Dimanche 20 mars 1994, les électeurs tunisiens ont plébiscité le président Ben Ali pour un nouveau mandat de cinq ans, et désigné une Assemblée nationale toujours dominé par le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD — nouveau nom du Parti socialiste destourien après le coup d'Etat du 7 novembre 1987). Seule innovation : la présence de dix-neuf députés de l'«opposition» légale. Ali BEN NADRA
D epuis plus d'une année,
le pouvoir tunisien préparait méticuleusement le scénario des élections législatives et présidentielles qui se sont déroulées le 20 mars dernier. Il entendait en faire une sorte de plébiscite de Ben Ali tout en permettant l'accès au Parlement d'une poignée de représentants des partis légaux prétendument d'opposition. Sans remettre nullement en question le monopôle du parti au pouvoir sur l'Assemblée législative, cette opération présentait aux yeux de ce dernier, le double avantage d'enlever son objet à la dénonciation du caractère monocolore de la chambre des députés et d'acheter — en solde — le soutien des partis concernés. Le code électoral a été révisé, taillé sur mesure pour garantir le succès de l'opération et depuis plusieurs mois, partis, syndicats, association et même certaines administrations publiques ont apporté leur soutien à la candidature de Ben Ali.
Comme, par ailleurs la répression a brisé toute force contestataire et que la presse est muselée, le pouvoir pouvait espérer que rien ne viendrait perturber la mise en scène. Cela aurait été le cas sans la candidature surprise de Moncef Marzouki (1).Ancien président de la Ligue des droits de l'homme (LTDH) mise au pas au début de mois de février 1994, Moncef Marzouki est une des bêtes noires du pouvoir.
TUNISIE
Ben Ali plébiscité
C'est notamment, pour l'écarter de la direction de l'organisation humanitaire que les sbires de Ben Ali ont décidé de l'investir. Moncef Marzouki apparaît aujourd'hui comme le symbole de la résistance, hélas veine, de la LTDH contre la mainmise du pouvoir.
Une candidature démocratique
Cette position a donné à sa décision de se présenter contre Ben Ali un impact démocratique puissant et a suscité un courant de sympathie qui a largement débordé les milieux de l'intelligentsia démocratique. Cette candidature n'a pu aboutir compte tenu des dispositions du code électoral qui contraint chaque candidat à se faire parrainer par 30 députés ou présidents de conseils municipaux, conditions insurmontables dans la mesure où tous les députés étaient jusque là membre du RCD de même que tous les responsables municipaux (2). Cependant l'acte de Moncef Marzouki a rompu le pseudo-consensus autour de Ben Ali et permis de dénoncer la mascarade. C'est ce qui explique le silence de la presse tunisienne sur cette affaire, l'interpellation de Moncef Marzouki pour quelques heures le jours où il avait convoqué une conférence de presse les pressions contre les correspondants étrangers et notamment l'expulsion du correspondant de la BBC, la fermeture momentanée de
T'agence Koweitienne KUNA, la suspension de plusieurs numéros des quotidiens français Le Monde et Libération, l'expulsion de l'envoyer spécial du Monde venu couvrir les élections; l'interdiction par la suite, de la diffusion de ce quotidien en Tunisie pour une durée indéterminé, les pressions sur la chaîne de télévision France 2 pour que ne soit pas diffusé le magazine Géopolis qui avait programmé un reportage sur les élections tunisiennes (3). Tout a été fait pour que les Tunisiens ignorent l'existence de candidatures concurrentes à celles de Ben Ali.
Les élections du 20 mars se sont par conséquent, déroulées comme on pouvait s'y attendre. Résultats : 99,91 % des voix pour le candidat unique à la présidence de
1) L'initiative de Moncef Marzouki a inspiré d'autres opposants au régime : Abderahman El Hani qui a été jeté en prison dès l'annonce de sa décision de se porter candidat aux présidentielles, Faiçal Triki (proche du démocrate Mustapha Ben Jaafar), Ahmed Manaï (proche de Mohamed Mzali, premier ministre durant les années 80 et allié actuellement aux intégristes). Mais ces candidatures n'ont pas eu l'impact de celle de Moncef Marzouki.
2) Malgré la peur de la répression qui décourage toute initiative, deux pétitions défendant le droit à la candidature de Moncef Marzouki ont receuilli, dans les milieux démocratiques où elles ont circulé, 237 signatures.
3) Signalons également le cas de Kamel Laabidi et Larbi Chouikha qui avaient signé, il y a quelques mois dans le Monde diplomatique, un article courageux sur la Tunisie Alors que L.Chouikha subit des pressions administratives diverses, Kamel Laabidi doit passer devant le conseil de discipline de l'Agence Tunis-Afrique-presse où il est journaliste pour avoir publié dans le quotidien français La Croix dont il est le correspondant, une interview de Moncef Marzouki.
la République, le général Ben Ali, 97,73 % pour les candidats du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) à la chambre des députés, les 2,27 % restants ont été concédés à quatre des six autres partis qui présentaient des candidats (4).
L'opposition-alibi
Le parti au pouvoir remporte donc les 144 sièges élus au scrutin de liste majoritaire au niveau des 25 circonscriptions, les partis de l'«opposition» se partagent les dix-neuf autres sièges, hors circonscription, proportionnellement au total de leurs voix obtenues au niveaux national : 10 sièges pour le Mouvement des démocrates socialistes (MDS-bourgeois libéral), 4 pour l'ex-Parti communiste tunisien, devenu Mouvement Ettajdid, 3 pour l'Union démocratique unioniste (UDU-nationaliste arabe) et 2 pour le Parti de l'unité populaire (PUP-populiste). La seule surprise — une manoeuvre de plus, sans doute — a été constitué par l'attribution de 4 députés à Ettajdid, alors que celui-ci est bien plus faible que le PUP et l'UDU.
Les deux autres partis légaux le Rassemblement socialiste progressiste (RSPnationaliste arabe) et le Parti social libéral (PSL) n'ont obtenu aucun député. Si ce dernier n'a aucune existence réelle, le RSP a été, quant à lui sanctionné pour sa défense de la l'indépendance de la Ligue des droits de l'homme, et pour n'avoir pas, à l'instar des autres partis, immédiatement soutenu la candidature de Ben Ali.
Si de multiples témoignages confirment que le nombre de voix octroyées aux partis autres que le RCD est bien en deçà de leur véritable score, il n'en demeure pas moins que la seule mobilisation électorale réelle a été très vraisemblablement celle des sympathisants du parti au pouvoir. De fait, les différents partis légaux ne sont pas vraiment, et à juste titre, perçus comme des partis d'opposition. Le soutien qu'ils apportent à la politique du régime depuis plusieurs années, l'appui à la candidature de Ben Ali, l'absence de programme alternatif concret, tout cela les fait apparaître pour ce qu'ils sont : des annexes du parti
Ces élections sont donc apparues aux yeux de la majorité de la population comme dépourvues de tout enjeu, il est impossible de donner des chiffres concernant le taux de participation (officiellement 93 %) mais tout porte à croire qu'il a été très faible malgré les multiples pressions qui ont été exercés dans les quartiers populaires et dans les zones rurales pour contraindre les gens — et notamment les femmes — à «remplir leur devoir électoral». L'indifférence quasi-générale dans laquelle se sont déroulées ces élections constituent assurément une défaite importante pour le pouvoir qui ne parvient pas à s'assurer un soutien actif et durable au sein des masses populaires. C'est le principal résultat de ce scrutin qui met en évidence la vulnérabilité du régime de Ben Ali.
Conscient de la faiblesse du soutien populaire dont il bénéficie le pouvoir craint toute forme de contestation aussi modérée soit elle (5). Ainsi pour ne citer que les exemples les plus récents et les plus significatifs, Boujemaa Rmili, dirigeant du mouvement Ettajdid et candidat de ce parti aux élections législatives a été arrêté le lendemain des élections pour avoir déclaré aux journalistes de l'Agence Reuter que les élections avaient été marquées par de nombreuses irrégularités. Il a été libéré au bout de quelques jours mais reste sous le coup de poursuites. En fait son véritable crime est d'avoir critiqué lors d'une réunion interne de son parti le soutien à celui-ci à Ben Ali.
Une seule solution, la répression
Moncef Marzouki vient, quant à lui, d'être arrêté et a été inculpé par le juge d'instruction pour atteinte à corps constitué, en l'occurrence la magistrature. Il aurait déclaré à un journal espagnol que la justice tunisienne n'était pas libre (5). Avec ces arrestations, et notamment celle de Moncef Marzouki, il est clair que le pouvoir privilégie l'effet dissuasif sur toute autre considération politique : il veut montrer qu'il est prêt à aller jusqu'au bout pour éradiquer l'opposition et qu'il ne se soucie guère ni du mécontentement interne que de tels actes provoquent ni de la dégradation de son image de marque à l'étranger. Il espère ainsi étouffer dans l'œuf les tentatives de reconstruction d'un mouvement démocratique dont la candidature Marzouki a été un moment important.
Contrairement donc à ses propres déclarations et aux arguments des partis d'«opposition» les dernières élections, qui pour la première fois dans l'histoire de la Tunisie permettent l'intégration de députés non-destouriens à l'Assemblée législative, ne marquent pas un renouveau du processus démocratique mais une étape supplémentaire dans le fermeture du système politique et dans l'étouffement de toute opposition réelle. Il est fort à craindre que le pouvoir poursuive sa fuite en avant
Cette politique est d'autant plus grave qu'en empêchant l'émergence d'une opposition démocratique et populaire elle laisse le chemin libre à l'intégrisme. Car, contrairement au mouvement démocratique et à la gauche, l'intégrisme tunisien est loin d'avoir été brisé par la répression. Celle-ci a démantelé les structures du parti Ennahdha sans entamer profondément son audience populaire. Il est certain, de plus, que les intégristes sont parvenus à reconstruire une partie de leur réseau dans la clandestinité. La perspective d'un effondrement du régime algérien ne peut que lui donner une nouvelle vigueur en Tunisie.
Un régime fragile
Le pouvoir n'aura alors que deux solutions pour tenter d'éviter la débacle : un massacre de masse ou une sorte de «réconciliation nationale». L'impérialisme privilégiera sans doute ce dernier scénario comme le laissent déjà supposer les commentaires de la presse internationale ou les déclarations de certains responsables politiques français qui soulignent la nécessité d'intéger les islamistes modérés au jeu politique et de mettre un terme au «tout répression». Rached Ghanouchi, le leader du parti Ennahdha, paraît miser sur une telle perspective, ce qui explique la dimension strictement démocratique de son discours actuel, et en particulier l'appui qu'il a apporté à la candidature de Moncef Marzouki.
Cette idée lourde de danger, d'une «réconciliation nationale» semble cependant, faire aussi son chemin au sein de l'opposition démocratique qui, craignant le développement du mouvement de masse ou désesperant de le voir venir, attend de plus en plus son salût de la pression des états impérialistes. La mobilisation du mouvement démocratique et révolutionnaire international en solidarité avec le peuple tunisien est donc d'autant plus importante qu'elle contribuera à contrecarrer de tels glissement tout en exerçant une pression sur la dictature de Ben Ali.
Tunis, 29 mars 1994
4) Lors de la précédente élection, en avril 1989 Ben Ali avait obtenu 99,27 % des suffrages exprimés.
5) Voir l'article de Ali Ben Nadra paru dans Inprecor n° 377 de février 1994.
6) Par ailleurs, Hamma Hamami, le principal dirigeant de l'organisation pro-albanaise, le parti ouvrier communiste tunisien (POCT) a été arrêté et torturé de même qu'un militant syndicaliste, qui a été arrêté pour avoir distribué un tract de dénonciation du massacre d'Hébron.