Les faiseurs de chaos
Qu'est-ce qui relie entre eux des événements récents : la ratification de l'ALENA (NAFTA) par la Chambre des représentants des États-Unis, le résultat des élections russes, la conclusion d'un accord sur l'issue des négociations de l'Uruguay Round, dans le cadre du GATT, entre la Communauté Européenne et les Etats-Unis, la dévaluation du Franc CFA (à l'origine : Colonies françaises d'Afrique - appellation encore largement justifiée) et
S erait-ce un nouvel avatar de
la théorie du chaos, dans sa version la plus vulgarisée, qui postule un rapport entre un battement d'aile de papillon à un point de la planète et une perturbation atmosphérique à un autre ? Mais cette dernière métaphore ne fait-elle pas, elle-même, écho à une image bien classique du système socio-économique mondial conçu en tant que système dynamique, où les variations des cours sur les marchés de Londres ou de New-York ont des répercussions directes sur la vie quotidienne des paysans de telle ou telle région reculée au fin fond du tiers monde ?
En fait, le lien direct entre différents événements socio-économiques et leurs conséquences politiques à l'échelle mondiale est bien plus facile à établir que le rapport entre phénomènes microscopiques et phénomènes macroscopiques en météorologie. En ce qui concerne les événements mentionnés plus haut, le dénominateur commun qui les relie n'a rien de mystérieux. Ceux qui les déterminent n'ont rien d'insaisissable, et on n'aura nul besoin de l'hypothèse Dieu pour les expliquer.
Ce dénominateur commun a un nom : le "libre-échange" ; et ses gérants ne sont autres que ceux qui en tirent le plus grand profit, à savoir les pays riches industrialisés — ou, plus précisément, les riches de ces pays industrialisés et leurs partenaires des pays dépendants. Et les réactions exaspérées des pauvres tels ceux de Chiapas, ou ceux qui expriment encore leur désarroi au moyen du bulletin de vote, ne font que confirmer que la tendance au désordre, au chaos, est bien ancrée au cœur de ce système dynamique qu'est l'économie capitaliste mondialisée.
Ceux qui prétendent le gérer savamment s'avèrent régulièrement n'être que de vulgaires apprentis sorciers. Ils ne réussissent, à coup sûr, qu'à accroître cette tendance à la paupérisation, non seulement relative, mais aussi absolue, qui se manifeste de manière spectaculaire et effrayan-
EDITORIAL l'insurrection des indigènes mexicains du Chiapas ?
Salah JABER te à l'échelle planétaire. En effet, depuis que l'économie mondiale a commencé à s'enfoncer dans sa nouvelle onde longue dépressive, depuis plus de vingt ans, la proportion des damnés de la terre dans la population mondiale s'accroît inexorablement. En période de croissance tendant vers le zéro, voire négative, il y a moins de fruits de la croissance à répartir. Les défavorisés n'ont même plus droit aux miettes qui constituaient leur moyen de survie. Les « eaux glacées du calcul égoïste », selon la célèbre formule d'un Manifeste qui n'a pas fini de hanter le monde, font que les riches se repaissent d'abord, quitte à laisser les plus pauvres mourir de faim en nombre croissant, ou sombrer dans une barbarie qui donne à cette fin de siècle, d'ores et déjà, une allure angoissante.
Religion libre-échangiste
Le fait que les États post-staliniens se soient convertis à la religion du libre-échange a considérablement amplifié la tendance. Les thérapies de choc de la libéralisation économique y ont produit, dans l'ex-URSS et même en Chine, des écarts sociaux qui sont, à bien des égards, pires que ceux de beaucoup de pays dépendants. Par surcroît, la concurrence mondiale entre les deux super-puissances profitait incontestablement aux pays sous-développés, ou du moins à leurs dirigeants, courtisés, ils bénéficiaient de faveurs pour rester ancrés dans l'un des deux blocs, ou pour maintenir une neutralité bienveillante. Le moindre de ces pays acquérait une valeur stratégique dans une confrontation mondiale s'apparentant à un jeu à somme nulle. Or à présent, alors que les disponibilités — capacités et intentions — de crédit des pays riches se sont réduites comme peau de chagrin, la débâcle du système étatique stalinie et sa tiers-mondialisation, Russie comprise, font que le nombre des demandeurs de crédits a considérablement augmenté.Les barons du G-5 (États-Unis, Japon, Allemagne, France et Grande-Bretagne), leur suzerain en tête, ne craignant plus le péril communiste, font de moins en moins de cadeaux aux pays en difficulté. Les conditions qu'ils leur imposent sont de plus en plus draconiennes ; leur aide est de plus en plus parcimonieuse ; les bénéficiaires sont de plus en plus rigoureusement sélectionnés. Les pays à faible revenu, selon la classification de la Banque mondiale, quand ils ne présentent plus un intérêt stratégique politico-militaire immédiat, sont délaissés purement et simplement. Plus que jamais depuis la révolution d'Octobre, le calcul le plus directement économique qui détermine l'orientation des politiques extérieures des puissances impérialistes. De ce point de vue-là, c'est bien connu, « on ne prête qu'aux riches » ou à ceux qui le sont potentiellement.
Les cinq événements mentionnés ci-dessus s'intégrent parfaitement dans cette nouvelle grille des programmes qui s'élaborent à travers des institutions comme le G-7, le FMI et la BM et se traduisent dans cet ajustement structurel imposé aux pays pauvres, de manière plus brutale que jamais auparavant. Voir à ce sujet les interventions à la Conférence du CADTM que nous reproduisons en document dans ce numéro. Les effets dévastateurs de T'ALENA sur les couches les plus pauvres de la société mexicaine, notamment rurales, ont déjà commencé à se faire sentir avant même que l'accord entre officiellement en vigueur. Les insurgés de Chiapas ont salué cette inauguration, le ler janvier, à leur manière (voir le dossier Mexique dans ce même numéro). L'accord euro-américain sur le GATT s'est fait ouvertement au détriment des intérêts des pays les plus pauvres, et parmi les plus peuplés du tiers monde (l'Inde en est une des principales victimes). Et la France a carrément laissé tomber ses protectorats africains les plus miséreux, en imposant à leurs populations une baisse abrupte de leur pouvoir d'achat et en leur enjoignant fermement de se plier aux diktats du FMI et de la BM. *