Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RUSSIE

De Charybde en Scylla

· Inprecor n° 376, janvier 1994 · p. 4-7 · 4 079 mots

URSS et Russie Syndicalisme Femmes Économie mondiale

Les élections du 12 décembre 1993 avaient été conçues par l'administration pour donner tous les pouvoirs aux libéraux et permettre au président de faire adopter son projet de nouvelle Constitution autoritaire. Tout c'est déroulé comme prévu jusqu'au jour des élections : plusieurs partis d'opposition ont été interdits ou disqualifiés, la presse d'opposition a été bâillonnée et la télévision a été un vecteur de propagande pour le camp Eltsinien. Pourtant, la Constitution a été adoptée de justesse — avec 57 % de oui pour une participation de 53 % ce qui donne à peine 30 % des inscrits — tandis que dans le scrutin législatif, les nationalistes sous la direction de Vladimir Jirinovski et l'alliance post-communiste du Parti communiste de la fédération russe et du Parti agrarien, ont remporté un succès inattendu. Poul FUNDER LARSEN

Ainsi, l'adoption de la Constitution d'Eltsine ne s'est pas transformée, comme cela devait être le cas, en victoire écrasante des forces pro-capitalistes soutenues par l'Occident, dans leur tentative pour consolider un régime présidentiel autoritaire en Russie. Dans un pays marqué par la dépression économique et par une profonde crise sociale, les élections ont montré qu'il n'y avait pas de stabilisation en vue, et que l'opposition aux réformes "libérales" a le vent en poupe ce qui accentue les divisions dans le camp de Eltsine. Pourtant, le succès spectaculaire du très chauvin Jirinovski souligne aussi le dangereux glissement à droite de la majorité de la scène politique russe.

Les résultats et la participation (de 20% inférieure à celle des présidentielles de juin 1991) soulignent la colère et la déception de la société après cinq ans de

RUSSIE promesses non-tenues et de réformes économiques désastreuses. Cette tendance, déjà visible dans le référendum d'avril 1993 qui a été baptisé "victoire d'Eltsine" par le gros de la presse bourgeoise, s'est manifestée surtout et avant tout dans l'humiliation totale subie par le bloc eltsinien (incarné par le Choix de la Russie et le Parti de l'unité russe), qui totalisent à peine 20 % des voix. Ces partis ont été — malgré des moyens énormes et des tentatives de dernière minute pour poursuivre en justice des dirigeants régionaux balayés de la plupart des provinces russes, et n'ont pas eu de résultats très positifs dans les grandes villes non plus. Ceci est un démenti cinglant pour les libéraux lorsqu'ils affirment bénéficier d'un soutien populaire pour leur politique économique et sociale.

Les perdants

Get les gagnants

De surcroît, les forces pro-Eltsine sont aujourd'hui complètement isolées dans le nouveau Parlement, alors qu'elles avaient constamment rejeté la perspective d'un

"gouvernement de coalition" durant la campagne, dans l'espoir qu'elles pourraient en constituer un tout seules après une victoire qui ne s'est pas matérialisée. Leur position semble d'autant plus intenable que les libéraux n'ont même pas pu se mettre d'accord sur une plate-forme commune, et ont constitué à la place quatre blocs, tous très hétérogènes et se combattant les uns les autres.

Après le 12 décembre, l'incapacité des eltsiniens à bâtir un parti dirigeant semble aussi grande qu'avant — en dépit d'innombrables tentatives : Russie démocratique, Mouvement pour des réformes démocratiques, Choix démocratique, Choix de la Russie, etc. Cette incapacité trahit la faible base sociale du projet restaurationniste et l'hétérogénéité des forces qui le portent. Différents secteurs de la vieille nomenklatura et des nouvelles élites des affaires rejoignent Eltsine, qui trône au-dessus de cette fragile alliance ; mais il est clair qu'il n'y a aucun projet commun et que ces différentes composantes sont plus intéressées à s'enrichir et à gagner du pouvoir qu'à consolider une alliance sur le long terme. Lors de la cam-

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pagne électorale, on en était au point où personne ne prenait la peine de protester lorsque le politicien centriste Arkady Volsky parlait de « guerre civile au sein du cabinet ».

Les forces "centristes", qui avaient espéré occuper le vide laissé par l'élimination de la main d'Eltsine de la plupart de l'ancienne opposition suite à l'attaque du Parlement, ont également fait piètre figure dans ce scrutin. Même si, par exemple, l'Union civique de Volsky garde une certaine influence sociale, par le biais du soutien dont elle bénéficie parmi les directeurs d'entreprises d'Etat, ceci n'a pas suffit pour attirer un nombre de voix plus consistant. Quant à l'alliance libéralo-centriste dirigée par l'économiste "surdoué" Grigori Tavlinski, elle a obtenu moins de 10 % des voix — ce qui est bien en deçà de la percée attendue. Face à la chute vertigineuse et continue du niveau de vie et à la crise globale de la société, les "partis du centre" et leur tentatives pour promouvoir une « économie de marché socialement orientée » (quoi que cela signifie dans le contexte russe) ont été rejetés par la plupart des électeurs parce que trop ressemblant aux mêmes vielles rengaines, à un moment où les gens, saturés de "gaïdarnomie", sont à la recherche d'alternatives plus radicales.

Tandis que l'Occident a surtout insisté sur le phénomène Jirinovski — il est vrai incontournable —, il est bon de rappeler que les trois autres plate-formes se présentant comme alternatives au gouvernement eltsinien ont également obtenu de bons scores. L'alliance des "Femmes de Russie", liée à la fois aux organisations de femmes traditionnelles et aux secteurs des affaires, a mené une campagne relativement sobre axée sur la situation désastreuse des services sociaux et les attaques généralisées contre les droits des femmes. Dans une situation où 75 % des chômeurs sont des femmes et où les salaires des femmes sont tombés à 40 % de ceux des hommes (contre 70 % sous l'ancien régime), il n'est pas surprenant que cette liste. qui posait beaucoup de vraies questions mais qui apportait peu de réponses concrêtes, ait réussi à atteindre 8 % (1).

Le Parti agrarien et le Parti communiste de la fédération russe (PC), qui se distinguent davantage par leur sphères d'activité et d'influence que par des divergences programmatiques, ont totalisé 25 %. Le PC en particulier, avec ses 600 000 adhérents et un accès à l'ancien réseau de la nomemklatura, de même que de puissantes structures commerciales (héritées de l'ancien PCUS), est sans conteste un protagoniste à long terme de la scène politique russe. Il est pourtant inapte à représenter une alternative réelle aux réformes libérales ou au nationalisme montant. En fait, le programme économique du PC est loin d'être clair sur le type de régulation économique qu'il envisage.

Début novembre déjà, un analyste du journal moscovite, Nezavisimaya Gazeta, avait prévu les déboires des libéraux qui criaient victoire et pensaient s'être débarrassés de toute opposition en écrasant le Soviet suprême, il écrivait que ce dernier « avait une forte base sociale et cela demeure vrai. Les membres du camp Eltsine affirme qu'elle ne représente pas plus de 20 % de la population. Pourtant, des sondages révèlent que 60 % de la population souhaite un retour à la situation de 1985. Ceci est le résultat d'une chute dramatique du niveau de vie des gens. Beaucoup de gens n'apprécient pas l'américanisation de leur style de vie, l'expansion culturelle occidentale, le triomphe de l'idéologie consumériste et la faiblesse de l'Etat, qui est incapable de défendre ses intérêts comme ceux des Russes qui vivent dans les zones de guerre de l'ancienne Union soviétique. Ces facteurs travaillent contre l'actuelle élite dirigeante. » (2)

Le facteur Jirinovski

En fait, ils ont joué en faveur des forces politiques qui appelaient à une intervention accrue de l'Etat et à la résurrection d'une "Russie forte" tant dans la Communauté des Etats indépendants (CEI) qu'au niveau international. Les eltsiniens en étaient conscients lorsqu'ils ont exclu du scrutin la plupart des listes émanant de l'aile étatiste et nationaliste de la politique russe. Mais ils n'ont pas fait barrage à celle de Jirinovski, dont les relations avec l'administration Eltsine sont plus qu'ambigües. Après son échec prévisible dans la course à la présidence en juin 1991, Jirinovski ne s'est pas réellement opposé à Eltsine : il a participé à la prétendue Assemblée constituante qu'Eltsine avait créée pendant l'été 1991, il n'a pas pris le parti du Soviet suprême dans son affrontement avec Eltsine et il est le seul opposant à avoir soutenu la Constitution autoritaire de ce dernier. Eltsine a sans doute perçu Jirinovski comme un moindre mal parmi les nationalistes ; mais personnes chez les eltsiniens n'avait prévu un tel raz-de-marée électoral pour son parti. Cette victoire, acquise par les mêmes attitudes populistes qui avaient fait d'Eltsine l'enfant chéri des "démocrates" quatre ans plus tôt, n'est évidemment pas le fruit d'un vote en faveur du programme de Jirinovski dans sa totalité (surtout qu'il est pour une grande part inconnu), ni d'un vote pour le "fascisme" — bien qu'il y ait des éléments indubitablement quasi-fascistes dans sa rhétorique. C'est un vote de protestation, qui repose sur la colère populaire contre les conséquences désastreuses des réformes libérales et qui a été le fait de beaucoup d'anciens membres du PCUS que Jirinovski a attiré. En Lituanie et plus récemment en Pologne, des partis communistes réformés ont réussi à s'attirer ce type de soutien (ce qui, à en croire certains sondages pourrait également se produire en Ukraine et en Biélorussie), mais en raison de la spécificité de la situation en Russie, où prévaut en particulier une nostalgie de l'"empire perdu", des nationalistes comme Jirinovski sont aussi bien placés pour en profiter.

Pour les minorités nationales en Russie, l'antisémitisme et le chauvinisme à peine voilés de Jirinovski est un avertissement de mauvais augure pour l'avenir. Il n'est pourtant pas le seul à promouvoir les politiques de "nettoyage ethnique" en Russie : pendant l'Etat d'urgence après le 3 octobre dernier à Moscou, les autorités libérales ont saisi l'occasion pour se débarrasser de dizaines de milliers de gens, en majorité originaires des Etats du Caucase. qui vivaient à Moscou du commerce de rue par exemple

Mais la victoire de Jirinovski souligne surtout la fragilité de l'ensemble du systè me politique russe. L'absence de partis rées, le manque de clarté dans la répartition des pouvoirs, les complaintes autoritaires des élites gouvernantes et la faiblesse des institutions politiques, tout ceci rend la vie politique encore plus perméable aux oripeaux populistes du parti de Jirinovski. C'est évidemment très dangereux, surtout si le conflit politique introduit par Eltsine dans l'armée se développe , et si Jirinovski parvient à convertir le soutien passif dont il dispose en une force d'extrême droite organisée. Ce n'est pas le cas aujourd'hui, mais le tremblement de terre politique du 12 décembre suggère un développement politique que personne ne peut se permettre d'ignorer.

Marge de manœuvre

Même si la composition exacte du parlement ne sera connue que lors de sa première session, en janvier 1994, on peut d'ores-et-déjà supposer qu'il sera doté d'une solide majorité contre la thérapie de choc façon Gaïdar. Formellement, la nouvelle Constitution donne à Eltsine la possibilité d'ignorer cela et de dissoudre le Parlement s'il devient trop gênant, comme il

1) Les chiffres sur la situation des femmes sont extraits des Izvestia du 2 décembre 1993

2) Nezavisimaya Gazeta, 3 novembre 1993.

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l'a fait avec le précédent. Néanmoins, cela peut-être difficile à réaliser du fait d'une possible réaction populaire et de son incapacité à contrôler l'appareil d'Etat. Bien qu' Eltsine garde pourtant une grande influence dans les hautes sphères des "ministères du pouvoir" (les Forces armées, le ministère de l'Intérieur et celui de la sécurité), une analyse détaillée des résultats montre que ses adversaires disposent d'un très fort soutien dans les rangs de l'armée.

Ainsi la marche forcée d'Eltsine pour faire adopter, au cours des derniers mois, une constitution qui restreigne les droits des républiques nationales au sein de la Fédération russe — pour recentraliser une fédération qui a été grandement affaiblie au cours des dernières années - pourrait provoquer un retour de flammes-. La faible participation dans tout une série de républiques (y compris le Tatarstan) peut en revanche servir de prétexte aux élites régionales pour déclarer leur indépendance vis-à-vis de Moscou, et pour contraindre le centre à une confrontation dont il est loin de maîtriser l'issue.

Eltsine conserve pourtant une certaine marge de manœuvre, surtout s'il poursuit la ré-orientation de la politique étrangère qui est en cours. En combinant l'utilisation du seul "poids" économique de la Russie pour rétablir les relations hiérarchisées traditionnelles avec les Etats de la CEI, avec un engagement militaire croissant dans les autres Etats — soit par "procuration" comme dans la province du Transdniestrie de Moldavie ou en Abkhasie, soit directement, comme en Géorgie occidentale et au Tadjikistan —, Eltsine a su restaurer la domination russe. Ceci pourrait être un des éléments d'un profil de plus en plus nationaliste qui serait perçu favorablement par l'armée et l'importante communauté russe vivant à l'extérieur de la Fédération, forte de 25 millions de personnes. Ceci, combiné avec une inflexion des politiques économiques, pour arrondir les angles avec les lobbies influents des directeurs d'industries ou "agraires", , permettrait à Eltsine de couper l'opposition de sa base de soutien.

Mais une telle ré-orientation pourrait mettre Eltsine sur la voie de la confrontation frontale avec les puissances impérialistes qui ont beaucoup misé sur lui. Les intérêts occidentaux ne sont pourtant pas sans ambiguité, d'un côté la sécurité, comporte un effort pour assurer une certaine stabilité sociale en l'espace ex-soviétique -avec un rôle attribué au gendarme russe dans le maintien de l'ordre, de l'autre, il y a la tendance à repousser la zone d'influence russe, en limitant entre autres, les ventes d'armes par Moscou. Dans le même temps, les préoccupations sécuritaires et les intérêts économiques interragissent de façon contradictoire : les prescriptions du Fond monétaire international (FMI) font peu de cas de la stabilité politique — puisqu'elles visent au démantèlement le plus rapide possible des vieilles structures économiques afin de rendre les réformes irréversibles.

Dans pratiquement tous les secteurs de la politique russe, l'influence occidentale est en déclin, alors que le "plan Marshall pour la Russie" annoncé avec force battage publicitaire s'avère n'être qu'un mirage et que la réalité est toute autre. Tandis que le total des investissements étrangers en Russie est de sept milliards de dollars, les entreprises russes ont des dépôts de l'ordre ode dix à quinze milliards de dollars dans les banques étrangères. Ceci montre que loin de s'approcher les 50 milliards d'investissements annuels — que le gouvernement russe estime nécessaire au succès de la restructuration — il y a aujourd'hui une fuite des capitaux nette de Russie.

Crise totale

Les élections au nouveau Parlement ont à l'origine été convoquées par décret présidentiel (le 21 septembre 1993), et le projet constitutionnel soumis au électeur a également été concocté par l'administration présidentielle, sans consultation des autres forces politiques. Tout au long de la campagne électorale, les structures exécutives ont maintenu un contrôle sans partage sur tous les leviers du pouvoir — des médias au commissions électorales. L'élimination du Soviet suprême, de la cour constitutionnelle, de tous les soviets locaux et de la plupart des soviets régionaux ont laissé tous les pouvoirs formels au main de l'exécutif eltsinien.

La nouvelle Constitution formalise cet état de choses en donnant au président des pouvoirs exorbitants, y compris celui de gouverner par décrets, de nommer le Premier ministre et tous les juges de la Haute cour de Russie. Le nouveau Parlement ne peut prendre que des décisions en matière de dépense de l'Etat si le gouvernement l'y autorise et les ministres ne sont pas comptables devant l'organe élu. De plus, il sera pratiquement impossible pour le Parlement de destituer le président ou même d'amender la Constitution, tandis que ce dernier peut le dissoudre ou décréter l'Etat d'urgence assez facilement. Avec le report des présidentielles à 1996 au plus tôt (et que certains libéraux suggèrent que

1998 serait plus approprié) Eltsine est formellement en position d'ignorer le Parlement et de légiférer par décret, comme il l'a fait durant les trois derniers mois (4).

La crise politique et constitutionnelle continue, depuis bientôt deux ans, n'est pas qu'une indication de la fragilité des institutions politiques et du degré de désintégration de l'appareil d'Etat, mais est également liée à l'impasse dans laquelle se trouvent les réformes économiques qui ont suivi la dissolution de l'Union soviétique et la politique de "choc des prix" entamée en janvier 1992. Les diverses mesures réformatrices improvisées depuis 1989 ont provoqué une baisse de moitié de la production industrielle, alors qu'aucun des paramètres définis par le FMI pour juger la "stabilisation financière" n'a été atteint : il est prévu que le taux d'inflation soit de 12 000 à

13 000 % d'ici à la fin de 1993 et que le déficit budgétaire dépasse les 5 % préconisés par le FMI (pour avoisiner les 15-

20 %) (5).

Le gouvernement n'est pas parvenu à supprimer les subventions à l'industrie et à l'agriculture, ni à mettre en œuvre des faillites à une échelle significative. C'est partiellement dû à une résistance acharnée

4) Entre le 21 septembre et le 15 octobre 1993, Eltsine a, par exemple, passé plus de 233 décrets.

5) D'après les Izvestia du 10 décembre 1993, la chute de la production industrielle avoisinera 16,6 % pour l'année

1993.

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des structures et lobbies économiques traditionnelles, mais aussi à la peur qu'ont les libéraux de l'instabilité sociale à grande échelle qui pourrait résulter du chômage et de l'appauvrissement. Pourtant, le chômage croît "discrètement" et le nombre des sans-emploi s'élèverait à quatre millions (bien que les chiffres officiels fassent état d'un million de chômeurs seulement), ceci alors qu'un nombre croissant d'entreprises ferment par manque de fourniture et/ou de production. Ce phénomène est particulièrement prononcé dans l'industrie de consommation, dont la part dans le Produit intérieur brut est, sur les deux années écoulées, passé de 16 à 5 %, quand la part de la production d'énergie est passée de 11 à 25 % (6). Mais même le secteur de l'énergie — signalé par le FMI et les réformateurs libéraux comme l'exemple à suivre pour la Russie - fait face à une grave crise alors que la production de pétrole et de gaz continuent de croître tandis que nombre d'entreprises ne payent plus leurs factures.

Le retour des travailleurs

Pour les salariés, le résultat a été une chute généralisée des salaires réels, d'un tiers de sa valeur environ ; même si ce phénomène a touché les secteurs d'activité et les régions de façon inégale. Ainsi, alors que le salaire mensuel moyen est approximativement de 70 000 à 80 000 roubles (65 dollars) beaucoup de cadres moyens dans le secteur public (l'éducation, les services de santé et la culture) et des travailleurs dans les industries légère et de biens de consommation touchent peine plus du salaire minimum qu'Eltsine a promis d'augmenter à 14 620 roubles (12 dollars) pendant la campagne électorale (7). Dans le même temps, les syndicats de Moscou estimaient en décembre le "panier minimal du consommateur" à 105 375 roubles et que le niveau de pauvreté à 42 850 roubles (8).

Les attaques contre le niveau de vie des travailleurs n'ont pas suscité de réponse unifiée, car le logique des réformes était de diviser et d'accentuer les différentiation au sein de la classe ouvrière. Aux niveaux local et régional pourtant, il y a eu un nombre considérable de grèves — souvent marquées par la persistance des structures "corporatistes" traditionnelles unifiant les travailleurs, la direction et même parfois les autorités locales contre le centre. Peu de grèves se sont étendues sur plusieurs régions comme ce fut le cas, par exemple de la grève des enseignants et des travailleurs de la santé au printemps 1992.

Il y a eu un tournant dans les luttes ouvrières après la grève massive du Bassin du Donetsk en juin 1993 (9). Les grévistes ont avancé des revendications à la fois sociales, économiques et politiques — dans la partie ukrainienne du Donbass il y a eu des appels à l'autodétermination économique régionale — et s'est rapidement répandue dans la partie russe du bassin. Beaucoup des revendications des mineurs

- et des autres groupes de travailleurs qui les ont rejoints — se sont nettement prononcés contre la logique des réformes libérales. La revendication contre la libération du prix du charbon en est un exemple, car il s'ensuivrait un arrêt des subventions de l'Etat et la fermeture de la majorité de l'industrie charbonnière - — où, alors que la production a chuté de 20 % dans les cinq dernières années, des subventions de l'ordre de 2 % du PIB sont toujours allouées.

A la veille des élections, le mécontentement accumulé parmi les travailleurs de nombreuses régions a explosé dans toute une série de conflits. L'agitation a refait surface dans les régions minières avec le mouvement de grève des mineurs de Vorkouta et la menace de l'Union indépendante des mineurs de lancer un appel à une grève pan-russe pour décembre. En plus des revendications socio-économiques des mineurs, il y avait aussi des revendications explicitement politiques comme le boycott du référendum constitutionnel et des listes comprenant des membres du cabinet. Parallèlement, les travailleurs de l'industrie du gaz (entre autres secteurs industriels) de la région de Nadym, en Sibérie occidentale, sont entré en grève le 22 novembre 1993. Cette dernière, qui a concerné des dizaines de milliers de travailleurs, n'a été suspendue qu'après que la compagnie d'Etat, Gasprom, ait accédé, le 2 décembre, à toutes les revendications d'une grève qui menaçait de plus en plus de s'étendre aux autres régions. Des revendications pour le boycott du référendum et pour l'exigence de la démission du gouvernement sont également apparues (10).

Reconstruire la gauche

Ceci est une source d'espoir pour la gauche après une campagne électorale où la plupart, sinon toutes les forces de gauche ont été marginalisées. Le Parti socialiste des travailleurs (PST, de centre gauche), de Roy Medvedev et Ludmilla Vartazarova, était considéré par beaucoup comme le pivot d'une possible alliance de gauche avec les syndicalistes progressistes. Cet espoir s'est pourtant évaporé lorsque la principale fédération syndicale, le Fédération des syndicats indépendants, a capitulé devant Eltsine après les événements des 3 et 4 octobre, et que le PST s'est lancé à la recherche d'autres partenaires, incluant des forces nationalistes modérées de l'Union pour la renaissance et l'Union cosaque. Leur tentatives pour constituer un front commun ont échouées mais ces manœuvres avaient déjà détruit toute idée d'alternative de gauche pour ces élections.

La plupart des groupes communistes radicaux, comme le Parti communiste des ouvriers russe, le Parti communiste russe et l'Union des communistes, appelait au boycott tandis que le Parti du Travail, plus petit, n'ayant pas les moyens de jouer un rôle indépendant dans la campagne, a adopté une position plus ambiguë. D'une part, il critiquait les élections et le nouveau pseudo-Parlement et, de l'autre, des membres connus du parti figuraient sur plusieurs listes, celle de l'Union civique des "industriels" notamment.

Pendant cette campagne, l'initiative la plus positive d'un point de vue de gauche

- bien qu'elle ait transcendé les cercles étroits de la gauche organisée — a indubitablement été le Mouvement en défense de la démocratie en Russie. Cette initiative avait été lancée à la suite des massacre d'octobre par un groupe d'intellectuels moscovites, comme les anciens dissidents Gleb Pavlovski et Piotr Abovin-Egides, et par Alexandre Bouzgalin du Parti du travail (11). La conférence de fondation du mouvement — dont beaucoup de membre appelait au boycott des élections — a eu lieu le 27 novembre 1993 et a attiré de nombreux intellectuels d'opposition, y compris de nombreux anciens dissidents. Une manifestation au centre de Moscou, organisée le 10 décembre, à la veille des élections, a rassemblée plus de 500 personnes, ce qui prouve que les potentiels du mouvement oppositionnel est loin d'être épuisé.Au contraire, l'adoption de la Constitution autoritaire d'Eltsine et l'émergence météoritique de Jirinovski mettent en danger l'avenir de la démocratie, ne serait que sous une forme rudimentaire, en Russie. La lutte contre cet autoritarisme rénové est une tâche centrale pour le mouvement ouvrier, et constituera un test décisif pour savoir si la gauche russe est capable d'inspirer un tel mouvement et d'y intervenir.

17 décembre 1993

6) Voir The Economist, 11 décembre 1993.

7) Dans une tentative pour amadouer un autre secteur important de l'électorat, le gouvernement a promis (le 11 décembre !) d'augmenter les retraites de 80 %.

8) Moskovsky Komsomolets, 14 décembre 1993.

9) Pour une analyse de cette grève, voir Russian Labour Review n° 2, 1993, pp. 4 à 6.

10) Voir par exemple les Izvestia des 2 et 3 décembre 1993. L'Agence France-presse a rapporté le 19 novembre que seulement 1,2 % des candidats étaient des ouvriers (alors que 22 % d'entre eux étaient des hommes d'affaire).

11) Pour la déclaration initiale du mouvement, voir

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