Inprecor 1974–2004

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MAROC

Chronique d'une grève ajournée

· Inprecor n° 379, avril 1994 · p. 34-35 · 2 010 mots

Syndicalisme Maghreb Stalinisme Économie mondiale

L'article de notre correspondant au Maroc que nous publions ci-dessous décrit les circonstances ayant entraîné le report de la grève générale de février dernier. Nous en avons communiqué l'original arabe à la revue llal Amam qui le publie dans son dernier numéro. Khaled BEN YAHYA

'appel de la Confédération démocratique du travail (CDT) pour une grève générale au Maroc le 25 février 1994, puis sa décision de la reporter, à la dernière minute, expriment bien les contradictions de la société marocaine.

Autant l'appel à la grève constituait une réponse courageuse à l'accentuation de la crise que connaît le pays, autant son report traduit la faiblesse de la base syndicale et la nature d'une direction bureaucratique qui reste prisonnière de la politique conciliatrice de l'Union socialiste des forces populaires (USFP) à laquelle elle est affiliée.

Pourquoi la grève générale ?

Noubir Amaoui, le secrétaire général de la CDT, a expliqué que la raison de la grève «réside dans l'aggravation de la situation sociale de la classe ouvrière qui est caractérisée par une détérioration générale du niveau de vie de l'ensemble des salariés par suite de l'augmentation rapide des prix des produits de première nécessité , du blocage des salaires et de la faiblesse des mécanismes de compensation». Sans oublier le phénomène ravageur que constitue le chômage et qui touche aujourd'hui 25 % des Marocains ; en effet «il y a cinq millions de chômeurs au

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Maroc, y compris parmi les diplômés des facultés et des grandes écoles, et dix millions de citoyens vivent dans la pauvreté absolue».

Noubir Amaoui invoquait un certain nombre de facteurs contribuant à l'aggravation de la crise tels que :

— «La politique de licenciement , de suspension, de fermeture des entreprises». Selon les statistiques du Fonds national de sécurité sociale, 41 882 entreprises ont fermé ou ont fait faillite au cours de l'année 1990, 43 730 au cours de l'année 1991 et 47 116 en 1992.

- «La faiblesse du salaire minimum et la diminution des heures de travail». L'écart entre les revenus montre d'une façon incontestable le grand fossé qui sépare une bureaucratie corrompue au pouvoir, qui accapare toute sorte de privilèges afin de garantir la stabilité de la monarchie, d'un peuple qui souffre de plus en plus de la misère et de la soumission à l'oppression policière. Pour illustrer cette réalité dramatique il suffit de comparer le salaire d'un général dans l'armée (100 000 dirhams) d'un colonel ou d'un ministre (50 000 dirhams) au salaire minimum dans le secteur de l'industrie du commerce et des petits métiers (1 380 dirhams), ou, pire encore, dans l'agriculture (900 dirhams), sans compter que ce salaire minimum n'est pas applicable dans plus de 60 % des entreprises marocaines (1).

«Le non-respect des lois et des législations et l'atteinte aux libertés syndicales». En effet, la bourgeoisie tente aujourd'hui de démanteler ce qui reste des acquis sociaux, et ce, en conséquence directe de l'application rigoureuse des recettes du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM). Le déficit public ne cesse d'augmenter par suite de l'augmentation de la dette (qui atteint 23 milliards de dollars), fruit de l'échange inégal imposé par l'impérialisme et de l'extorsion de fonds par le roi et sa cour. Pour réduire ce déficit le FMI et la BM n'ont su recommender que la diminution des dépenses publiques par le blocage des salaires et le gel du recrutement dans la fonction publique. Ainsi, depuis l'application du plan d'austérité, on a réduit la création de nouveaux emplois à 15 000 en moyenne par an, dont une majorité est offerte par le ministère de l'Intérieur, alors que le Maroc, avec ses 26 millions d'habitants, ne dispose que de 7 100 médecins privés et publics.

Une telle situation ne peut avoir que des répercussions négatives sur l'activité syndicale, mais alimente en revanche le mouvement social dans quelques secteurs, qui n'ont plus rien à perdre en dépassant les consignes de la bureaucratie syndicale et en adoptant des formes de lutte plus combatives. Ce fut le cas avec les der-

1) 1 dirham = 0, 62 FF

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nières mobilisations qui ont pris la forme de grèves de longue durée et d'occupation des entreprises : la grève du transport urbain à Casablanca en 1992, qui a duré trois mois ; la grève de la mine d'argent à Imdhir dans le Sud qui a duré six mois ; le sit-in organisé par les travailleurs licenciés (plus de 600) de la Société de pêche qui a débuté en mai 1993 et qui continue toujours ; ou celui des 700 familles des ouvriers de la mine de Djebel Aouam depuis la fermeture de la mine au début de l'été.

Ces secteurs, devant le refus de la CDT de prendre en charge leurs revendications, ont exercé une forte pression sur la direction de la centrale syndicale, l'obligeant ainsi à organiser des formes de lutte permettant de contraindre le gouvernement à accéder à leurs demandes. C'est le sens de la déclaration d'Amaoui quand il dit qu' «au cours de la réunion du conseil national de la CDT, le 15 janvier 1994, la base a exercé une pression dans le but de trouver des solutions à tous les problèmes que connaît la classe ouvrière. Les interventions les plus sincères et les plus violentes venaient des victimes de l'oppression de classe dans plusieurs secteurs, notamment des ouvriers des mines, de la pêche et des travailleurs agricoles, et des secteurs du textile et du fer.» (2).

Fidèle à ses pratiques, le gouvernement a ignoré les demandes de la CDT d'ouvrir les négociations, et a interdit les manifestations pacifiques du 6 février 1994 auxquelles avait appelé la centrale syndicale ; ainsi il ne restait plus au syndicat qu'à lancer un défi courageux et à appeler à la grève générale pour le 25 février.

Initiative audacieuse mais...

On peut se demander alors pourquoi la direction de la CDT a fini par repousser la grève à une date indéterminée. La réponse à cette question découle des conditions de la préparation de la grève elle-même.

Le cadre général dans lequel s'est préparé la grève se caractérise par l'affaiblissement du mouvement syndical et le recul du mouvement social en général, qui se trouvent placés sur la défensive. De ce fait, l'appel à la grève générale n'est pas le fruit d'une croissance des grèves, d'une mobilisation sociale et d'une préparation psychologique des travailleurs à la bataille. Un tel climat n'a pas existé depuis la dernière grève générale du 14 janvier 1990 (3). Même les grèves qui ont eu lieu dans plusieurs secteurs (éducation, santé, PTT...) étaient décidées d'une façon bureaucratique pour des raisons politiciennes et n'ont induit aucune dynamique de lutte. Ainsi les années 1992 et 1993 ont été des années de «calme social» et ont permis au roi de poursuivre l'instauration des ses institutions «représentatives» sur la base d'une Constitution «amendée» qui lui confère tous les pouvoirs qu'il s'est déjà donnés avec les autres constitutions.

L'appel à la grève générale, lancée uniquement par la CDT constitue une initiative audacieuse, du fait qu'elle a permis de remettre en cause le consensus de l'opposition autour du palais. L'Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM) a refusé de participer à la grève en prenant le prétexte de sa date, et du fait qu'elle risquait de déranger les «leçons husseinistes» au cours du moi de Jeûne (Ramadan) ainsi que les préparatifs à la fête du trône le 3 mars (sic). L'UGTM est un syndicat courroie de transmission du parti nationaliste de l'Istiqlal, et a toujours joué le rôle de briseur de grève. L'UGTM a commencé à chercher une coordination avec la CDT une fois que l'Istiglal, après avoir participé à tous les gouvernements de Sa Majesté, s'est trouvé dans l'opposition au début des années 80, par suite des répercussions négatives ressenties par une partie de sa base (à savoir les secteurs de la moyenne bourgeoisie) en prise à l'application de la politique de libéralisme sauvage dictée par le FMI et la BM.

Au début de 1990, l'Istiglal et l'USFP (parti libéral populiste) se sont alliés afin de consolider leur place dans le jeu démocratique à la veille de l'échéance du renouvellement par le roi de ses institutions. En demandant l'amendement de la Constitution et un gouvernement issu du Parlement l'Istiqlal et l'USFP ont provoqué des remous politiques qui ont servi de toile de fond à la grève générale du 14 janvier 1990, au cours de laquelle les travailleurs et les marginaux ont exprimé à leur façon, le fait que les suppliques des libéraux ne servaient à rien face à la profondeur de la crise sociale.

Au lieu de s'appuyer sur cette mobilisation pour imposer la démocratie, l'Istiqlal et l'USFP, ont préféré protester auprès du roi, qui ne leur a accordé aucune attention, et ont fini par accepter la Constitution après avoir boycotté avec beaucoup d'hésitation le référendum de septembre 1992, par participer aux élections municipales qui ont eu lieu en octobre 1992 et parlementaires (juillet 1993) sur la base de la «nouvelle Constitution» sans aucune garantie quant à leur déroulement démocratique, ce qui n'a évidement pas empêché le pouvoir de recourir à la fraude et à la répression.

La nouvelle année a offert de nouveau à l'opposition de Sa Majesté l'occasion de continuer son œuvre de revernissage de la façade démocratique du régime de Tazmamart, en tournant le dos aux revendications légitimes des masses. Les partis qui la composent n'avaient ni la volonté ni le désir de durcir le ton en dehors de l'enceinte du Parlement, c'est pourquoi, et contrairement à la grève de janvier 1990, ils n'ont pas bougé le petit doigt pour mobiliser leurs associations et leurs journaux (4) et préparer la grève générale. C'est la raison pour laquelle, la CDT s'est retrouvée seule dans une impasse ce qui a obligé son bureau exécutif à reporter la grève.

L'appel à la grève générale avait mis le gouvernement dans une situation de panique générale tant il redoutait la désobéissance civile. Outre sa précipitation pour l'interdire, il a mobilisé tous ses mercenaires pour terroriser et provoquer les syndicalistes et les démocrates, a envoyé des télégrammes aux fonctionnaires, et a procédé dans les différentes villes marocaines à des campagnes d'arrestation, ainsi qu'à l'encerclement des locaux syndicaux en répandant la terreur. Il était clair que la faiblesse de la base syndicale lors des rassemblements syndicaux appelés par la CDT (5) ne permettait pas de relever le défi ainsi lancé et de faire face à la machine policière.

Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, la réalisation de la grève générale ne pourrait avoir qu'un effet négatif sur le mouvement social, et le mouvement ouvrier, qui a déjà accumulé une série de défaites. Il n'en demeure pas moins que son report d'une façon bureaucratique, sans donner la parole à la base sans consulter les syndicalistes aura aussi des effets négatifs car il vient renforcer la marginalisation des masses.

Casablanca, 2 mars 1994

2)- Le conseil national est composé des représentants de tous les secteurs syndicaux. C'est la plus importante instance de direction, mais elle délégue ses prérogatives aux bureau exécutif, ce qui permet à ce dernier d'adopter des position non conformes à la position majoritaire exprimée dans le conseil national.

3)- La grève générale du 14 janvier 1990 a été lancée par les syndicats, elle s'est transformée en révolte populaire. Dans quelques villes du Maroc, notamment à Fès, le pouvoir n'a pas hésité à recourir à la répression. Le bilan était lourd : 25 morts selon l'USFP, des centaines de blessés et des arrestations arbitraires.

4)- La presse de l'Istiklal s'est contentée de publier un interview d'Amaoui.

5)- Il est dit dans la déclaration du bureau exécutif de la CDT : « Par respect des demandes des partis de l'opposition nationale, et des syndicats frères le 23 février (...), et pour donner l'occasion aux différentes organisations de masse de participer effectivement à l'application de la décision de grève (...) et compte tenu des entretiens avec les organisations sœurs, nous déclarons le report de la grève générale à une date ultérieure, très proche. »

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