Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER MEXIQUE

Zapata cavale de nouveau

· Inprecor n° 377, février 1994 · p. 19-23 · 4 375 mots

Mexique

Dans les premières heures de l'année, des milliers d'indigènes de l'État de Chiapas, organisés dans l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), ont déclaré la guerre à l'armée fédérale mexicaine, ont demandé la destitution du président de la République, Carlos Salinas de Gortari, et ont annoncé qu'ils poursuivraient leur lutte jusqu'à ce qu'ils atteignent la capitale et qu'ils aient obtenu «du travail, de la terre, le droit à un toit, à s'alimenter, à la santé, à l'éducation, à l'indépendance et à la liberté» pour tous les Mexicains. Sergio RODRIGUEZ LASCANO

Depuis, les affrontements

D

armés n'ont pas cessé Une fois passée la surprise initiale, la réponse du gouvernement a été d'attaquer aveuglément les zones indigènes de la région et de les bombarder pendant plusieurs jours avec l'aviation. La situation créée au Chiapas par la riposte gouvernementale a soulevé l'indignation de larges secteurs de la société, qui exigent une issue politique et non militaire au conflit. Avec la réprobation généralisée des actions du gouvernement, la crise de son cabinet, la chute de la Bourse et même la remise en question de la justesse de la nomination de Luis Colosio comme candidat du gouvernement à la succession présidentielle, l'année qui commence pourrait voir se réaliser la faillite généralisée du projet saliniste, qui avait remporté tant de succès superficiel au niveau national et international.

Le soulèvement des Indiens du Chiapas a eu lieu en pleine euphorie de la classe dominante : au moment même, où les coupes de champagne étaient levées pour fêter l'entrée du Mexique dans le "Premier-monde" (le 1-er janvier 1994 entrait en vigueur l'Accord de libre-échange nord-américain, ALENA), alors que le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) se sentait réconforté après être parvenu à désigner son candidat à l'élection présidentielle (1) sans causer de fissures en son sein, alors que les quinze familles les plus riches du pays fêtaient l'efficacité des moyens de contrôle d'État sur les jodidos (les "damnés" comme aime à appeler les pauvres le tsar de la télévision privée mexicaine, Emilio Azcarraga, l'un des hommes les plus riches du monde).

Tradition et modernité

Ils ont choisi cette date pour prouver que la tradition n'avait pas été vaincue par la modernité. Ni la gauche et les secteurs démocratiques, ni le gouvernement et les partis de droite n'avaient imaginé que quelque chose de similaire se produirait. Nous connaissions depuis un certain temps la colère qui montait de façon souterraine, mais nous ne pensions pas qu'elle s'exprimerait de cette manière.

Ce soulèvement a immédiatement, et sans que le gouvernement puisse faire quoi que ce soit, reçu l'approbation générale. De manière quasi-unanime, les intellectuels mexicains (qui ont un poids politique réel dans le pays) se sont manifestés en prenant une position compréhensive, voire de soutien ouvert au mouvement. Mais mieux encore, plusieurs d'entre eux , traditionnellement liés au gouvernement, ont élevé la voix pour que cessent les bombardements et pour promouvoir une solution politique qui exclu la violence et réponde aux problèmes sociaux.

Cette prise de position tient en grande partie à la dette historique du Mexique envers les Indiens qui y survivent. Au Chiapas, comme dans les États de Guerrero, Oaxaca, Tlaxcala, Tabasco, Hidalgo ou de Michoacan, où est concentrée la majorité des treize millions d'indigènes mexicains (le plus grand nombre en Amérique latine), les conditions de vie sont terribles. Ce soulèvement nous met face à une réalité douloureuse. La tradition a exercé sa revanche sur une modernité d'exclusion, de marginalisation, raciste, de classe et antidémocratique. Aussitôt, la rébellion du Noir Yanga à Veracruz, celle de Jacinto Canek au Yucatan, celle de Cajeme (José Maria Leyra) à Sonora et, évidemment celle d'Emiliano Zapata dans tout le sud du Mexique, ont repris vie et se sont déployées sur le pays, comme s'il s'agissait de l'ange de l'histoire dont parle Walter Benjamin, cherchant à « réveiller les morts et à remonter ce qui est tombé en morceaux ».

1) En août prochain auront lieu des scrutin présidentiels et législatifs, le PRI (le parti au pouvoir depuis plus de 70 ans) a désigné en décembre passé Luis Colisio Murrieta comme candidat présidentiel, non sans avoir respecté le destape, le rite de la désignation du candidat par le président en poste

Page 20

On a beaucoup spéculé au Mexique, surtout dans les milieux de la vieille gauche, sur l'origine de l'EZLN. En dernière analyse, l'écrivain mexicain José Emilio Pacheco a raison lorsqu'il dit : «On savait au moins depuis mai que quelque chose de terrible allait se produire mais personne ne s'attendait à une tragédie de cette dimension. Au Chiapas, tous les partis politiques ont échoué en ne trouvant pas de voies non-violentes dans la lutte pour la justice sociale. Aux revendications on a opposé la répression et l'incarcération d'indigènes monolingues, qui ne pouvaient ni se défendre ni com-

Vision électoraliste

Les forces de gauche ont en effet été d'une manière ou d'une autre polarisées par un double phénomène : d'une part une vision électoraliste du changement politique et, de l'autre, la force de l'imposant appareil de corruption du régime. Dans le premier cas, on partait d'une analyse correcte de la faiblesse de l'expression politique des différents secteurs sociaux, ce qui menait à la conclusion qu'il faudrait saisir l'occasion des élections pour qu'ils s'expriment et que ce soit dans les urnes qu'ait lieu le vote sanction contre le PRI, pour lui faire payer la dégradation des conditions de vie. Cette analyse n'était pas totalement erronée : elle pèche par ce qu'elle restreint trop les tâches et les interventions aux aspects électoraux.

Dans le second cas, ce fut bien pire. La trahison impressionnante des principaux dirigeants paysans, qui ont appuyé les réformes salinistes de l'article 27 de la Constitution mexicaine, qui mettent sur le marché non seulement les produits agricoles mais également la terre, a empêché une réponse massive des paysans (2). Aujourd'hui, au Chiapas, T'EZLN reprend la lutte contre les modifications de cet article : dans le premier numéro de son journal, El Despertador Mexicano (Le réveil mexicain), l'EZLN affirme, dans son projet de loi agraire révolutionnaire, que «les paysans pauvres en lutte au Mexique continuent de réclamer la terre pour ceux qui la travaillent. Après Emiliano Zapata et à l'encontre des réformes de l'article 27 de la Constitution mexicaine, l'EZLN reprend la juste lutte de la campagne mexicaine pour la terre et la liberté» (3). C'est pourquoi les organisations paysannes, regroupées dans le Conseil agraire permanent (CAP), caution paysanne du salinisme depuis le début de la contre-réforme agraire, ont émis une déclaration condamnant l'EZLN et soutenant l'État, où est réaffirmé leur subordination caractéristique à la logique du gou-

En menant son action, l'EZLN a dessiné une frontière entre, d'une part, ceux qui sont contre l'oligarchie qui gouverne le Mexique aujourd'hui et, de l'autre, ceux qui se situent du côté des indigènes du Chiapas. Et c'est la composition de l'EZLN, le type d'actions qu'elle a mené et les problèmes qu'elle a soulevés qui en sont responsables.

Une guérilla pas comme les autres

En pratique, l'EZLN a commencé son intervention publique par là où d'autres la terminent sur au moins deux aspects. Le soulèvement a conduit à la prise de contrôle des quatre principales villes de la régions des Altos de Chiapas (la très touristique San Cristobal de las Casas, Ocosingo, Las Margaritas et Altamirano) : la prise de villes de cette taille avec quelques centaines de combattants découle normalement d'un processus d'accumulation d'expérience et de pratique publique. En ce sens nous n'avons pas affaire, au moins au niveau du concept, à une guérilla classique, où on confond généralement un guerrillero avec un participant régulier à des colonnes mobiles. L'EZLN est plutôt une armée régulière qui en affronte une autre, dans des combats réguliers et irrégu-

Dans un premier temps, le gouvernement mexicain a essayé de minorer la signification de ces quatre villes en arguant que la situation était calme dans les 112 autres que compte le Chiapas. Pourtant, la majeure partie de la population de l'État est concentrée dans trois des localités occupées par l'EZLN (où était concentrée avant l'exode causé par les bombardements de l'aviation gouvernementale). San Cristobal, Ocosingo et Las Margaritas sont des agglomérations de plus de 100 000 habitants, ce qui signifie

2) Une étude approfondie des réformes constitutionnelles en matière agraire du gouvernement Salinas en 1991, a été publiée (en castillan) dans Inprecor para América Latina, dans le numéro 19 de février 1992.

3) Titre sans doute inspiré de El Despertador Americano, le premier journal des insurgés de la guerre d'Indépendance, fondé dans la ville de Guadalajara. Le premier numéro de El Despertador Mexicano a circulé surtout dans l'Etat du Chiapas, après le début de la rébellion néozapatiste, et contient en plus de le Déclaration de la forêt lacandona ( déclaration de guerre au gouvernement mexicain), une série de lois destinées à régir les territoires que libérerait TEZLN.

4) Le CAP est constitué de douze centrales paysannes, qui vont de l'organisation paysanne du PRI, la Centrale nationale paysanne, à d'autres dont l'origine remonte au travail paysan de la gauche comme l'Union générale ouvrière paysanne populaire (UGOCP).

Les organisations qui, à la différence du CAP, n'ont pas appuyé la contre-réforme agraire saliniste, rassemblées dans le Conseil des organisations agraires (COA), ont exigé la reconnaissance de l'EZLN comme entité représentative pour l'instauration d'un dialogue visant à résoudre le conflit et à répondre aux revendications des indigènes et des paysans de la région.

Page 21

qu'y demeurent de façon régulière des forces de police significatives, en uniforme ou en civil, sans compter que Las Margaritas est une région frontalière avec le Guatemala, où la présence militaire est assez forte.

Pour se faire une idée du caractère inédit des actions de l'EZLN, il suffit de penser à ce que cela requiert comme capacités de transférer plusieurs dizaines de personnes d'une agglomération à une autre. On dit que près de 800 guérilléros, dont la majorité ne provenait pas de la ville, ont participé à la prise de San Cristoba. Nous sommes donc face à une organisation révolutionnaire qui a réussi à structurer des milliers de paysans indigènes en armée révolutionnaire. Ceci explique que, pratiquement tous les jours depuis le début du conflit, les zapatistes ont attaqué la caserne militaire de Rancho Nuevo, à douze kilomètres de San Cristobal, en tentant de la prendre à chaque fois (5). L'idée sous-jacente est à notre avis simple : l'EZLN sait que la seule façon de saper le moral de l'armée est le combat direct, où les soldats se rendent compte qu'eux aussi peuvent mourir. En même temps, les zapatistes ont choisi les zones de confrontation les plus éloignées possibles des zones de peuplement et cherchent à faire une opération publicitaire. Après la cinquième attaque, la caserne est restée privée d'électricité.

Elaboration stratégique

Le second aspect inédit de l'EZLN tient à ce qu'elle a formulé immédiatement une proposition stratégique, exigeant du gouvernement qu'il la reconnaisse comme une force belligérante (6) et a défini clairement ses objectifs. Le commandant zapatiste Marcos (unique porte-parole visible de l'EZLN jusqu'au moment de la prise de San Cristobal et responsable, à l'en croire, de la direction de l'opération) a affirmé à la presse que « les réformes et contre-réformes entreprises par le PRI, avec la complicité du Parti d'action nationale (7) ne laissent aucune possibilité de réponse aux partis d'opposition et encore moins aux mouvements civiques. La liberté et la démocratie sont absentes. Nous ne demandons même pas la mise en place d'un gouvernement qui nous soit favorable, mais que soit instauré un gouvernement de transition, avec des acteurs plus équilibrés, et qui convoque des élections honnêtes ». Un autre aspect notable est la flexibilité que l'EZLN a démontré dans ses prises de position et dans ses concepdéfinissent, ils affirment depuis le début lutter pour le socialisme, mais avec une précision importante : « L'EZLN n'a pas une idéologie parfaitement définie, à la manière du communisme ou du marxisme-léninisme. Il y a plutôt une communauté de vue dans l'appréhension des problèmes nationaux , qui se résument toujours au manque de liberté et de démocratie. » (8) Dans l'éditorial du numéro 1 de son journal, l'EZLN s'adresse aux « Mexicains, ouvriers, paysans, étudiants, travailleurs indépendants honnêtes, Chicanos (immigrés mexicains et centraméricains vivant aux États-Unis), progressistes des autres pays » pour leur dire qu'elle a « commencé le combat pour arracher les revendications que l'État mexicain n'a jamais satisfaites : le travail, la terre, le droit à un toit, à l'alimentation, à la santé et à l'éducation, à l'indépendance, la démocratie, la justice et la paix ».

Cette flexibilité se retrouve dans sa référence à la tradition, celle des révoltes nationales et populaires, ainsi qu'aux opprimés et à leur histoire. C'est le cas lorsque l'EZLN signale : « Nous disons

5) Certains journalistes (dans La Jornada du 7 janvier 1994, par exemple) ont rapporté que, dans les premières heures du conflit, des troupes de l'EZLN auraient réussi à pénétrer dans la caserne de Rancho Nuevo et à dérober des armes à l'armée fédérale.

6) Il ne faut pas oublier qu'au début des années 80, les gouvernements mexicain et français ont reconnu la justesse de la lutte du Front Farabundo Marti de libération nationale salvadorien et lui ont accordé le statut de force belligérante.

7) Le Parti d'action nationale (PAN), de droite, est traditionnellement situé en opposition au PRI bien qu'en six ans

"assez !" Nous sommes les héritiers des véritables créateurs de notre nation, les dépossédés. Nous sommes des millions et nous appelons tous nos frères à se joindre à cet appel comme seule voie pour ne pas mourir de faim face à l'ambition insatiable d'une dictature de plus de 70 ans, dirigée par une coterie de vendus qui représentent les groupes les plus conservateurs et traîtres à la patrie.

» Ce sont les mêmes qui ont combattu Hidalgo et Morelos, qui ont trahi Guerrero, ce sont eux qui ont vendu plus de la moitié du sol national à l'envahisseur étranger, qui ont porté un prince européen au gouvernement, qui ont formé la dictature porfiriste, qui se sont opposé à l'expropriation des entreprises du pétrole, qui ont massacré les travailleurs des chemins de fer en 1958 et les étudiants en 1968, ce sont les mêmes qui aujourd'hui nous privent de tout, absolument tout. Notre seul espoir, après avoir tout tenté pour mettre en pratique notre Constitution, c'est d'en faire appliquer l'article 39 de la Constitution qui dit mot pour mot : "La souveraineté nationale réside essentiellement et avant tout dans le peuple. Tout pouvoir public émane du peuple et est institué au bénéfice de ce dernier. Le peuple dispose, en permanence, du droit inaliénable à altérer ou modifier la forme de son gouvernement."» (9) Pas de volonté hégémonique L'EZLN se distingue des autres mouvements armés, tant mexicains que des autres latitudes, et en particulier de celui du Pérou, dans le type de relation qu'elle propose au mouvement populaire et aux autres organisations politiques. C'est particulièrement clair lorsqu'elle dit que « la lutte par des moyens légaux est assez limitée et il faut exercer d'autres formes de lutte. La révolution ne se limite pas à la lutte armée : il y a des regroupements ouverts, des organisations et des partis de mandat de Salinas son soutien (surtout sur le terrain législatif) ait permis au gouvernement d'avancer dans le sens de la politique saliniste, et ce à plusieurs reprises.

Ces collusions notoires avec le gouvernement du PRI ont permis la reconnaissance de victoires électorales du PAN dans plusieurs Etats et que des militants "panistes" gouvernent les États de Basse Californie, de Chihuahua et de Guanajuato.

8) Voir la déclaration du commandant Marcos, reproduite par la revue Proceso, n° 897 du 10 janvier 1994.

9) Voir la Déclaration de la forêt lacandona.

Page 22

indépendants. Le problème de la guerre est un problème politique, il s'agit d'une mesure extrême. Nous proposons une politique d'alliances larges » (10).

Dans une autre déclaration, il est dit que « sur la base d'un gouvernement de transition qui garantisse des élections libres (avec égalité entre les différents partis), les camarades pensent qu'il sera possible de négocier sur les autres revendications : le pain, le logement, la santé, l'éducation, la terre, la justice, problèmes qui, en milieu indigène surtout, prennent des proportions dramatiques. Mais sur les exigences de liberté et de démocratie, nous lançons un appel à toute la République mexicaine, à tous ses secteurs sociaux pour qu'ils participent à la lutte, pas nécessairement avec les armes, mais avec les moyens dont chacun dispose » (11).

Enfin, l'EZLN a lancé un grand défi à l'État mexicain et a réussi à obtenir un important soutien populaire dans tout le pays. La raison en est évidente : pour une bonne partie de la population, l'EZLN n'est pas une guérilla de plus, mais constitue une démonstration de dignité face à un secteur de la classe gouvernante qui a mis en vente la richesse nationale et, dans le même temps, s'en est approprié une partie.

Démonstration de dignité

C'est pourquoi la sympathie pour l'EZLN est évidente, surtout dans la jeunesse. Des graffitis sont immédiatement apparus sur les murs des grandes villes du Mexique. les meetings contre les bombardements et pour une trêve unilatérale de la part de l'armée mexicaine se sont transformés en véritables actions de soutien à l'EZLN. De plus, nous sommes au cœur de la pire des crises du système de domination priiste.

La façon dont Salinas de Gortari a réussi à surmonter la crise de 1988 et à s'imposer comme le grand transformateur du pays a beaucoup impressionné au Mexique et ailleurs. Il a non seulement réussi à adoucir (quoi que momentanément) les aspects les plus durs de la crise économique mais a également mené à bien une série de modifications de la relation entre l'État et la population, entre l'État et la bourgeoisie et entre l'État et l'économie. En de rares endroits, la prétendue "réforme de l'État" semblait avoir eu plus de succès. En particulier, il est parvenu à nouer une alliance avec le PAN lui permettant d'obtenir un consensus de près de 80 % des organes législatifs en faveur de sa politique économique et sociale. La ratification de l'ALENA, à la fin 1993, semblait confirmer cette ligne. Une bonne partie des Mexicains se préparaient à faire leur rentrée dans le "Premier monde" ; il ne manquait plus, selon les plus critiques des salinistes, qu'un peu de démocratie supplémentaire (12).

C'est alors que le soulèvement a mis en échec une bonne partie de ce projet. Il a engendré à la première grande crise gouvernementale — avec la "démission" du ministre de l'Intérieur, Patrocinio Gonzalez Garrido, ancien gouverneur du Chiapas —, qui a entraîné la plus grave baisse de la Bourse des quatre dernières années. Mais la crise du projet saliniste réside également dans le soutien populaire accordé à l'EZLN (13).

Dans un premier temps, le gouvernement a tenté d'écraser le mouvement de façon purement militaire. Tous les aspects les plus négatifs des forces armées nationales ont alors refait surface. Les bombardements de la forêt lacandona et des Altos de Chiapas n'ont causé que de la réprobation. Une fois que l'armée elle-même a déclaré qu'il faudrait six mois pour normaliser la situation dans la région, les stratèges de la présidence ont réalisé que cela signifierait que, pour la première fois depuis l'époque de la Révolution mexicaine de 1910-1917, les élections auraient lieu en situation de guerre. Le gouvernement sera confronté en 1994 à trop de problèmes à la fois :

• tout d'abord, à la prise de conscience à l'étranger de la situation réelle du Mexique et, avec l'instauration d'un climat d'instabilité, à la non-venue, voire au retrait, du capital étranger attendu comme produit de la signature de l'ALENA ;

10) Idem note 8.

11) Ibidem.

12) Par exemple Octavio Paz, c'est-à-dire le groupe de la revue Vuelta, et Héctor Aguilar Camin et le groupe de la revue Nexos, qui ont beaucoup de divergences les uns avec les autres quand il s'agit de se répartir les dividendes du capital, privé ou public, mais qui s'entendent sur l'essentiel. Ainsi, tous deux interpellaient les « marxistes éculés » « survivants du naufrage », les « théologiens de la libération périmés », comme autant de manipulateurs d'indigènes.

13) En démissionnant, Gonzalez Garrido a violé les règles non-écrites qui régissent les départs du cabinet, en déclarant que « ce matin, le président a donné son accord à ma démission », soulignant le caractère de décision présidentielle de la mesure.

Page 23

• comme résultat d'une année de récession qu'a été 1993 et du manque de rentrées de capital frais, à la difficulté de mettre en œuvre une politique sociale attirant la sympathie populaire, sans risquer une bonne partie de son projet ;

• ensuite au manque de charisme de Luis Colosio, le candidat à la présidence sélectionné par Salinas une fois l'ALENA approuvé, et à un possible aiguisement des différences à l'intérieur du PRI, alors que le précandidat vaincu, Manuel Camacho Solis, s'est proposé et a été accepté par le président comme responsable pour la paix et la réconciliation au Chiapas. Que Camacho Solis remplisse ou non sa mission, le fait qu'il revienne sur la scène politique et gouvernementale, avec une tâche de cette ampleur et bénéficiant de la sympathie de secteurs du PRI, constitue un poids que Colosio devra porter pendant toute la campagne électorale ;

Echec à Salinas

• l'inutilité du PAN comme soutien au gouvernement face à des événements de ce type. Par exemple, le candidat présidentiel "paniste", Diego Fernandez de Ceballos, a déclaré que « l'armée doit étouffer le plus vite possible » le soulèvement ;

• la possibilité que l'autre candidature présidentielle importante, celle de Cuauhtémoc Cardenas, s'identifie avec cette lutte populaire (14). Jusqu'à présent, après une première déclaration assez équivoque, Cardenas a réussi à adopter une position correcte qui lui a valu un regain de popularité (15). Il a proposé une trêve unilatérale de la part de l'armée, et d'accorder à l'EZLN le traitement d'une force politique respectable et de reconnaître le caractère indigène de la rébellion. Il a aussi refusé de signer une déclaration prétendument neutre proposée par le candidat du PRI à la présidence, à la différence de sa fraction parlementaire, qui a une fois de plus agi davantage comme une partie de l'appareil d'État, honni par l'EZLN, que comme la représentante des secteurs populaires ;

• enfin, la possibilité du développement d'un vaste mouvement social permettant que l'attention ne soit pas seulement focalisée sur le Chiapas.

Les membres de l'EZLN ont réussi quelque chose de fondamental : ouvrir une brèche par laquelle pourront s'exprimer les divers mouvements sociaux. Des questions comme celle de la hausse de 5 % des salaires, des droits syndicaux bafoués, des prix garantis pour les produits de la campagne, celle des demandes de terres nonsatisfaites et du droit à la terre, peuvent resurgir avec d'autant plus de force que nous avons pu constater la sympathie que suscite ce mouvement dans les syndicats, les organisations de quartier, dans la jeunesse, pour ne pas parler des paysans.

La situation au Chiapas va déterminer ce qui va se passer dans le pays dans les prochains mois, et en particulier le processus électoral Il est impensable que les évé nements du Chiapas soient subordonnés à la campagne électorale, qui constituera un événement sans conséquence dans une situation de guerre. Au contraire, si le mouvement démocratique tombe dans l'électoralisme le plus plat, si la peur l'emporte et s'il pense qu'il ne faut pas se mobiliser pour ne pas être assimilé à la subversion ou à la lutte armée, s'il accepte le chantage de l'État qui propose des issues prétendument neutres (comme si la neutralité était possible dans un conflit entre oppresseurs et opprimés), alors non seulement le mouvement du Chiapas sera plus facilement écrasé mais tout le mouvement démocratique et populaire aura perdu une occasion en or.

La meilleure image de ce qui se passe dans le pays a été fournie par les indigènes

14) Cuauhtémoc Cardenas, à qui le pouvoir a confisqué sa victoire électorale en 1998, par la fraude la plus scandaleuse de la vie politique moderne du pays, est soutenu par une alliance interclassiste, principalement formée des organisations du centre et de la gauche qui participent aux élections sous l'étiquette électorale du Parti de la révolution démocratique (PRD).

15) Le premier jour du conflit, Cardenas a déclaré, entre autres choses : « La violence, d'où qu'elle vienne, ne conduit qu'à l'effusion de sang, à la destruction et à de plus grands ravages sociaux ». Et de continuer : « Si imparfaits et discrédités que soient les processus électoraux au Mexique, c'est seulement par l'action civile et la participation active aux élections que l'énergie et le courage de la société pourront du Chiapas qui, bien qu'ils possèdent de la dynamite, ont décidé de détruire les mairie avec des barres à mine et des pioches. Cette image symbolise ce que les pauvres pensent de l'État, des institutions et des autorités. Elle constitue l'un des plus beaux actes plébéiens que compte notre histoire, comparable à celui des zapatistes du début du siècle qui, quand ils arrivèrent à Mexico, sont allés déjeuner au restaurant Sanborns des Azulejos, centre de l'aristocratie porfiriste (16). Ces deux actes sont typiques du caractère subversif, presque anarchiste, du peuple mexicain. C'est aux forces démocratiques et de gauche de décider. Ou bien elles se placent du côté de cet esprit radical, qui reflète les meilleures traditions populaires, ou bien elles choisissent les institutions agonisantes d'une dictature en quête de modernisation. Réaliser ce partage des eaux est l'acquis majeur de l'EZLN, ni plus, ni moins. *

Mexico, 11 janvier 1994 conduire à l'établissement d'un régime démocratique au plein sens du terme. »

16) Le 6 décembre 1914, les troupes de la division du Nord, commandées par Francisco Villa et celles de l'armée du Sud, avec Emiliano Zapata à leur tête, sont entrées dans la ville de Mexico. Après avoir parcouru les rues de la ville les deux armées rebelles ont terminé leur défilé militaire sur le Zocalo, face au Palais national, d'où Zapata, Villa et le président Eulalio Gutiérrez les regardaient. De cette journée. le photographe Casasola a immortalisé les images d'indigènes zapatistes avec leurs sandales grossières et leurs grands sombreros, mangeant dans la luxieuse Casa de los Azulejos, ayant chassé du lieu les aristocrates distingués qui le hantaient traditionnellement.

Une erreur sur cette page ?