Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SENEGAL

Répression et victoire de l'opposition

· Inprecor n° 375, décembre 1993 · p. 32 · 990 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

France Afrique Syndicalisme

Le 5 novembre, une manifestation pacifique de plusieurs milliers de personnes était violement réprimée par la police sénégalaise, faisant une trentaine de blessés graves Claude GABRIEL

Cent trente-trois personnes étaient arrêtées dont plusieurs dirigeants de l'opposition politique et du mouvement syndical : Landing Savane député et dirigeant de And Jef-Parti Africain pour la Démocratie et le socialisme, Ousmane Ngom et Abdoulaye Faye tous deux députés du Parti démocratique sénégalais (PDS), Boubacar Diop, secrétaire général de la Fédération de l'éducation et de la recherche (FEDER), Amadou Guiro du PADS et membre de la Quatrième Internationale, Moustapha Sy, dirigeant du mouvement islamique, Moustarchidini, opposé au régime d'Abdou Diouf.

Inculpés pour avoir organisé une manifestation non autorisée ils ont été incarcérés pendant une semaine. Le procès s'est tenu le vendredi 12 novembre. Une caricature de procès, en réalité, dans une ambiance de chahut, sans plaidoirie des avocats, avec un juge aux ordres et un palais de justice cerné par la police. Finalement ils ont été condamnés à six mois de prison avec sursis et à une amende.

Dès que les arrestations avaient été connues un début de réseau de solidarité s'était mis en place en Europe et aux Etats Unis. Le Sénégal avait, avant cela, connu plusieurs semaines d'intenses mobilisations sociales organisées par les syndicats indépendants du pouvoir contre les mesures d'austérité mises en place par ce dernier. La manifestation du 5 novembre était appelée par le PADS contre, notamment, le projet de réduction de 15 % des salaires du secteur public.

Le PADSa été fondé voici deux ans. Il est le fruit de la fusion de quatre organisations dont And Jef la plus importante, d'origine maoïste ainsi que l'Organisation socialiste des travailleurs qui était la section sénégalaise de lalVème Internationale.Or l'un des faits marquants des récents événements est la remarquable prise de

SENEGAL responsabilité du PADS lui-même dans les mouvements sociaux. Le Parti démocratique sénégalais, de Abdoulaye Wade, qui reste la principale force d'opposition et qui représente un courant libéral bourgeois a, pour sa part, beaucoup de mal a passer d'une pratique politicienne et manœuvrière à une véritable opposition militante et sociale. Au contraire, le PADS vient de faire la preuve qu'il pouvait assumer ses responsabilités jusqu'au bout, se placer au côté du mouvement syndical et faire descendre sa direction dans la rue.

Ceci n'est pas la moindre des choses dans un pays où la plupart des manifestations n'obtiennent jamais l'accord légal des autorités. Le Sénégal est muni d'une constitution d'apparence "démocratique".

Démocratie contrôlée

Mais le pouvoir s'est réservé toute une série de moyens pour entraver la libre expression des partis et des syndicats d'opposition. Très astucieusement il a calculé que la légalisation des partis d'opposition offrirait diverses prébendes à leurs directions et favoriserait un certain "réalisme" grâce aux avantages du jeu institutionnel. Beaucoup sont facilement tombés dans le panneau, à commencer par le PDS et les deux partis issus de la mouvance pro-soviétique. Leur légalité étant perçue comme un simple espace de pression et de négociation avec le pouvoir il est facile pour ce dernier de menacer à chaque fois qu'une jonction risquait de se produire entre ces partis et des mouvements sociaux revendicatifs. Menace contre la légalité des partis, emprisonnement ou inculpation des dirigeants, interdiction des manifestations... tout a été utilisé et tout a marché pour calmer progressivement ces partis, les uns et les autres faisant dorénavant des allers et retours entre l'opposition et la participation au gouvernement.

Le PADS rompt ce consensus. Il campe sur ses positions, il soutient le mouvement revendicatif. Il apparait comme une authentique opposition qui refuse les arrangements de courtoisie avec un régime corrompu. Les attaques sociales, contre lesquelles était dirigée la manifestation du 5 novembre 1993, sont pour l'essentiel inspirées par les programmes de la Banque mondiale. du fond monétaire international et de la France, puissance dominante au Sénégal. L'endettement public sénégalais est pour l'essentiel le produit de l'échange inégal imposé par l'ordre mondial et de la corruption inouïe dans les plus hauts sommets de l'Etat. Or pour tenter de réduire ce déficit les bons esprits de la Banque mondiale et du gouvernement français n'ont pas trouvé autre chose que la réduction des salaires et des emplois dans la fonction publique.

C'est aussi à Paris que s'orchestre les campagnes de presse faisant du régime sénégalais un exemple de démocratie et de pondération. Le mythe est d'autant plus tenace qu'un étrange consensus semble toujours se faire pour cacher ou minimiser ce qui se passe à Dakar. Vieil habitué de l'Internationale socialiste, dont il est membre, Abdou Diouf est aussi et surtout le garant des intérêts français dans ce pays une base militaire française, une armée sénégalaise régulièrement envoyée en mission dans divers pays africains en guerre en corrélation avec la politique française dans ces régions, une importante présence commerciale, une communauté française expatriée dépassant les quinze mille personnes et jouant un rôle clef dans tous les rouages politiques et économiques. Le Sénégal d'Abdou Diouf connait la même crise que le reste de l'Afrique noire. Le bilan d'un certain mode de domination politique et économique est terrible.

Voilà encore un bel exemple du double language des puissances occidentales. Après les beaux discours sur le développement et la démocratisation on revient très vite à la protection des amis et de leurs clientèle. Les oppositions sont admises, voire courtisées, à la condition qu'elles en restent à la tournée des ambassades et aux protestions formelles. Pour peu qu'elles soient enracinées dans des luttes sociales réelles et non dans des affaires éthnicorégionalistes elles deviennent curieusement une menace immédiate pour les intérêts européens et américains. C'est le principal point d'appui pour le régime sénégalais. La gabegie qu'il engendre plonge la population dans un désarroi croissant : licenciements massifs, baisse des salaires, réduction des personnels de la santé de 32 % en huit ans, abandon du monde rural, fuite massive des capitaux de la corruption. La répression devient l'ultime instrument de gouvernement.

19 novembre 1991

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