Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Impérieuse mais impossible mutation

· Inprecor n° 379, avril 1994 · p. 23-25 · 2 464 mots

France Stalinisme

Le 28ème congrès du PCF s'est noué autour de l'idée du changement. La direction a prétendu confisquer le thème à son profit en mettant au centre des débats une réforme des statuts. Une partie des oppositionnels, autour de Charles Fiterman, sceptique quant aux possibilités réelles de transformation, s'est mise à l'écart. Derrière la puissante fédération du Pas-de-Calais, un courant s'est affirmé sur des bases opposées de refus des réformes préconisées. Mais il était un changement inévitable : le départ et le remplacement de Georges Marchais, secrétaire général depuis plus de vingt ans. Finalement, là était le véritable événement marquant du congrès, qui pouvait augurer d'une véritable ouverture. Mais c'est la continuité qui était au rendez-vous.

Francis SITEL

Be PCF est hanté par la ques-

L tion obsédante de son propre

changement. Depuis de longues années, les oppositions successives qui se sont constituées l'ont réclamé, avant de se décourager progressivement. La direction s'est présentée cette fois encore comme la plus apte à assurer ce nécessaire changement. L'obligation de renouveler la direction du parti, coincidant avec la nécessité d'une actualisation de l'orientation politique par suite des bouleversements des situations internationale et nationale, pouvait apparaître annonciatrice d'une telle évolution. Ce que renforçait l'affirmation au sein du parti d'une puissante aile conservatrice qui combattait les

FRANCE du P.C.F. réformes proposées par la direction.

Au-delà des textes, qui ne suscitent souvent que des débats limités au sein du parti et sur lesquelles ne peuvent, en l'absence de regroupements constitués sur des plates-formes politiques, se cristalliser les enjeux de direction, cette volonté et cette capacité de changer le parti pouvaient être appréciées à partir de trois tests. Comment serait traitée la question du remplacement de Marchais ? Quelles modifications réelles seraient apportées au fonctionnement du parti (ce qui pourrait se concrétiser, par-delà le débat présenté comme fondamental sur les statuts, par la place que prendraient les refondateurs dans ce congrès et dans la direction qui en sortirait) ? Quelles idées politiques novatrices ce congrès pourrait impulser dans un contexte de crise majeure du mouvement ouvrier?

Les trois tests se sont avérés négatifs et ce congrès est fondamentalement apparu comme un congrès de fermeture : à l'heure actuelle, la mutation si nécessaire apparaît impossible.

La direction a engagé le parti, lors de la discussion préparatoire au 28ème congrès, sur la voie d'une prétendue «novation», autour de deux textes : un manifeste actualisant l'analyse de la situation historique et

28° congrès

PCF un projet de nouveaux statuts, dont la mesure la plus spectaculaire est l'abandon du centralisme démocratique. Mais, derrière ce débat, la vraie question qui dominait ce congrès était celle de savoir qui allait remplacer Marchais à la tête du parti.

Le départ de Marchais

Le nouveau secrétaire national (appellation qui, selon les nouveaux statuts, remplace celle de secrétaire général) apparaîtrait-il comme un homme d'ouverture ou, au contraire, comme un fidèle chargé d'assurer la continuité ? Tout à fait symptomatique des difficultés de ce parti à donner des gages réels de changement est le fait que tous les enjeux réels se trouvent cristallisés sur cette question. Le débat d'orientation s'en trouvait obligatoirement déformé. Marchais lui-même ayant promis des innovations qui surprendraient, les rédacteurs des textes se devaient de ne pas démentir ces promesses, mais dans le même temps il ne leur fallait pas montrer une audace susceptible de désavouer la ligne antérieure, et donc le secrétaire général sortant. Difficile exercice ! L'équilibrisme ne s'est pas arrêté là. Le secret et le suspense sur le successeur désigné ont été maintenus presque jusqu'au bout du

Page 24

congrès : on avait évoqué les noms de Francis Wurtz, d'Alain Bocquet et de Robert Hue, ce fut finalement ce dernier qui fut choisi. Et pour comble : non content de renforcer au sein du bureau national (nouveau nom du bureau politique) le nombre de ses fidèles les plus proches, Marchais, in extremis, décidait de rester membre de cette instance.

La presse a parlé de «fausse sortie». Plus gravement, c'est le PCF qui ratait sa sortie de l'ère Marchais ! Georges Marchais, nommé secrétaire général adjoint en 1970 à la suite de la grave maladie qui venait de frapper Waldeck-Rochet, est secrétaire général depuis 1972 : un règne de plus de vingt-deux ans dont le PCF sort considérablement affaibli, sinon transformé.

Le PCF des années 70 était un grand parti, représentant 20 % de l'électorat une force militante sans équivalent, lui assurait une hégémonie incontestable dans la classe ouvrière. Il a aujourd'hui perdu plus de la moitié de son électorat, ne conserve une influence importante que dans quelques régions, connaît des crises internes profondes et à répétition... Il voit son image politique gravement atteinte, du fait du double discrédit que lui font subir l'échec de l'expérience gouvernementale de la gauche et l'effondrement des régimes staliniens auxquels il est resté si longtemps attaché.

Etat des lieux

Le parti doit s'adapter à cette nouvelle réalité : il n'est plus et ne sera plus jamais un parti de premier plan, le parti qu'il a été pendant près d'un demi-siècle, dont l'ambition reconnue et légitime était de diriger le pays, sinon de changer la société.

Plus qu'un changement d'échelle, qu'il faut en tout état de cause admettre, c'est une mutation, un changement d'identité qu'impose cette situation nouvelle. En un certain sens, le problème est moins de renoncer aux ambitions antérieures - le temps fait son œuvre et érode les résistances à l'acceptation du fait accompli —, que de parvenir à assumer les responsabilités actuelles dans un nouveau rapport de forces et face à de nouvelles réalités politiques. Car si le PCF ne peut plus prétendre aux premiers rôles, il représente, dans un mouvement ouvrier en pleine crise et travaillé par des redéfinitions majeures, une force non négligeable et dispose d'atouts importants. Un appareil de plusieurs milliers de permanents, malgré son effondrement électoral, un nombre conséquent d'élus et de municipalités qui lui assurent un ancrage social, des moyens matériels, des capacités d'expression politique, un lien organique avec la CGT, qui reste elle-même la première centrale syndicale, celle qui est la plus active et la plus présente dans les luttes et sur le terrain revendicatif.

Pour toutes celles et tous ceux qui continuent à concevoir la politique en termes de lutte de classes et de projet de transformation sociale, ce sont là des atouts décisifs dans la crise que traverse le mouvement ouvrier français. Face à une droite arrogante et agressive, beaucoup de militants, malgré le poids des défaites et des désillusions, ne sont pas insensibles à la nécessaire reconstitution de capacités d'action et de propositions politiques. Si le Parti socialiste est sans doute le mieux à même de prétendre répondre à cette demande sur le plan électoral et institutionnel, il apparaît bien démuni sur le terrain des luttes et des mobilisations sociales. Quant à l'extrême gauche, aux forces de la gauche critique issues du PS et du PCF, à certaines fractions du mouvement écologiste soucieuses d'agir sur le terrain social, les difficultés sont grandes sur la voie de leur rassemblement et de l'affirmation de réelles capacités d'intervention. Dans ces conditions, le PCF dispose de marges de manœuvre non négligeables pour se présenter comme une force indispensable à ceux qui refusent et le renoncement et le ralliement à une social-démocratie rénovée.

La question est de savoir si cette situation, avec ses limites et ses potentialités, peut être affrontée sans ruptures fondamentales, selon une continuité plus ou moins maquillée. Ou si, au contraire, un tel jeu de la fausse rénovation a toutes chances de s'avérer destructeur.

On constate dans divers domaines une distorsion croissante entre le rôle joué par les militants du PCF, en tant que syndicalistes, élus, voire militants de base, et ce que l'appartenance au PCF est censée signifier comme référence programmatique et politique. D'où des phénomènes, plus ou moins maîtrisés, parfois tolérés par la direction elle-même, par exemple lors des élections, par souci d'efficacité immédiate, de prise de distance par rapport au parti. Elus qui estompent la référence communiste lors de leur campagne électorale, personnalisant à outrance celle-ci et mettant en avant leurs capacités gestionnaires, voire soulignant leur opposition à la direction (c'est ainsi que la plupart des maires de grandes villes se revendiquent du courant refondateur)... Syndicalistes en rupture de fait avec le parti ou qui prônent une indépendance effective du syndicat par rapport au parti (c'est ainsi qu'Alain Obadia, dirigeant de premier plan de la CGT, a annoncé avec force à la veille du 28ème

Page 25

décision, à l'encontre d' une tradition ancienne et solidement ancrée, de ne plus être membre de la direction du PCF)...

Ces phénomènes indiquent une dynamique, non de scissions sur des bases politiques explicites, mais de morcellement du parti et de constitution de féodalités accrochées à la défense de leurs intérêts, maintenant des liens plus ou moins lâches avec l'appareil du parti, et sans doute appelées à théoriser à partir de leur propre situation des positions politiques spécifiques... Ils renvoient à l'inadaptation croissante entre le rôle politique effectif joué par le PCF à travers ses militants, en fonction des atouts qui sont les siens dans la réalité des nouveaux rapports de force, et le parti en tant que réalité institutionnelle, porteur d'un projet politique cohérent et de références idéologiques vivantes.

Une telle inadaptation peut être gérée, si l'ambition n'est que de durer, en pratiquant la navigation à vue et en érigeant comme orientation un empirisme à tout crin. La surmonter supposerait une redéfinition, une révolution culturelle, consistant à s'attaquer aux grandes contradictions qui travaillent en profondeur le PCF et qui représentent autant de défis.

Trois défis

° La douloureuse rupture avec le stalinisme

La question n'est pas de disserter à l'infini et d'établir la comptabilité précise des dégâts du stalinisme — bien des intellectuels ont de longue date été voués à ce travail, avec des résultats inégalement convaincants et des succès plus ou moins éphémères —, mais de rendre compte politiquement d'une réalité impitoyable : la continuité et la contiguité du parti et du stalinisme.

La petite phrase de Georges Marchais

Men 1978 sur «le bilan globalement positif» des pays de l'Est a suffisamment marqué l'opinion et la conscience politique pour représenter un poids et un remords qui appellent un véritable traitement politique. Le nouveau secrétaire national, lors de sa première grande émission politique à la télévision, L'Heure de vérité du 6 février 1994, a poussé l'audace jusqu'à déclarer que «ce qui a pu paraître globalement positif ne l'était pas». C'était après avoir souligné que «le Parti communiste, avec Georges Marchais, a eu le courage de rompre avec le modèle soviétique. C'est l'une des évolutions, la plus fondamentale dans cette dernière période, qui a permis au deuxième étage de la fusée rénovation de se lancer au 28ème congrès» (sic), in Le Monde du 8 février

Il est clair que ce ne sont pas de tels raisonnements et ruses qui régleront les comptes du passé et permettront d'en finir avec le lien si intime qui a uni le stalinisme et le PCF, y compris en termes de subordination de ce dernier au PCUS. Nul ne peut ignorer ou feindre de mépriser les révélations sur les secrets de cette longue histoire, tels les éléments qui témoignent que Marchais a été porté à la tête du PCF de par la volonté de la direction soviétique.

C'est une question qui, faute d'être traitée sérieusement, ne peut que pourrir le tissu politique du parti. Le retard accumulé, ne serait-ce que par comparaison avec d'autres PC occidentaux, voire maintenant avec certains PC de l'Est, ne fait qu'aggraver le problème et rendre plus difficile sa

° Quelle vie après l'Union de la

L'état présent du PCF est le produit direct de la politique suivie durant la période l'Union de la gauche, qui conduisit à la victoire de Mitterrand en 1981 et à une expérience gouvernementale de gauche d'une décennie. Or, au long des années et des congrès, la direction s'est montrée incapable d'échapper à la redoutable oscillation entre une dénonciation sectaire, au ton volontier gauchiste, d'un PS jugé coupable de tous les crimes et avec lequel décidément rien n'est possible, d'une part, et, d'autre part, une alliance opportuniste valorisée à outrance et parée de toutes les vertus. L'une et l'autre figure ayant ceci de commun qu'elles conduisent à dessaisir les militants et les travailleurs de toute possibilité d'intervention, et à rendre totalement insoluble la question de l'unité entre forces politiques adverses au sein du mouvement ouvrier.

Le problème est d'autant plus prégnant que, quels que soient les effets de tribune, chaque échéance électorale oblige à solliciter les voix socialistes et invite à multiplier les concessions à l'égard de la direction du Parti socialiste. En outre, toute recherche d'une perspective politique pose nécessairement la question d'une alliance avec le Parti socialiste, quitte à répéter inlassablement qu'on ne saurait rééditer le passé et ce qui a été caractérisé comme une erreur stratégique... Il n'en reste pas moins que, dans un cadre classiquement réformiste et totalement électoraliste qui n'a jamais été remis en cause, seule une alliance de ce type peut dessiner la possibilité d'une victoire électorale et d'une accession au gouvernement. Robert Hue, toujours audacieux, a reconnu qu'on ne peut exclure des «accords politiques» : «Il y a des millions d'hommes et de femmes, dans ce pays, qui sont dans l'attente d'une perspective politique», a-t-il ajouté (in Le Monde du 8 février 1994). Encore faudrait-il préciser que, selon une logique toute politicienne, cela signifie des accords avec le Parti socialiste.

° Le pluralisme et la démocratie

Dans son approche unitaire, la direction du PCF est en permanence tentée de réduire la gauche aux seuls partis communiste et socialiste, adjonction faite parfois des écologistes. Il s'agit là, pour elle, de raisonner à partir d'un cas de figure classique, qui n'oblige à aucune interrogation sur l'identité du PCF et son projet. Mais la crise du mouvement ouvrier est d'une autre ampleur que ce que supposerait un tel conservatisme et oblige à des recompositions auxquelles le PCF ne saurait échapper.

D'une part, le PS est engagé dans une entreprise de reconstruction qui, si elle réussit, exercera un pouvoir d'attraction auquel n'échappera pas tout ou partie du PCF. D'autre part, l'alternative à ce projet ne peut être représentée par le PCF en tant que tel. Elle appelle la constitution d'une force politique nouvelle, incluant tout ou partie de l'extrême gauche, une partie du courant écologiste, les courants qui ont fait le choix de se détacher des partis traditionnels. Le PCF ne pouvant ni rester étranger à cette recherche ni prétendre la récupérer à son profit, il se trouve nécessairement concerné par les redéfinitions en cours et à venir. D'autant que ce mouvement de recomposition est lié à celui qui anime le mouvement syndical. La CGT ne pourra demeurer la grande centrale qu'elle est si elle ne se déprend pas de l'emprise du

Une erreur sur cette page ?