Il y a quelques semaines, le directeur de Philips, Jan Timmer, proclamait : « Le calme relatif de jadis, la vie d'abondance, ne reviendront plus (...) Soit l'Europe donne la priorité à la qualité de la vie et à des Etats-providences coûteux, que le protectionisme protège du reste du monde ; soit elle opte pour une économie ouverte où l'industrie, comme ailleurs,
Q uant au président de la
Fédération des entreprises belges, Georges Jacobs, il plaide pour un "remède de cheval". Il est difficile d'être plus clair !
Le capitalisme avait réussi à reporter une partie de sa crise sur des pays du tiersmonde. Ce processus étant maintenant à saturation, ces patrons professent une "tiers-mondisation" de l'Europe. La dérégulation sociale et la misère semblent remonter du "Sud" vers le "Nord" comme une conséquence inexorable des nouveaux besoins du capital.
C'est une toute autre discussion qui s'est tenue au Conseil européen du 29 octobre à propos du chômage au sein de la CEE. Là, il est question d'une "initiative européenne de croissance", , d'une urgente politique de soutien aux investissements, etc. Etrange institution où chacun Jacques Delors en premier lieu — semble voué au double language et à la schizophrénie ! C'est la même CEE qui argumente pour la déréglementation, la mise en concurrence des services publics et les privatisations. Il est difficile d'être à la fois le portes-plume de Jan Timmer ou George Jacobs et l'avocat du retour à la protection sociale et l'abondance.
Les Etats qui s'embourbent dans l'endettement et les déficits budgétaires privatisent à tour de bras pour refaire une santé à leurs trésoreries. Mais tout retour au secteur privé provoque des licenciements massifs qui aggravent la situation sociale d'ensemble.
L'inquiétude gagne l'establisment politique, social démocrate ou libéral. Ils savent qu'à trop tirer sur la corde ils vont raviver cette bonne vieille lutte des classes. Ces dernières semaines ont donné raison aux plus inquiets d'entre eux. Citons pêle-mêle... L'extrême difficulté à négocier un pacte social en Belgique avec des directions syndicales qui restent sous la pression de secteurs salariés impatients et combatifs, et cet appel à la grève à l'occasion « du sommet européen de Bruxelles... Cet immense espoir, en France, avec la grève
EDITORIAL peut produire à des coûts moindres et avec des temps de travail allongés ».
Claude Gabriel massive des personnels d'Air France contre un plan de restructuration et de licenciements : une lutte populaire puisque, selon, un sondage, elle a reçu la sympathie de 70 % des Français ; une lutte victorieuse puisque le directeur a démissioné et que le plan a été ajourné ; une lutte significative puisqu'elle s'inscrit dans une remontée de combativité du secteur public... Ou bien encore cette manifestation de 100 000 étudiants de l'Etat espagnol contre l'augmentation des frais universitaires, le 27 octobre. Et, toujours dans l'Etat espagnol, la perspective d'une journée nationale d'action le 25 novembre, appelée par les deux centrales UGT et Commissions ouvrières pour s'opposer à l'incroyable violence des attaques prévues par Felipe Gonzalez. L'Italie, aussi : ils étaient plus de 100 000 à Rome le 25 septembre, de tous secteurs, à dénoncer la politique sociale, suivis quelques semaines plus tard d'une manifestation de 300 000 retraités et des grèves très dures, notamment dans le Sud et quatre heures de grève nationale le 28 octobre... Et la Suisse — du moins le canton de Genève où de récentes élections ont vu l'écroulement de la gauche respectueuse et une percée à 19,2 % de l'Alliance de gauche, un bloc unitaire, radical et revendicatif (1).
Bien sûr, rien tout cela n'allège encore le fardeau des défaites et des peurs. La fermeture brutale de l'usine Seat (groupe Volkswagen) à Barcelone, qui va licencier 9000 personnes, n'a pas encore suscité de riposte à la hauteur du défi. Ici, comme en Italie et ailleurs, les attaques sociales font leur travail de démoralisation et d'atomisation. Mais la simple arithmétique des points marqués par les deux "camps" ne suffit pas pour comprendre ce qui se passe actuellement. Des entreprises, comme Air France, constituent des secteurs encore peu touchés par les restructurations. Les travailleurs n'y ont subi aucune défaite et peuvent encore se présenter comme des exemples d'intransigeance et de courage. Il y a surtout cette somme de frustrations accumulées, de misère et d'humiliations. Mais la crise peut tout aussi bien engendrer de nouvelles formes de révolte. Elle peut unifier des secteurs salariés encore protégés qui veulent défendre leurs acquis, des fractions de la population désormais exclues des systèmes de protection sociale et du droit à un logement décent, et des secteurs de la jeunesse scolarisée qui voient arriver le chômage au terme de
Les patrons mettent en chantier une forme de "partage du travail" que l'on peut résumer à un partage du chômage, à la disparition de la règlementation hebdomadaire du temps de travail, à une baisse des salaires et à une augmentation de la productivité. C'est le défi lancé par le patronat allemand, notamment, qui s'attaque désormais à cette fameuse "économie sociale de marché" qui fut si souvent fêtée comme le modèle de vertu consensuelle entre les classes.
Pendant ce temps le Conseil européen discute très académiquement du chômage et de la misère. François Mitterrand propose un emprunt européen de 100 milliards d'écus pour aider la relance dans la CEE. Pourquoi pas 200 ou 300 milliards puisque le principal objet d'une pareille proposition est de rafistoler le capitalisme et d'en éviter, à tout prix, la contestation radicale ?
Il y a bien mieux à faire. Puisqu'il est tant question du chômage et du partage du travail, c'est aux travailleurs de prendre l'initiative. L'Europe à construire devrait être celle de la réduction radicale du temps de travail sans perte de salaire, celle d'un moratoire sur les licenciements, celle d'un droit de contrôle des syndicats sur les livres de compte et l'abolition du secret bancaire. Ils licencient au nom de la concurrence ? Alors il faut abolir la concurrence et trouver, très vite, le chemin de grandes mobilisations solidaires de tous les travailleurs et des jeunes. "Priorité aux besoins sociaux, prendre l'argent là où il est". Voilà ce que les résistances populaires actuelles, ici ou là, indiquent. Il est encore temps.*
1) L'Alliance de gauche réunissait le Parti du Travail (PC), des militants indépendants et le nouveau mouvement SolidaritéS.