La progression du chômage est continue en France depuis 1990, qui marque la fin de la courte période de trois ans, durant laquelle la reprise économique avait permis une accalmie sur le front de l'emploi. Les chiffres officiels sont, fin 1993, de 3 800 000 chômeurs, soit près de 12% de la population active. Cela place la France en deuxième position derrière l'Espagne des pays de l'OCDE. Christophe MATHIEU
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celles qui ne sont pas comptabilisés où sont multiples formules de "petits boulots" mis en place par les gouvernements successifs. On atteint ainsi 5 millions de personnes.
Avec les salariés obligés d'accepter des contrats à temps partiel — des femmes pour l'essentiel — ou les contrats à durée déterminée (contrats de 3, 6 ou 12 mois seulement), c'est le tiers de la population salariée qui est au chômage ou dans une situation d'emploi précaire.
15 ans de chômage massif ont des conséquences dans tous les domaines de la vie sociale. La pauvreté atteint des couches de plus en plus nombreuses.
En 1993, 670 000 personnes étaient en France (colonies exclues) bénéficiaires du Revenu minimum d'insertion (RMI), en progression de 20% par rapport à l'année précédente (1). Etre bénéficiaire du RMI veut dire que son revenu global, toute allocations comprises, est de 2 400 FF par mois... Le nombre de sans-logis ne cesse de monter : 200 000 personnes en 1993. Et c'est aujourd'hui la santé qui est menacée. Les mesures d'économies engagées pour limiter le déficit de la sécurité sociale
FRANCE aboutissent à ce que des franges de plus en plus nombreuses de la population ne bénéficient plus de possibilité de soins. Les conséquences sont dramatiques : recrudescence de la tuberculose et d'autres maladies infectieuses.
La montée du chômage et de la misère pèsent lourdement sur la condition des salariés. Les salaires sont bloqués : en 1993 la masse des rémunérations distribuées par les entreprises devrait être en baisse ; et les conditions de travail ne cessent de se dégrader.
Réagir !
L'état d'esprit de l'opinion est en train d'évoluer. Durant la décennie des années 80 une fraction significative de la population pensait que la priorité devait être donnée aux entreprises, et qu'une phase de rigueur était nécessaire pour rétablir les équilibres économiques. L'échec, sur le terrain de l'emploi, de ces politiques et des divers plans sociaux mis en place par les gouvernements successifs a mis à mal ces arguments. Peu à peu émerge, à une large échelle, l'idée qu'il faut une autre logique, qui mette au premier plan la lutte contre le chômage, la misère et les exclusions.
Les débats politiques de ses derniers mois témoignent de ces évolutions. Les écologistes ont tions au parlement, en mars 1993 - à popu-
ACI
masse l'ancienne proposition syndicale de réduire massivement le temps de travail pour s'attaquer au chômage. Les thèses écologistes accompagnaient la réduction du temps de travail d'une réduction des salaires moyens et élevés (à partir de 1,8 fois le salaire minimum). Elles suscitèrent une certaine inquiétude chez des salariés qui notaient, dans le même temps, l'avancée de contrats d'entreprises liant réduction du temps de travail et pertes de salaires équivalentes pour tous : l'argument utilisé étant à chaques fois la menace de licenciements au cas où de telles mesures ne seraient pas appliquées.
Le débat rebondit au sein même des partis de droite, grands vainqueurs des dernières élections, en mars 1993. Une fraction des parlementaires proposa la semaine de quatre jours ou la semaine de 32 heures, avec une diminution partielle des salaires. Si le débat fit long feu — la grosses majorité des députés de droite furent sensibles aux arguments traditionnels selon lesquels « en période de crise il vaut mieux travailler plus » —, la vie politique fut polarisée pendant plusieurs semaines par ce débat.
Ce débat sur la semaine de quatre jours se concentra essentiellementdans le
1) Le RMI est un revenu accordée par l'Etat aux personnes n'ayant aucun revenu (les personnes qui sont au chômage depuis trop longtemps pour percevoir des allocations par exemple) et s'élevant à 2 400 francs pour un adulte sans enfants. Il ne faut pas le confondre avec le SMIG, le salaire minimum. Le gouvernement est actuellement en train de mettre en place un "SMIG-jeune" qui permettrait aux patrons de sous-payer les jeunes qu'ils embauchent en prétextant que les jeunes auraient besoin d'un "tuteur" assurant leur formation dans l'entreprise.
monde politique, mais il eut lieu alors que les luttes sociales se réactivaient - avec par exemple une grève dure à la compagnie aérienne Air France, avec finalement l'abandon du plan gouvernemental de retructuration, le retrait de projet gouvernementaux à France Télécom, à Bull, la grande société informatique française, ainsi qu'à l'université... La fin de l'année 1994 fut marquée par une reprise de l'activité sociale, et surtout par une série de succès qui commencèrent à redonner confiance à un monde salarié qui n'avait connu qu'une succession de défaites et de reculs. La dernière victoire importante ayant eu lieu sur le terrain de l'école où le gouvernement fut contraint de retirer une projet de loi favorisant l'école libre après une manifestation de près d'un million de personnes le 16 janvier 1994 !
Mais le poids du passé pèse encore.
Sur le terrain de l'emploi, toutes les luttes ont un caractère défensif : luttes contre les licenciements, comme dans les chantiers navals de la région marseillaise ; luttes contre les suppressions d'emplois comme à La Poste... Quant au mouvement syndical, il n'a pas surmonté sa situation de faiblesse et de division profonde. La France a probablement la lanterne rouge en Europe avec un taux de syndicalisation compris entre 5 et 10 % de la population salariée...
Une démarche originale
C'est devant cette situation que des syndicalistes, regroupés au sein du réseau "Collectif" (voir encadré ci-contre) , ont proposé la création d'Agir ensemble contre le Chômage (AC!).
La création d'AC! part du constat que le mouvement syndical n'aurait pas à lui seul la force et la crédibilité — à la différence de l'Allemagne dans les années 80, ou l'IG Metal avait réussi une mobilisation exemplaire sur la réduction du temps de travail - d'être seul à lancer un mouvement offensif contre le chômage et pour la création d'emploi.
AC! entend prendre le problème sur le terrain politique, en s'adressant à l'ensemble de la société. Il s'agit de regrouper syndicalistes, structures syndicales, membres d'associations, en particulier d'associations de chômeurs, intellectuels et tous les individus ayant à cœur de construire une mobilisation de longue haleine pour faire avancer une idée : « la situation ne peut plus durer, il faut changer de logique et imposer des mesures radicales pour inverser les tendances actuelles » (1).
Dès le début, AC! a réussi à regrouper un large arc de force : aux syndicats et aux associations de chômeurs se sont associés la Ligue des Droits d' l'Homme, la Confédération Syndicale des Familles (de sensibilité chrétienne), et toute une série d'associations.
La réduction massive du temps de travail est le premier objectif. La durée du travail a baissé régulièrement en France. Sauf depuis 1982, où ce mouvement a été interrompu. Toutes les études montrent que la réduction du temps de travail est une condition indispensable à la création d'emploi (le passage à 35 heures créerait de 1 à 1,5 millions d'emplois). Ne compter, comme certains secteurs syndicaux,
1) Au début de la crise, dans les années 70, les confédérations syndicales, en particulier la CGT et la CFDT, tentèrent d'organiser les chômeurs dans des "comités de chômeurs" rattachés à leur confédération. Ces initiatives, qui connurent un succès limité, s'arrêtèrent dans les années 80 pour deux raisons principales : l'absence de volonté des confédérations qui soutenaient le gouvernement de l'époque, et la montée d'un chômage structurel qui distanciait les liens entre le monde des salariés et celui des chômeurs. Aujourd'hui plus d'un millions de chômeurs sont au chômage depuis plus d'un an : se rattacher au syndicalisme n'a plus guère de sens pour eux, pas plus qu'il n'en a pour des jeunes en situation de précarité qui se sont guère attirés par un syndicalisme vécu comme institutionnel et vieillot.
Des associations de chômeurs se sont donc développées dans les dernières années. A l'origine existait le "syndicat de chômeurs", dont est issu, aujourd'hui, le MNCP (mouvement national des chômeurs et précaires) qui participe à AC! et le mouvement "Partage", animé par le fondateur du syndicat de que sur la reprise économique est un leurre : il faudrait un taux de croissance de
5 à 10% pour créer massivement des emplois, ce qui est impensable dans un pays comme la France aujourd'hui.
Le financement de cette réduction du temps de travail doit se faire par un autre partage des richesses. Le texte d'appel initial d'AC!, signé par plus de cent syndicalistes, chercheurs et responsables d'associations, donne quelques pistes.
Lors des assises nationales d'AC! qui réunirent plus de 600 personnes les 15 et 16 janvier, un plan de mesures d'urgence a été adopté. Ces mesures visent, dans les chômeurs, Maurice Pagat. Partage met au premier plan de ses revendications le partage du travail et des revenus (revenus salariaux inclus) ce qui rend ses relations avec le monde salarié assez difficile. Il existe également l'APEIS (association pour l'emploi, l'information et la solidarité des chômeurs et travailleurs précaires) créé en lle de France, le plus souvent à l'initiative des municipalités communistes. Le président de l'APEIS est signataire de l'appel constitutif d'AC!.
Il existe enfin, surtout, en province, un grand nombre d'associations locales non fédérées nationalement. Globalement, les associations de chômeurs sont faibles et éparpillées. La construction d'un fort mouvement national de chômeurs et précaires, travaillant avec les syndicats de salariés est un des enjeux du développement d'AC!. Quant les comités AC! grossissent, avec une présence massive, voire majoritaire, de chômeurs, ceux-ci exigent de ne pas rester à la remorque de forces syndicales organisées, il faut donc leur donner les moyens d'une structuration autonome.
entreprises, à s'opposer aux licenciements, en exigeant un moratoire sur tous les licenciements jusqu'à l'application d'une loi cadre sur les 35 heures (3). Elles exigent de l'Etat qu'il montre l'exemple en arrêtant toutes les mesures de suppressions d'emplois dans les administrations, services publics ou entreprises nationalisées. Ces mesures cherchent aussi à inverser la logique d'exclusion à l'œuvre actuellement.
La marche nationale
D'où l'exigence de mesures de revalorisation des allocations chômage et du revenus minimum d'insertion. mesures pour le droit au logement, à la santé, ou aux transports gratuits pour les chômeurs.
Sur le long terme, l'objectif d'AC! est de reconstruire une solidarité basée sur la mobilisation entre salariés chômeurs et précaires.
Pour tout cela, il faut instaurer un rapport de force national.
L'initiative lancée par AC! est de réaliser une marche nationale, à travers toute la France, en avril et mai 1994. Cette - ou plutôt ces marches - démarreront début avril. Il y en aura cinq principale, plus des marches adjacentes. Les marcheurs traverseront le plus d'agglomération possible, pour converger vers Paris le 29 mai.
Cette initiative, qui devrait avoir un très grand impact national, sera l'occasion de concrétiser le rapport de force et d'avancer dans les objectifs d'AC!
Paris, 24 février 1994
3) Le formulation de cette revendication a fait l'objet de nombreux débats. Des syndicats, divers courants et militants politiques estiment que la réduction du temps de travail doit se faire sans perte de salaire. D'autres posent la question des hauts salaires.
Part de revenu perçue par le cinquième le plus pauvre
Japon (1979) 8,7%
Pays-Bas (1981) 8,3 %
Belgique (1977) 7,9 %
Suède (1981) 7,4%
Royaume Uni (1979) 7,0 %
Suisse (1978) 6,6 %
Italie (1977) 6,2 %
Etats-Unis (1980) 5,3 %
Canada (1981) 5,3 %
France (1989) 5,5%