Manifestation de soutien au militant de l'IRA, Bobby Sands, en grève de la faim depuis 57 jours, le 26 avril 1981
Il semble difficile pour le Sinn Féin de formuler une réponse à la déclaration signée le 15 décembre 1993 par les Premier ministres britannique, John Major, et irlandais, Albert Reynolds. L'organisation a dans un premier temps affirmé « étudier » ce document, pour ensuite réclamer des « éclaircissements » de la part du gouvernement de la République d'Irlande. John MEEHAN
Eu contraire, le quotidien
A indépendant de Belfast-
Ouest, Andersontown News, a qualifié le dernier message de "paix" des Etats britanniques et irlandais de « message bâclé du 10 Downing Street faisant s'évanouir les espoirs de paix. » Albert Reynolds, qui s'attendait à une réception triomphale par le Parlement à son retour, a pour sa part été traité de « pantin articulé qui se frappe la poitrine devant son maître en promettant de faire mieux la prochaine fois.»
Depuis avril 1993, le dirigeant du Sinn Féin, Gerry Adams, menait des pourparlers avec John Hume, le dirigeant du Parti social-démocrate et travailliste (SDLP, un parti nationaliste bourgeois qui n'existe qu'en Irlande du Nord). Le Sinn Féin a cru que la paix et les progrès politiques significatifs résulteraient automatiquement de l'initiative Hume-Adams" . Pourtant, Hume a chaleureusement accueilli la déclaration Reynolds-Major, et le Sinn Féin s'est retrouvé isolé.
Cette déclaration affirme que le premier ministre irlandais « reconnaît la présence dans la Constitution de la République d'Irlande d'éléments qui sont vivement ressentis par les unionistes du Nord [...] Dans le cas d'un règlement général, le gouvernement irlandais, mettra en avant et défendra, dans le cadre d'un accord constitutionnel équilibré, des propositions d'amendement de la Constitution, qui reflèteront entièrement le principe de consentement de l'Irlande du Nord. »
IRLANDE
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Durant toute l'année 1993, nombre de "pourparlers de paix" ont eu lieu, à la fois en Irlande du Nord et dans la République. Tout le monde veut la "paix" — ou du moins l'affirme. Selon l'establishment de Dublin, c'est notamment le cas :
• des gouvernements britannique et de la République d'Irlande.
• des dirigeants des principaux partis d'Irlande du Nord (les "six comtés") - le SDLP, les deux principaux partis unionistes, le Parti unioniste d'Ulster (UUP) et le Parti unioniste démocratique (DUP), et le Parti de l'alliance (un parti unioniste qui revendique un certain soutien des deux côtés des divisions sectaires). Tous ces partis sont fréquemment appelés "constitutionnels", catégorie qui n'intégre pas le Sinn Féin bien que ce soit un parti légal.
Les "hommes de la violence" oubliés
Cela laisse les « hommes de la violence » c'est-à-dire l'Armée républicaine irlandaise (IRA) et sa branche politique, le Sinn Féin. Si parfois les unités paramilitaires unionistes sont également incluses dans cette catégorie, le Royal ulster Constabulary (RUC, la force de police sectaire d'irlande du Nord), le Régiment , royal Irlandais (RIR, ancien Régiment de défense de l'Ulster, faisant partie de l'armée britannique et recruté principalement parmi la communauté loyaliste) et bien sûr les troupes d'occupation de l'armée britannique n'en font jamais partie. Cette vision des choses est diffusée par les médias irlandais avec les encourage-
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ments du gouvernement de Dublin. Ceci à l'heure où l'establishment dublinois semble plus que jamais décidé à se débarrasser de son ancienne idéologie nationaliste pour ce qui a trait à la partition de l'Irlande.
Le gouvernement de Dublin affirme que la solution à la partition résidera dans l'unité réalisée avec le consentement d'une majorité dans les six comtés — où il y a pourtant aujourd'hui une solide majorité unioniste. Bien qu'une des réalisations les plus significatives du soulèvement de la minorité catholique opprimée, commencé en 1968 par une lutte pour les droits civiques, ait été, en 1972, de détruire le gouvernement direct des unionistes, l'establishment de Dublin, en étroite coopération avec le gouvernement britannique, n'a depuis jamais cessé de ressuciter des formes d'administration locales.
Ces tentatives se sont toujours accompagnées de pressions pour persuader le SDLP de « partager le pouvoir » avec les unionistes. La première tentative du genre a été stoppée en 1974, par une grève des secteurs réactionnaires des travailleurs unionistes. Le "partage du pouvoir" avait duré à peine cinq mois, et les forces unionistes ayant participé à l'expérience ont perdu tout crédit politique.
L'UUP dirigé par James Molyneaux, et le DUP de lan Paisley, qui ont soutenu la grève de 1974, n'ont depuis pas modifié leur position en quoi que ce soit et quiconque mettrait en doute leur sectarisme peut se référer aux agissements des unionistes dans les conseils locaux. John Hume et le SDLP peuvent parler d'« unifier le
peuple » ou de période post-nationaliste, mais ils ne peuvent pas cautionner les gouvernements locaux dirigés par les acolytes de Molyneaux et Paisley.
Pendant l'année 1992, Hume a pris part à des négociations avec les partis unionistes, qui ont été organisées par le secrétaire d'Etat britannique à l'Irlande du nord, Patrick Mayhew, mais qui ne devaient pas déboucher sur un accord. Ceci a d'ailleurs déclenché une vague de protestations de la part de l'establishment dublinois. Les médias irlandais ont dépeints les quatre "partis constitutionnels" comme déraisonnables et John Hume a eu droit à une couverture médiatique particulièrement négative. Les propositions de ce dernier pour le gouvernement de l'Irlande du Nord ont été de surcroît éventées. Hume proposait que l'Irlande du Nord soit gouvernée par une commission de six membres. Trois seraient élus dans les six comtés selon un système de représentation proportionnelle — le résultat probable serait qu'il y ait un élu pour chacun des SDLP, UUP et DUP. Les trois autres commissaires seraient nommés par les gouvernements irlandais et britannique et par la Commission européenne.
Hume savait que sa proposition était irréaliste ; elle servait à faire trainer les pourparlers et pour éviter d'avoir à signer un document donnant des pouvoirs locaux aux unionistes. A la différence du gouvernement de Dublin, le SDLP ne peut négliger le soutien dont le Sinn Féin bénéficie auprès de 35 % de la minorité catholique d'Irlande du Nord, et qu'une telle signature aurait signifiée une perte de crédit énorme pour lui. Les discussions entre • Hume et les autres "partis constitutionnels" ont d'ailleurs pris fin en avril 1993 lorsqu'il a commencé à négocier ouvertement avec le Sinn Féin. Ces discussions avec les "hommes de la violence" ont causé beaucoup d'émoi dans l'establishment de Dublin, surtout visible dans la presse du groupe de presse du multimillionaire Tony O'Reilly. En 1972, les porte-paroles de l'IRA avaient été interdits d'émission dans les médias de la République, cette interdiction avait par la suite été étendue au Sinn Féin. Les négociations de Hume avec le président du Sinn Féin, Gerry Adams, ont rendu la censure pratiquée par la République difficile à défendre.
Les plus éclairés des membres de l'establishment ont d'ailleurs pris publiquement fait et cause pour le dirigeant du
SDLP, comme c'était notamment le cas de l'ancien Premier ministre, Garret Fitzgerald, et le chef de l'Eglise catholique pan-irlandaise, le cardinal Cahal Daly. Et, ce est apparu par la suite que des négociations secrètes avaient eu lieu avec l'IRA. Dans ce contexte, il faut mentionner la visite à Belfast-Ouest, en 1993, de la présidente de la République, Mary Robinson, et sa très remarquée poignée de main avec Gerry Adams. Le geste de Robinson, qui ne cadre pas avec le caractère généralement pro-unioniste de sa politique, a été critiqué par Dick Spring, le vice-Premier ministre, ministre des Affaires étrangères et ausi dirigeant du Parti travailliste.
Mais, il y a d'autres manifestations du malaise causé à Dublin par les manœuvres de Hume, lorsqu'il a présenté la proposi-
* A la bonne nôtre, alors.... tion mise au point avec Gerry Adams au gouvernement irlandais d'abord, pour ensuite le soumettre au gouvernement britannique. Plutôt que d'accorder le moindre crédit au Sinn Féin et au mouvement républicain, le gouvernement de Dublin a commencé à « effacer l'empreinte de Gerry Adams » de tout document dont il pourrait avoir à discuter avec le gouvernement britannique. Malgré cela, Reynolds a reçu des remontrances de Major pour avoir été trop complaisant à l'égard du Sinn Féin — alors que pendant tout ce temps les britanniques menaient des négociations de leur côté avec le Sinn Féin. Alors que Major a déclaré que cela « lui révulserait l'estomac » de discuter avec l'IRA et que, le 22 novembre 1993, Mayhew affirmait que « personne n'a été autorisé à parler ou à négocier pour le compte du gouvernement britannique avec le Sinn féin ou quelqu'autre organisation terroriste que ce soit », les dénégations similaire du gouvernement de Dublin sont peu crédibles.
A première vue, les différences tactiques entre les adversaires du Sinn Féin donnait à Adams la possibilité de marquer des points politiquement. Mais le Sinn Féin a souffert d'une confusion politique et militaire profonde. Alors qu'on, parlait officiellement de paix, une campagne unioniste d'assassinats a ravagé les communautés nationalistes en Irlande du Nord. La pression ainsi exercée sur le mouvement républicain a conduit aux célèbres atrocités de Skankill Road, le 23 octobre 1993, où une attaque de l'IRA contre le quartier général de l'Association de défense de l'Ulster, un samedi en début d'après-midi, a conduit à la destruction d'une poissonnerie, à la mort de huits civils et de Thomas Bigley, le volontaire de l'IRA qui transportait la bombe. La semaine suivante, 13 civils catholiques ont été assassinée dans une série de meurtres qui a culminée par le massacre révoltant du village de Greysteel, dans le comté de Derry, où les assassins unionistes sont entrés dans un pub et ont ouvert le feu sur les clients, causant la mort de sept personnes. Gerry Adams a demandé au gouvernement britannique de rejoindre le rang de ceux qui tentent de convaincre les unionistes que leur intérêt repose sur une Irlande Unie, mais c'est ce même gouvernement qui, comme il est apparu dans le procès de Brian Nelsonen en1992, a contribué à réarmer les groupes paramilitaires unionistes. Le porte-parole du Sinn Féin de la ville de Derry a affirmé qu'un retrait britannique ne pourrait avoir lieu avant une période de 30 ans, ce qui marque une convergence avec les positions de Hume, privilégiant la recherche du "consentement" des unionistes.
L'histoire irlandaise a montré que l'"'unité par le consentement" était impossible. L'Irlande du Nord et la République d'Irlande ont tous les deux été conçus comme des Etats sectaires. Toute perspective de remporter une majorité en Irlande du Nord déclenchera une réaction sectaire, à la facon dont la tentative de libérer toute l'Irlande de la tutelle britannique a été brisée par la partition de 1921.
Cela ne signifie pas que la solution repose sur une campagne militaire intensifiée bien au contraire. Certaines vaches sacrés, comme l'attitude consistant à « ne jamais parler avec des terroristes », ont déjà obtenu leur tribut d'assassinats. Les attaques publiques contre John Hume ont suscité une réaction de rejet parmi la population de la République, qui a permis la réouverture du débat sur la Partition *
Dublin, 17 décembre 1993