Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PALESTINE

Faux naïfs et vrais naïfs

· Inprecor n° 379, avril 1994 · p. 36 · 914 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Palestine et Israël

Le massacre perpétré à Hébron par le colon sioniste enragé Baruch Goldstein, le 25 février dernier, a provoqué un profond malaise dans les rangs des partisans palestiniens des accords nterrogé par CNN quelques jours après l'évènement, Fayçal al-Husseini, le notable palestinien de Jérusalem, héritier d'une célèbre lignée aristocratique et représentant attitré de Yasser Arafat dans les Territoires occupés, déclarait sur un ton faussement ingénu que «la vie a introduit un fait nouveau dans la situation», qui rendait nécessaire un réglement de la question des colonies israéliennes avant la poursuite du processus de paix.

Aura-t-il fallu l'acte criminel d'un fanatique de l'extrême-droite sioniste pour «introduire» la nécessité de traiter une question aussi flagrante que celle des implantations sionistes dans les territoires palestiniens occupés en 1967 ? Cette question était d'ailleurs bien présente dans les accords de Washington : ceux-ci stipulent, en effet, que les colonies feront l'objet de négociations ultérieures, au plus tard à partir de la troisième année de la période intérimaire que doit inaugurer le retrait partiel de l'armée israélienne de la bande de Gaza et de Jéricho. Entre-temps, «l'autorité palestinienne» n'a aucun droit de regard sur ces colonies. Ainsi, les accords doivent-ils mettre en place une administration palestinienne, contrôlant les Palestiniens des Territoires à l'aide d'une «puissante police», agissant en «coordination» avec l'armée d'occupation israélienne, et ce avant même de négocier le statut des implantations sionistes et la présence de cette armée d'occupation.

Dans ces conditions, disait l'opposition palestinienne, ces accords ne peuvent aboutir qu'à des bantoustans où la police palestinienne sera chargée de réprimer les luttes de ceux qui agissent pour le démantèlement des colonies et le retrait total des occupants. Même pas des bantoustans, précisait cyniquement un responsable israélien, puisque ces derniers sont censés être des «États indépendants», tandis que cette prétention est refusée à «l'autorité» palestinienne par les accords.

Alors, mieux vaut tard que jamais ? La

Palestine signés à Washington, le 13 septembre 1993

Salah JABER direction de l'OLP aurait-t-elle découvert, quand il est encore temps, qu'il est nécessaire de «régler» le problème des implantations avant de mettre sur pied la coopération avec l'armée d'occupation ? Il fallait être vraiment naif pour le croire.

Nouveaux reniements

Pour quiconque aurait pensé que la direction Arafat allait enfin exiger le démantèlement des colonies, al-Husseini s'empressait d'ajouter, dans son entretien avec CNN, que ce qu'il réclamait était simplement que «la protection des implantations soit du seul ressort de l'armée israélienne» (et non des colons eux-mêmes). Arafat ajoutait, à partir de Tunis, qu'il fallait impérativement déployer des observateurs internationaux dans les Territoires, conformément à ce que prévoyaient les accords du 13 septembre.

La direction de l'OLP, dont la corruption bureaucratique le dispute en profondeur à sa capitulation politique devant les ennemis de son peuple, était parvenu la veille du massacre d'Hébron à un accord avec Rabin-Pérès sur le retrait israélien de Gaza, prévoyant non seulement le maintien des implantations et exploitations agricoles sionistes à l'intérieur de ce territoire exigu, mais aussi le maintien de l'armée d'occupation pour assurer leur protection. Elle avait acquiescé également au contrôle israélien sur la voie d'accès au territoire de «l'autorité» palestinienne à partir de la Jordanie, symbole s'il en fut de ce statut de camps de concentrations à police interne que le pouvoir sioniste réserve aux territoires dont il retirera partiellement son armée. Aujourd'hui, la direction Arafat vient d'administrer la preuve, s'il le fallait, que ceux qui misent sur une «dynamique» qui l'amènerait à «dépasser» le cadre des accords qu'elle a conclu avec Rabin-Pérès et Clinton, dans le sens des droits nationaux du peuple palestinien, ne font que se repaître d'illusions.

Des illusions, une majorité des habitants des Territoires de 1967 en eut à profusion, au lendemain de la signature des accords. Arafat, bonimenteur comme à son habitude, leur promettait qu'il s'agissait d'un prélude immédiat à «l'État indépendant et souverain» ; il leur assurait des lendemains qui chantent, avec des dollars coulant à grands flots (sous la supervision de la Banque mondiale) ; en somme, le paradis à l'ombre de la Pax americana. Fallait-il s'étonner de la naïveté des crédules, ou, pire, s'en prévaloir pour soutenir encore la direction Arafat ? Avait-on oublié si vite l'immense illusion des masses égyptiennes accueillant Sadate triomphalement au retour de ses «initiatives de paix», et qui ne versèrent aucune larme de regret après son assassinat par les intégristes ?

Même alors, cela équivalait à faire fi de la grande majorité des Palestiniens qui vivent dans les camps de l'exil et qui, dès le début et à juste titre, se sentirent trahis par la direction de l'OLP. Or, aujourd'hui, c'est dans les Territoires occupés eux-mêmes que la cote de crédibilité et de popularité d'Arafat est en chute libre. Cette cote n'a d'ailleurs pas cessé de péricliter depuis les premiers accrocs postérieurs à la signature des accords. Récemment, Fayçal al-Husseini se faisait conspuer par des habitants d'Hébron, tandis que des portraits d'Arafat étaient brûlés, pour la première fois, dans des manifestations à l'intérieur des Territoires.

«Vous semblez impuissant. Que pouvez-vous faire?», demandait Newsweek (14 mars) à Arafat. Réponse de l'intéressé : «Il me suffit d'aller dans les rues et de dire franchement au peuple arabe, au peuple islamique, aux Palestiniens partout, que j'ai été trompé. Cela suffira. Vous verrez ce qui se passera.» Belle confession d'un charlatan qui sait qu'il ne dit pas la vérité et qui se fait encore des illusions, comme son prédécesseur Sadate, sur l'attachement affectif des masses à sa personne. •

28 mars 1994

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