Le texte suivant est la déclaration du comité politique du Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT), la section mexicaine de la Quatrième internationale, suite à l'insurrection déclenchée dans l'Etat de Chiapas (Etat du Sud du pays peuplé à 25% par des communautés indiennes fortement touchées par l'analphabétisme et la misère), le premier janvier 1994, par l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN).
Be soulèvement armé, l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) dans l'Etat de Chiapas, a révélé au monde entier, la réalité sociale de notre pays, qui est très loin de l'image d'un pays en train d'accéder au "Premier Monde", que présente le Gouvernement de Salinas de Gortari.
La rébellion armée engendrée par le mécontentement des indigènes et des paysans s'est produite au moment même où entrait en vigueur l'Accord de libre-échange de l'Amérique du nord (ALENA), traité qui, loin d'ouvrir le chemin au développement, entraînera l'approfondissement des inégalités sociales et de la subordination aux intérêts des Etats-Unis.
L'origine du conflit est évidente pour tout le monde : l'arriération terrible, la marginalisation, la misère extrême et la répression qui ont été le lot ancestral des communautés indigènes et paysannes dans la région, qui ont également subi la destruction de leur culture et de leur habitat naturel par les caciques (1) et leurs gouvernements successifs, et le gouvernement du Parti institutionnel révolutionnaire (PRI) durant les 60 dernières années. Dans cette région le "priisme" et le "caciquisme" se sont identifiés.
La détérioration des conditions de vie, qui s'est accentuée dans les dernières années à cause d'une politique ouvertement anti-populaire, a poussé la population au desespoir. Il n'y a aucun doute qu'en dernière analyse la responsabilité de l'éclatement de la violence appartient au gouvernement mexicain qui a cautionné l'inégalité et l'injustice.
Une fois que l'éclatement s'est produit le gouvernement fédéral, a immédiatement promis d'allouer des ressources extraordinaires aux habitants de Chiapas, jusqu'ici ignorés, en s'efforçant à présenter le problème comme s'il s'agissait d'une affaire strictement régionale.
En revanche, malgré la gravité du conflit dans une zone parfaitement localisée, il existe dans la majorité des Etats du pays, des régions entières avec des condi-
EDITORIAL tions sociales très semblables. En effet, même si ce niveau de marginalisation et de misère n'est pas atteint, il n'en demeure pas moins, que dans tout le pays, les masses populaires subissent le fléau du chômage, des salaires de misère, et de l'absence de logements, sont condamnés à un niveau de vie insupportable, sont expulsés de leurs terre et privés de tous les droits démocratiques.
Le désespoir et le mécontentement se propagent dans le pays tout entier sous des formes spécifiques, même lorsqu'elles n'atteignent pas le niveau extrême de Los Altos de Chiapas.
Dialoguer, pas réprimer
Le PRT, souhaite à l'instar de beaucoup d'autres secteurs de la société, que soit trouvée une solution négociée pour l'affrontement armée dans l'Etat de Chiapas, une solution qui puisse se réaliser par le biais de la médiation d'une autorité morale comme celle des évêques de la région. Et, pour ce faire, il faut réaliser une trêve, et il faut que l'armée rentre dans les casernes ; aucune négociation n'est possible si on poursuit les rebelles et si l'armée continue d'intervenir comme une force d'occupation. De même, si on veut négocier, ce n'est pas possible que la délégation gouvernementale soit dirigée par des fonctionnaires directement responsables de la situation actuelle. Le gouverneur intérimaire de l'Etat doit immédiatement démissionner, ainsi que le ministre de l'intérieur Patrociono Gonzalez Garrido, qui lui a laissé en héritage le conflit.
Dans les négociations, pour l'examen des revendications sociales qui sont à la base du conflit, il doit y avoir une large participation d'organismes sociaux civils et politiques : ce n'est qu'à cette condition qu'on pourra trouver des solutions concrêtes, réelles et largement partagées. On ne pourra en aucun cas se limiter à la seule présence d'organismes gouvernementaux.
Toutefois les solutions ne peuvent se limiter au cadre régional, si on veut garantir la paix la tranquillité et les formes civilisés d'expression, il faut adopter des mesures immédiates au niveau national. Si on veut que les prochaines élections fédérales soient crédibles et représentent une alternative pour la société, on ne peut ajourner l'adoption des normes démocratiques. Ce n'est pas encore trop tard pour introduire une nouvelle réforme électorale qui assure des élections réellement libres et démocratiques, on ne peut pas non plus remettre à plus tard la satisfaction des besoins sociaux tel que l'emploi, l'augmentation des salaires, le droit au logement et à des conditions de vie dignes dans les campagnes.
Un gouvernement issu d'élections démocratiques devra changer la politique qui est en train de pousser le Mexique au précipice, et imposer une stratégie qui accorde la priorité à la prise en charge des questions sociales et au développement national.
Nous exigeons, de toute urgence, que dans l'affrontement armé actuel, on respecte la population civile, et les droits humains aussi bien des civils que des combattants. Nous exigeons l'arrêt immédiat des bombardements et de la concentration disproportionnée des forces armées mexicaines dans l'Etat de Chiapas. Le dialogue n'est pas compatible avec la persécution, les massacres et la répression. *
Mexico, 5 janvier 1994
1) A l'origine du terme, les caciques sont les chefs indigènes des communautés précolombiennes que les colonisateurs ont souvent utilise pour appuyer leur pouvoir. Le "caciquisme" désigne aujourd'hui le système de contrôle par des politiciens de régions entières.