apparus : d'abord l'"option russe" dirigé par Gaïdar, et qui organise les libéraux purs et durs, ensuite, le "Parti de l'unité russe", dirigé par Serguei Chakhrai, qui s'appuie sur les élites et les industriels des régions et enfin un regroupement plus informel sous la férule de l'économiste Gregory Yavlinsky, qui propose une alternative un peu plus keynésienne aux eltsiniens.
Durant la confrontation ouverte d'une semaine entre Eltsine et le Parlement, l'"Union civique", l'alliance "centriste"
dominée par des nomenklaturistes vétérans comme Arkady Volsky et son Congrès des entrepreneurs et des industriels, a maintenu un profil bas. Ceci reflète indubitablement un glissement général vers des positions plus libérales de la part des directeurs d'entreprises, au fur et à mesure que la privatisation avance. Mais cela montre aussi que la volonté des partisans de Volsky de maintenir de bonnes relations avec les deux camps. Bien que l'Union civique soit formellement dans l'opposition, elle conserve des représentants au gouvernement. Volsky a encore une position confortable pour marchander le pouvoir car il est soutenu par l'industrie, c'est pourquoi il remplira sans doute une partie du vide oppositionnel laissé par la dissolution du Parlement.
Dans les régions, il y a également un potentiel considérable pour l'opposition, même si Eltsine a pris des mesures contre certains des soviets et administrations régionaux qui s'opposaient à lui. Les élites régionales ont besoin de stabilité, mais pas d'un centre fort qui leur dicterait ses conditions.
Au fil de l'approfondissement des réformes, les différences entre les régions se sont approfondies, stimulant le régionalisme et une résistance croissante aux décisions prises au centre. Ceci a été renforcé par le référendum d'avril, lorsqu'une grande partie des régions russes ont adressé à Eltsine un vote de défiance, et pourrait constituer à moyen terme un obstacle insurmontable à une "fédération forte".
Les syndicats et la gauche
Durant le siège de la Maison blanche, la Fédération des syndicats russes indépendants (FNPR), l'ancien syndicat "officiel", s'est prononcé en défense du Parlement — position qui en a fait la cible des attaques du gouvernement. Les eltsiniens ont imposé la démission du président de la FNPR, Igor Klochkhov, en menaçant de dépouiller le syndicat de ses biens et de mettre un « moratoire sur les activités syndicales ». Un pas dans cette direction avait déjà été accompli avec le décret du 21 septembre qui prévoit le transfert des fonds de la sécurité sociale, gérés auparavant par les syndicats, sous la juridiction du gouvernement.
Bien que la FNPR ait su prendre certaines initiatives progressistes, elle reste pour une grande part un bloc bureaucratique incapable de s'adapter aux réalités sociales et politiques mouvantes. Dans les batailles à venir contre la libéralisation, cela pourrait poser de graves problèmes à la FNPR qui est déjà en train de se désagréger - certains syndicats de branche ayant déjà décidé de quitter la fédération. Pendant ce temps, les syndicats "indépendants", organisés en dehors de la FNPR, se sont en général alignés sur les libéraux, et n'incarnent pas une alternative claire aux réformes anti-ouvrières ou aux "vieux" syndicats inefficaces.
Cet état du mouvement syndical — et plus généralement l'absence de mouvements populaires — est très problématique pour la gauche. Le Parti du travail, qui tire ses forces de secteurs de la FNPR, n'a pas réussi à dépasser le stade de groupe propagandiste d'intellectuels de gauche. C'est encore pire pour les autres organisations, des groupes anarchistes ou socialistes de gauche plus petits — qui pour l'instant se battent pour garder leurs structures intactes et continuer d'exister.
Les différentes formations issues de l'ancien Parti communiste d'Union soviétique restent toujours beaucoup plus importantes que les organisations d'extrême gauche, et pourraient même augmenter à l'avenir leur audience électorale, comme cela s'est produit ailleurs en Europe de l'Est. Mais cela ne se produira pas lors des élections de décembre prochain, auxquelles la plupart des organisations communistes sont empêchées de participer, ou appellent au boycott.
La question du boycott ou de la participation aux élections divise de nombreuses organisations, notamment le Parti communiste de la Fédération russe (une organisation relativement importante), dont la direction veut présenter des candidats (sur les listes d'autres partis), alors que ses organisations régionales appellent au boycott. Le Parti socialiste des travailleurs de Lyodmilla Vartazarova et de Roy Medvedev présentera, lui, des listes comprenant à la fois des membres des syndicats et d'autres organisations de gauche, le Parti du travail notamment.
Il est sûr que les élections du 12 décembre 1993 vont constituer un enjeu important pour la gauche tout au long de l'automne — même si l'accent est mis sur un boycott actif — de même que le combat contre la répression et pour les droits démocratiques. Le premier grand test pour les forces d'opposition aura lieu le 7 novembre 1993, l'anniversaire de la révolution d'octobre, pour lequel des manifestations ont déjà été organisées. Pour l'instant, l'opposition en général, et la gauche en particulier, doivent mener un combat à contre-courant, mais avec l'approche de l'hiver, la poursuite de la dégradation économique et aucun signe de stabilité politique en vue, la chance de la "dynastie" Eltsine pourrait bientôt tourner.
Moscou, 21 octobre 1993