Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE

La crise de la zone franc

· Inprecor n° 378, mars 1994 · p. 32-35 · 3 552 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

France Économie mondiale Afrique

Le 11 janvier 1994, à Dakar, une conférence des pays membres de la zone franc entérinait une dévaluation de 50 % du franc CFA (Communauté financière africaine). La nouvelle parité était fixée à 1 franc français pour 100 francs CFA, au lieu de 50 francs CFA dans le passé. Pour comprendre l'ampleur du choc ainsi provoqué dans ces quatorze pays, il suffit de rappeler que le dernier changement de parité entre le franc français et le franc CFA datait de 1948 (1). Claude GABRIEL

A peine la décision était-elle

rendue publique que les prix de détail se sont mis à grimper. Au Togo, par exemple, le sac de riz de 50 kilos a brutalement augmenté de 55 % et le kilo de sucre de 120 %. Dans la plupart des capitales, les commerçants ont fermé boutique ou ont refusé de vendre des produits d'importation afin de s'assurer une confortable plus-value sur leurs

Les produits français constituent, en effet, une part prépondérante des achats extérieurs de ces pays. La France y écoule chaque année à peu près 18 milliards de francs de marchandises (2) et elle y représente en moyenne entre 60 % et 75 % de l'investissement étranger. La dévaluation du franc CFA produit donc une énorme augmentation des prix, non seulement pour tout ce qui concerne les biens intermédiaires et les biens d'équipement mais aussi pour de nombreux produits alimentaires courants. Les effets sociaux en seront considérables. L'augmentation du prix des médicaments et des frais de santé sera l'une des pires conséquences de cette

La dévaluation du franc CFA était discutée depuis des mois. La surprise feinte des dirigeants africains n'en n'est qu'un peu plus démagogique. Le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale considéraient depuis des années que

AFRIQUE la "surévaluation" du franc CFA limitait les objectifs macro-économiques des plans d'ajustement structurel. La Banque mondiale avait ainsi cessé ses versements aux pays de la zone et imposait à l'Etat français de colmater les brèches. En 1992 et 1993 celui-ci a dû débourser plus de 4 milliards de francs pour la seule dette des pays de la zone franc envers le FMI et la Banque mondiale.

Une décision attendue

Mis sous pression, le gouvernement français était depuis plusieurs mois divisé sur la mesure à prendre. Deux politiques étaient en balance. La première permettait le maintien de la parité à condition de pouvoir imposer une plus forte réduction des effectifs de la fonction publique, une baisse des salaires et un effort de compétitivité sur les marchés extérieurs (3).

Elle eut longtemps les faveurs de Paris, du gouvernement socialiste ou de celui de la droite, à partir de mars 1993. Mais elle impliquait une aide financière que la France ne pouvait garantir seule et une rigueur budgétaire de la part des régimes africains que personne ne pouvait plus espérer. La seconde solution, celle de la thérapie de choc par la dévaluation, fut donc choisie, à la satisfaction du FMI.

La crise de la zone franc n'est pas récente. Longtemps considérée comme un facteur de stabilité par rapport aux autres

Tude

Etats africains elle n'a pourtant pas empêché les effets de la crise internationale et leur forme spécifiquement africaine.

Dans les pays du franc CFA, le revenu par habitant a baissé de 40 % depuis le milieu des années quatre-vingt. Leur dette à moyen et long terme s'élève à 98 % du PIB, et à 115 % pour les quatre pays « à revenu intermédiaire » que sont le Cameroun, le Gabon, la Côte-d'Ivoire et le

En Côte-d'Ivoire, la charge de la dette extérieure est passée de 28 % des exportations en 1988 à 39 % en 1990, et au Cameroun de 15 % à 22 %. La part de l'endettement auprès de la Banque mondiale et du FMI étant, par ailleurs, de plus en plus importante, le volume de ce qui serait réaménageable devant le Club de Paris en

1) Treize pays d'Afrique se voient appliquer une dévaluation de 50 % : Bénin, Burkina, Cameroun, Centrafrique, Congo, Côte-d'Ivoire, Gabon, Guinée-Equatoriale, Mali, Niger, Sénégal, Tvhad, Togo. Le quatorzième, les Comores, dévalue de 25 %.

2) Le total des exportations françaises sur tout le continent africain, Afrique du Sud et pays arabes compris, s'élevait à 81 milliards de francs en 1992 avec un taux de couverture des importations de 137,2%.

3) Au Sénégal, par exemple le gouvernement a imposé une baisse de 4 % des salaires du privé et de 15 % dans la fonction puplique. D'importance réactions syndicales s'en étaient suivies. Voir Inprecor numéro 375, décembre 1993.

4) L'essentiel de la dette extérieure est dû à des créanciers publics (90 % pour le Congo). La dette intérieure de l'Etat ivoirien dépasse 1 200 milliards de francs CFA et celle de l'Etat camerounais 1 000 milliards.

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Jusqu'au milieu des années 80, la zone CFA demeurait attractive, y compris pour des pays,n'étant pas d'anciennes colonies françaises (5). Elle garantissait une stabilité monétaire et un pouvoir d'achat extérieur quand l'inflation faisait des ravages dans d'autres pays africains. Mais la baisse durable des cours mondiaux des produits primaires que ces pays exportent l'a peu à peu emporté sur le reste. L'avantage comparatif perdit encore un peu plus de son effet lorsque d'autres pays africains mirent en œuvre des dévaluations agressives pour gagner quelques parts à l'exportation (6) et que le franc français s'apprécia par rapport à d'autres devises.

Recettes libérales

La zone franc est entrée en crise dès la fin des années quatre-vingts. Parmi les symptômes, la fuite des capitaux que les deux banques émétrices de CFA(voir encadré page 34) chiffrent à 442,7 milliards de francs CFA pour la seule année 1992 (7). La convertibilité et la transférabilité illimitées permettaient en effet tous les trafics. Les groupes au pouvoir, mais aussi des commerçants et divers réseaux de marché noir, ont contribué à cette hémorragie, soit pour se prémunir contre l'instabilité sociale dans leur pays soit pour réaliser des plus-values sur les changes ou encore pour se fournir à bon compte dans les pays limitrophes.

Le 2 août 1993, les autorités monétaires des deux sous-régions, l'Union monétaire de l'Ouest africain (UMOA) et la Banque des Etats d'Afrique centrale (BEAC), décidaient de suspendre le rachat des billets exportés à l'extérieur des Etats de la zone CFA. Le 17 septembre, ce sont les Etats membres de la BEAC décidaient même de ne plus racheter de billets CFA exportés dans les pays de l'UMOA. La transférabilité illimitée était de facto remise en question ainsi que la solidarité monétaire entre les deux groupes d'Etats membres. Les maîtres d'œuvre de ces décisions, la Banque de France et le gouvernement français, essayaient alors de parer au plus pressé. Mais rien n'y fit et, avant même la fin 1993, la dévaluation était programmée.

La politique du FMI et de la Banque mondiale se fonde sur la recherche toute théorique de la compétitivité à l'exportation. Jugeant que la rigidité de la zone franc produit des salaires trop élevés et alourdit les coûts, les institutions de Bretton-Woods prétendent que la dévaluation va favoriser les exportations et rétablir la

Ce qui est certain, pour le moment, c'est que la dévaluation va permettre une reprise des financements extérieurs du fait de la levée du blocage de la Banque mondiale. D'autre part, la vague de privatisation, imposée par le FMI, devrait être favorisée par le fait que les dizaines d'entreprises concernées voient leurs actifs perdre 50 % de leur valeur. Mais tout cela n'a, pour le moment, pas grand chose à voir avec la "compétitivité extérieure" ! Et, contrairement à ce qui est affirmé, la mesure prise le 11 janvier ne va pas alléger la charge de la dette extérieure mais plutôt l'aggraver en monnaie nationale, c'est-àdire en francs CFA.

Quant à favoriser les exportations, il faudrait pour cela tout autre chose qu'une simple opération sur les taux de change. Car c'est toute l'Afrique noire dont le commerce extérieur est aujourd'hui marginalisé (8). La plupart des produits primaires n'ont plus la place qu'ils avaient précédemment dans l'industrie mondiale. Les changements brutaux dans la division internationale du travail ont poussé beaucoup de pays africains aux marges de l'économie mondiale. Enfin, la crise de la demande et l'irrégularité des marchés alimente le délabrement de ces pays (9).

Soumission politique extrême Si les taux de change jouaient un rôle si fondamental pour sortir de la crise en Afrique, on ne comprend pas pourquoi les Etats non-membres de la zone CFA connaissent à peu près les mêmes difficultés sociales et économiques. Comment se fait-il, que le système Stabex et les accords commerciaux de la Convention de Lomé — qui s'adressent à la quasi-totalité des Etats d'Afrique noire — ne puissent plus corriger la détérioration des termes de l'échange?

C'est que l'extrême soumission politique de l'Afrique noire et la nature essentiellement primaire de ses exportations réduisent à peu de choses les théories libérales du FMI, de la Banque mondiale et du gouvernement français. D'ailleurs c'est sans attendre, que la dévaluation multiplie par deux le prix des intrants que ces pays doivent importer. La très grande faiblesse, pour ne pas dire plus, de leur capacité de substitution des importations de biens durables va par conséquent reporter intégralement le renchérissement de ces achats sur les coûts généraux.

Dans les années quatre-vingts d'autres pays africains se sont infligés de fortes dévaluations. Or, généralement, plus la dévaluation était forte, plus les prix réels payés aux producteurs ont baissé. Si cette tendance se reproduit aujourd'hui dans la zone franc, c'est le monde rural qui va en

En savoir plus sur la zone franc a zone franc a été créée officielleo franc français fut devalue et que ment le 29 décembre 1945 quand furent créés des francs coloniaux. Les taux de dévaluation étant différents, il apparut un "Franc des Colonies françaises d'Afrique" (CFA) et un franc des colonies françaises du Pacifique (CFP

La valeur du franc CFA fut revue plusieurs fois et fixée en octobre •1948 à 2 FF. Il ne fut pas concerné par la création du "nouveau franc" francais (1 nouveau franc pour 100 anciens)

en décembre 1958, et il passa donc à

0,02 franc. Au moment des indépendances, les lettres CFA devinrent

«Communauté financière africaine»

Deux institutions émettent les francs

CFA : TUMOA le siège est à Dakar au

Sénégalet la Banque des Etats d'Afrique centrale (BEAC), dont le siège est à Yaoundé au Cameroun. Il y a

La zone fonctionne suivant plusieurs principes dont :

• La garantie de la France de la convertibilité de la monnaie,

• le libre transfert à l'intérieur de la zone, notamment entre la France et les pays africains.

Cette convertibilité et cette transférabilité illimitées sont garanties par la

Banque de France. En retour les comptes d'opération sont tenus en francs français et toutes les transactions vers l'extérieur sont centralisées à

Paris. Ils sont crédités en francs francais quand les pays cèdent leurs devises au Trésor français. Ils s'engagent à verser au compte d'opération une grande partie (65 %) de leurs disponibilités extérieures.

En échange un pays peut s'approvisionner en francs français, monnaie convertible, au-delà de ses avoirs nets.

Le solde créditeur est garanti en cas de dévaluation du francs français mais rien ne garantit le risque de change des opérateurs privés.* C.G.

5) Tel le cas de la Guinée-Equatoriale, ancienne colonie espagnole.

6) Principalement le Nigeria et le Ghana.

7) Soit près de 10 milliards de francs.

8) L'Afrique dans sa totalité pays arabes et Afrique compris représentait (en 1992) 2,9 % des importations des pays de l'OCDE et 2,7 % de leurs exportations. Voir Marché tropicaux, 13 juillet 1993, Paris.

9) Dans un pays comme la Côte-d'Ivoire le retour des prix du café et du cacao au simple niveau de 1988-89 couvrirait deux fois et demie le service de la dette auprès des institutions de Bretton-Woods et la moitié du service total de la dette. Marchés tropicaux, 16 juillet 1993, Paris.

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payer le prix fort. Mais pourquoi s'inquiéter ? Le directeur général du FMI, le Français Michel Camdessus, qui a participé à la conférence de Dakar, n'a-t-il pas déclaré : « Je dis ma confiance dans ce nouveau taux de change d'autant plus qu'il sera appuyé dans chaque pays par un programme d'ajustement ».

Ces fameuses mesures d'accompagnement sont au nombre de quatre. La première consiste en des négociations bilatérales pour des crédits stand-by dont le total s'élèverait à 9 ou 10 milliards de dollars. Ensuite, pour faire face au choc sur les prix, chaque Etat se verrait accorder, selon sa situation et pour un certain temps, une aide financière pour subventionner deux ou trois produits de première nécessité. La troisième mesure est "offerte" par la France : elle efface près de 25 milliards de francs de dettes bilatérales.

Enfin, il est fait grand cas d'un important projet d'intégration régionale. Déjà, une loi unique sur les assurances et un droit commun des affaires ont été paraphés pour, paraît-il, aider au développement d'une économie intégrée entre les pays de la zone franc. Le ministre français de l'Economie, Edmond Alphandéry, a pu déclarer sans vergogne que « les pays de la zone franc se trouvent dans un processus inverse de celui de l'intégration européenne, ils ont déjà de facto une union monétaire et il leur faut réaliser l'union économique, un grand marché unique en quelque sorte » (10). Encore faudrait-il dire de quelle intégration il peut s'agir pour des économies aussi chétives et aussi peu industrialisées. L'évolution du droit favorisera, sans doute, quelques échanges nouveaux et aussi quelques rapines supplémentaires. Mais il doit y avoir une raison autrement plus importante que le "droit des affaires" pour que ces pays, membres d'une même zone monétaire depuis l'époque coloniale, n'échangent encore aujourd'hui que 10 % de leurs exportations entre eux.

Cela n'empêche pourtant pas les optimistes appointés du FMI de garantir l'avenir. Selon leurs prévisions, reprises par le gouvernement français, la croissance de ces pays pourrait atteindre 4 à 5 % dès 1995. Un peu de poudre aux yeux pour calmer les esprits.

Le prix de la dépendance

La dévaluation du franc CFA est bien plus qu'une simple mesure technique. La majorité des entreprises françaises engagées en Afrique étaient d'ailleurs hostiles à la dévaluation (11). On ne peut donc prétendre que la mesure monétaire est faite pour favoriser de simples intérêts mercantiles français. En réalité, c'est l'Etat qui décide de réduire les coûts de sa domination politique en Afrique et qui estime qu'il doit faire plus d'efforts pour l'investissement en Afrique australe ou en Asie. C'est donc bien une page de la politique française en Afrique qui est tournée. Le Premier ministre, Edouard Balladur, l'avait dit sans fard le 23 septembre 1993 dans le journal Le Monde : « Seuls les pays qui auront engagé avec courage une indispensable politique de redressement pourront désormais compter sur un soutien durable de la France, mais aussi de la communauté internationale... Mais nous ne pourrons plus intervenir si certains pays préfèrent rester à l'écart de la communauté financière internationale et des règles de bonne gestion... Cela signifie que nos partenaires africains doivent s'efforcer de couvrir par leurs recettes fiscales et douanières, qui font trop souvent encore l'objet d'évasion ou de non-recouvrement, les dépenses de fonctionnement de leurs Etats ».

Voilà un argument beaucoup plus politique que la simple mention de la "surévaluation" du franc CFA. Le Premier ministre français "découvre" que l'aide internationale, et donc l'aide française, s'évaporent à cause de la corruption et de la gestion privée du bien public que s'assurent les diverses cliques au pouvoir. Il faudrait, maintenant, couper le robinet et imposer la rigueur budgétaire, la "vérité des prix" par la perte de pouvoir d'achat du franc CFA participant à ce grand dessein moral.

Imposture criminelle

Cela n'est pourtant rien d'autre qu'une imposture criminelle. Les diverses institutions qui perdent patience par rapport à la "gestion africaine" ont malheureusement joué le jeu durant plus de vingt-cinq ans. Tout était permis au nom de la stabilité des pouvoirs, de la lutte contre la "subversion" et de la tradition "africaine" des chefs, revue et corrigée à Washington, Paris ou Londres. Ainsi furent soigneusement alimentées les caisses privées des familles régnantes. La prédation des biens publics fut un mode de domination accordé par les puissances de tutelle et ce n'est certainement pas une découverte pour un Premier ministre français que les coûts de transaction pour de gros marchés d'équipement ont toujours inclu le prix de la corruption d'un ministre ou d'un chef d'Etat.

On ne fait pas aussi facilement table rase du passé. La France n'a-t-elle pas continué à protéger des personnages aussi peu recommandables qu'Eyadema au Togo, Biya au Cameroun ou Diouf au Sénégal en fermant les yeux sur leurs trucages électoraux ? Les récentes obsèques de l'Ivoirien Houphouët Boigny n'ont-elles pas témoigné de cet enchevêtrement de complicités et de dettes mutuelles avec la présence de Mitterrand, de Chirac, de

10) Le Monde, 22 septembre 1993.

11) 86 % selon un sondage du conseil des investisseurs français en Afrique.

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Giscard d'Estaing et d'une multitude d'hommes politiques français sous la coupole de la cathédrale de Yamoussokro, plus grande que celle de Saint-Pierre-deRome et construite par le défunt au détriment des caisses de l'Etat ivoirien ?

On notera, d'ailleurs, sans surprise que, malgré ses professions de foi sur la démocratie comme facteur de développement, le gouvernement français n'a pas proposé d'accompagner la dévaluation du franc CFA par le gel des fortunes détournées et placées en France par les divers régimes coupables de détournement. Cela aurait pourtant été d'une rare efficacité pour reverser à ces pays des sommes colossales sous forme de projets sanitaires

L'hypocrisie est à son comble, car l'on inflige aujourd'hui aux populations une mesure que l'on voudrait bien déguiser en sanction contre ces régimes de bandits, qui ont proliféré durant trente-cinq ans avec la bénédiction de Paris. Après tant d'années, on annonce benoîtement que « (...) la France ne pouvait plus, toute seule, continuer à supporter les problèmes de l'Afrique (...) La France ne peut pas payer les dettes de l'Afrique, elle ne peut pas relancer l'économie de ces pays ; c'est aussi le problème des Africains et de la communauté internationale » (12).

Que faire de la zone franc ?

Le franc CFA est dévalué mais la zone franc demeure. Il a été décidé de ne pas laisser, pour le moment, chaque Etat négo-

LA ZONE FRANC EN AFRIQUE de la BCE AO cone a emission de la B E.A.C cier ou décider de la parité de sa monnaie Beaucoup de journaux africains ont dénoncé, après la conférence de Dakar, ce qu'ils ont appelé la "trahison" ou le "lâchage" de la France. Mais cette zone monétaire est-elle aussi innocente qu'elle y paraît ? Certes, elle a, durant des années, permis une certaine stabilité financière et budgétaire de ses membres (13). Mais, en retour, ceux-ci l'on payé d'une incroyable dépendance commerciale et technologique envers la France. Il n'y avait en effet aucun risque de change à se fournir sur le marché français puisque le franc CFA n'était que le franc français sous une autre forme. En revanche, se fournir ailleurs constituait toujours un risque inutile à courir. La zone franc ne se comprend, par ailleurs, que dans son contexte politique de dépendance plus large, avec les accords de défense et de coopération militaire, avec l'institution de la francophonie, avec l'encadrement "technique" des ministères par des fonctionnaires français, etc (14).

Il fallait donc déjà avoir dans le passé une conception critique de la zone franc et ne pas la considérer comme un simple fait accompli.Il faut, d'ailleur, souligner que la recherche d'un véritable développement social et démocratique, d'une rupture avec le passé colonial et de la lutte contre la misère finirait toujours, à moyen terme, par imposer la redéfinition de l'instrument monétaire. Il n'est donc pas si simple, aujourd'hui, de regretter le bon vieux contrôle paternaliste de la France et de dénoncer le "lâchage" de celle-ci. La dévaluation n'est que l'ultime avatar de la dépendance économique et politique contenue dans le principemême de la zone CFA. Les partenaires ne sont pas égaux et la preuve est définitivement faite que les institutions de la zone fonctionnent bel et bien sous la tutelle politique de Paris. Maintenant que la décision du 11 COMORES janvier a été clairement imposée à la majorité des gouvernements africains, il sera bien difficile de prétendre, comme par le passé, que la France n'a aucun pouvoir de veto dans les deux institutions émettrices.

Les oppositions politiques les plus radicales ne devraient donc pas en rester à un jugement sur la parité de leur monnaie. Ce qu'il faut, c'est retrouver le fil d'une critique globale de la dépendance et de la toute puissance française. Alors que la dévaluation était à l'ordre du jour depuis des mois, on ne peut que regretter l'absence de toute réunion syndicale ou politique qui aurait regroupé des forces capables de proposer un début de riposte aux diktats impérialistes. *

Paris, 17 février 1994

12) Michel Roussin, ministre de la Coopération. Le Monde, 1er février 1994

13) Les pays qui décidèrent d'en sortir tout en mainte nant les mêmes orientations socio-économiques ont rapidement dû faire machine arrière.

14) Sur la francophonie voir Inprecor numéro 375 de décembre 1993. Lire aussi l'exellent article d'Antoine Glaser et Stephen Smith dans Libération du 1er février 1994, «Les nouveaux Blancs aux commandes de l'Afrique».

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