Majoritaire au parlement depuis huit ans, le Parti social démocrate (PSD, de droite) de Cavaco Silva, vient de perdre Les élections municipales du 12 décembre 1993. Au niveau national un écart de 4 % sépare le PSD du Parti socialiste (PS). Le scrutin a donné 127 mairies au PS, 116 mairies au PSD, 49 mairies au Parti communiste portugais (PCP), et 13 mairies à un petit parti de droite. Inprecor a demandé à Francisco Louça, le point de vue du Parti socialiste révolutionnaire (section portugaise de la Quatrième internationale) sur ces élections, auxquelles il a participé en présentant dans les 15 plus grandes Villes 634 candidats. Sur les 32 conseillers de gauche élus à Lisbonne le PSR a obtenu trois élus.
INPRECOR : La coalition "Por Lisboa" s'est représentée et a obtenu 60 % des voix à Lisbonne, peux-tu nous parler de sa composition politique, du processus qui a conduit à ces listes unitaires, et du programme de sa campagne?
Francisco LOUÇA : Cette coalition se présente effet pour la seconde fois et elle avait déjà gagné les élections municipales à Lisbonne en 1989. Auparavant la municipalité de Lisbonne — principal centre du pays et tout à fait décisif d'un point de vue politique électorale, a été dominée pendant onze ans par la droite.
Il y a eu un débat général dans la gauche et surtout au PS sur la façon de présenter une liste victorieuse. Le secrétaire général du PS, Jorge Sampaio a décidé de se présenter lui-même comme candidat et a proposé au PCP une coalition. C'est un élément nouveau car en général le PS refusait (et continue de refuser partout à l'exception de Lisbonne) tout type d'alliance électorale avec le PC. Mais la coalition était le seul moyen d'arriver à une victoire. A la coalition PS-PC s'est ajouté un petit parti allié, créé en fait par le PC, le Parti
PORTUGAL I des verts. Lors des élections de 1989 la coalition a proposé au PSR d'être partie prenante de la liste en présentant un candidat à l'assemblée municipale. Il a été élu et a siégé pendant quatre ans à l'assemblée municipale. Nous avons débattu du programme et de la composition de la coalition elle-même ainsi que du type de campagne à mener. Au terme de quatre années d'intervention municipale, nous avons tiré un bilan et jugé necessaire de prioriser la mobilisation sociale, alors que la mairie, elle, s'était attelée à renverser la dynamique qui avait prévalu sous la droite, en réalisant des travaux d'extrême urgence. Nous avons conscience qu'il fallait commencer à s'organiser en fonction des priorités sociales, comme le transport public, à réorganiser en profondeur pour rendre la ville accessible.
La campagne de cette année avait donc un objectif très différent. Le PS et le PC ont proposé aux autres partenaires comme le PSR d'y participer. Le PSR était d'accord pour constituer une coalition, idée qu'il défendait depuis longtemps, un changement programmatique de ce type a eu pour conséquence de transformer le statut légal de la coalition afin d'incorporer ouvertement comme partenaires à part entière les partis présents : PS, PC, PSR, et le Parti des verts et un autre petit parti allié au PC et qui fait partie du front électoral du PC, l'Union démocratique populaire (UDP). A la suite de cette victoire électorale, le PSR passe, par exemple, d'un député municipal à trois députés municipaux sur un total de 32 députés de gauche ; ce qui change le rapport de force. Tout était différent de 1989 : la composition de la coalition, son programme, et aussi sa campagne électorale. Elle était menée de façon coordonnée par les cinq forces la composant (pour les meeting et les contacts avec la population, par exemple). Ca a été une campagne très dynamique. La droite qui avait plus que 45 % en 1989, a fait un score de 25 % contre 60 % pour la
• Au delà de l'enjeu électoral, comment tu explique cette coalition qui est somme toute un cas unique dans toute l'Europe ?
Oui c'est un cas unique, et tout à fait unique au Portugal même. Le secrétaire
général du PS en 1989 était dans une situation très difficile : il était en passe d'être mis en minorité dans le parti. Il s'agit d'un dirigeant issu d'une organisation d'extrême gauche dont il était membre jusqu'en 1975, qui était l'une des principales organisation d'extrême gauche au Portugal. II avait gardé des relations très fortes avec la gauche. Son courant dans le parti était le plus favorable à des alliances avec d'autres secteurs de la gauche et n'était guère disposé à accepter le discours classique social-démocrate qui veut que le PS et la social-démocratie soient la seule force de gauche qui soit crédible et acceptable. Mais il faisait surtout des calculs électoralistes : le PC avait jusqu'en 1989 plus de voix sur la ville de Lisbonne — une ville très politisée avec de gros bastions ouvriers —, que le PS. Quand il a décidé de se présenter pour tenter son grand coup électoral, le secrétaire général du PS savait que s'il avait contre lui une deuxième liste de gauche conduite par le PC il pourrait peut être la dépasser du point de vue des voix, mais qu'il ne pouvait gagner contre la droite qui elle, s'était unie contre lui. Cette coalition était la seule solution et représentait une sorte de fuite en avant. Il s'agit d'une première et il sera difficile que cette expérience de coalition se répète .
• Que comptent faire les trois élus du
PSR ?
Nous avons déjà accumulé une expérience très importante dans l'assemblée municipale. Notre élu a eu, pendant quatre ans, une attitude d'intervention générale sur les problèmes du budget, des priorités et sur les grands débats politiques dans l'assemblée qui se réunit toutes les semaines. Il avait le droit, très démocratique, de constituer un groupe parlementaire indépendant, donc d'avoir le temps nécessaire pour son intervention politique, son attitude consistant en un soutien critique mais tout à fait indépendant de la gestion de la mairie, ainsi il ne se compromettait jamais avec le gouvernement de la mairie, et il menait une activité parlementaire sur les grands thèmes du jour liés à nos axes de campagnes politiques, la question du racisme la question de la violence à l'égard des femmes, des thèmes dont on a beaucoup débattu ces dernières années. Les trois députés actuels ont une capacité d'intervention beaucoup plus grande et constitueront un groupe parlementaire, qui aura des relations avec la mairie basées sur ls même modèle. Ils seront autonomes et critiques dans l'intervention, et ils auront plus de poids pour imposer des points de discussion dans l'assemblée et des résolutions sur les campagnes politiques qui sont menées par le PSR.
• Des restructurations sont envisagées dans plusieurs secteurs (les chantiers navals, la sidérurgie, la compagnie aérienne ...) Peux-tu nous parler brièvement de la situation sociale et syndicale ?
Le Portugal connaît une situation très particulière en Europe : formellement, le taux de chômage y est encore très bas par rapport au niveau européen. Il tournait autour de 5 %, avec la vague de licenciements il doit atteindre 7 % voire 8 %, mais desemprego Seguro il reste beaucoup de chômage caché et des emplois très mal payés. Il n'y a pas de tension sociale si dramatique qu'en Espagne ou en Irlande. Pendant près de six ans la croissance économique a permis au gouvernement de redistribuer les revenus au niveau des classes moyennes et de la petite bourgeoisie, tout en exercant une pression sur le mouvement ouvrier et en générant une situation sociale favorable à l'initiative du gouvernement qui disposait d'une réelle marge de manœuvre. Mais les dernières élections traduisent un mouvement de pénalisation du gouvernement et de contestation au bout d'une année de récession. La réponse sectorielle vis-à-vis des problèmes de restructuration comme les chantiers navals ou la sidérurgie est toujours très difficile étant donnée la menace du chômage ou de la fermeture d'un secteur. La mobilisation et la grève ne sont pas tout à fait suffisants et la grève ne représente pas une menace pour les patrons. Il faudrait une mobilisation sociale globale et les syndicats sont trop faibles pour l'organiser.
L'aile du mouvement social la plus active en ce moment est le mouvement étudiant. Le gouvernement de droite majoritaire depuis huit ans, qui avait une grande influence au sein de la jeunesse, est en perte de vitesse. Il y a eu une de mobilisation gigantesque des étudiants sur la question des bourses universitaires et des conditions d'études. Nous assistons à de grandes manifestations qu'on n'avait pas vues depuis longtemps et qui ont continué pendant la campagne électorale. On a affaire à radicalisation très importante, qui a également des influences sur le mouvement ouvrier et sur l'ensemble de la situa-
Le Premier ministre a remplacé quatre de ses ministres à dix jours des élections, le malaise du pouvoir ne cesse d'augmenter, la dissolution de l'assemblée par Soares est-elle à l'ordre du jour ? Non, la substitution des ministres concernait les secteurs où il y avait une mobilisation sociale, le secteur de la santé touché par une grève des médecins, le jour même où le ministre a été relevé de ses fonctions. Le ministre de l'Education était contesté par les grandes manifestations étudiantes, celui des Finances apparaissait un peu comme le responsable de la récession. Suite aux résultats électoraux des municipales, Mario Soares qui a envisagé un temps la dissolution, a reculé très vite, car malgré sa défaite dans les grandes villes sur l'ensemble du pays, le PSD réalise un score qui n'est que de 3 à 4,5 % inférieur à celui du PS. La différence est trop petite pour justifier des élections générales anticipées. Il est probable que la dramatisation de la situation par le gouvernement permettra au PSD de regagner ces élections, donc il faut que la gauche élabore une stratégie tout à fait différente axée sur la mobilisation sociale, l'organisation de débats publics pour réorienter les secteurs sociaux à la recherche d'une alternative. *
Propos recueillis par Sonia Leith